"L’arrivée de Shein à Reims n’est ni morale, ni normale"
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Denis Arnoult président de l’union des industries textiles Champagne Ardenne et cogérant de France Teinture "L’arrivée de Shein à Reims n’est ni morale, ni normale"

En Champagne-Ardenne, des industriels du textile accusent une baisse de leurs activités, menant notamment à la liquidation récente d’Aube Tricotage. Pour Denis Arnoult, président de l’union des industries textiles Champagne-Ardenne et cogérant de France Teinture, cette conjoncture n’est pas sans lien avec l’arrivée des plateformes chinoises d’e-commerce Shein et Temu.

Denis Arnoult est le dirigeant de France Teinture. Par ailleurs président de l’union des industries textiles Champagne Ardenne — Photo : France Teinture

Observez-vous une baisse de l’activité des entreprises du textile en Champagne-Ardenne liée à l’essor des géants chinois de l’e-commerce comme Shein ou Temu ?

L’activité du textile, surtout liée au prêt-à-porter, est en baisse significative depuis déjà un certain nombre de mois. Les plateformes qui se multiplient, et notamment Shein et Temu, qui font encore la une des journaux pour la médiocrité, voire la dangerosité des articles qui y sont commercialisés, posent un problème aux magasins qui vendent du textile. On le voit avec l’augmentation significative de la part de marché que ces plateformes remportent, et au nombre de nos concitoyens qui y ont recours.

La plateforme Shein a annoncé l’ouverture de ses premiers points de vente physiques en France, au BHV à Paris et dans plusieurs magasins Galeries Lafayette, notamment à Reims. Que vous évoque cette récente implantation ?

Je suis inquiet quand j’observe la volonté d’un groupe commercial qui donne la possibilité à Shein d’ouvrir des points de vente. L’arrivée de Shein à Reims n’est ni morale, ni normale. En tant que président de l’Union des industries textiles Champagne-Ardenne, j’ai réagi auprès du maire de Reims et sur les réseaux sociaux avec une lettre ouverte pour attirer l’attention de la mairie de Reims sur le danger que peut représenter l’ouverture d’un tel magasin. C’est une gangrène mortelle : à la fois un danger pour l’économie au sens industriel du terme, mais aussi un danger tout court pour nos concitoyens. Les pouvoirs publics démontrent qu’une très grande partie des textiles commercialisés sur ces plateformes ne sont pas conformes aux normes les plus faibles et les plus basiques qui nous sont imposées à nous, industriels du textile.

Quelles vont être et quelles sont déjà les conséquences concrètes de l’arrivée progressive de ces deux géants ?

Le problème, c’est la dégringolade de la fabrication et du commerce français qui va se poursuivre, et notamment du commerce textile. C’est malheureusement ce que nous constatons dans nos villes, où les magasins ferment et disparaissent les uns derrière les autres. L’article textile n’a plus de valeur sur le marché. C’est une remise en cause de la valeur même du travail des personnes salariées dans le textile.

"Pourquoi ne pas s’aligner sur le monde agricole. Et aller dans les magasins pour dénoncer la concurrence déloyale."

Comment peut-on dans notre pays accepter d’acheter un article textile à quelques euros ? Il y a la culture du coton, la fabrication, le tricotage, le tissage, la teinture, les apprêts, la confection, le packaging, la décoration : c’est toute une chaîne qui est concernée.

Que demandez-vous aux instances publiques ?

Il faut demander à la France et à l’Europe de taxer les colis (les colis d’une valeur de moins de 150 euros exportés d’un pays tiers vers l’Union Européenne ne sont pas soumis aux droits de douane, NDLR). Mais pas avec une taxe à deux euros parce que c’est ridicule (le Parlement français a voté en 2025 le principe d’une taxe sur les petits colis dont le montant devrait être compris entre 2 et 4 euros, NDLR). Il faut les taxer d’une façon significative. Par ailleurs, il faut arrêter les avantages spécifiques que La Poste a accordés à ces organismes. Et puis, surtout, s’ils s’implantent dans les magasins, il faut s’y opposer. Pourquoi ne pas s’aligner sur ce que le monde agricole fait lorsqu’il n’est pas content, et aller dans les magasins pour dénoncer la concurrence déloyale.

"La montée en puissance de Temu et Shein, le commerce du textile l’a préparée depuis 30 ans. Notamment les grandes surfaces, qui ont privilégié la fabrication au bout du monde pour maximiser les profits"

Il faut dénoncer l’écart entre la fabrication française et ce qui est fabriqué au Bangladesh ou en Chine, voire parfois dans des prisons chinoises, où sont confectionnés certains produits pour des entreprises asiatiques. On ne peut pas dire que les conditions d’hygiène et les normes de certification qu’on nous impose soient les mêmes…

Ce modèle de l’ultra fast fashion à prix cassés sur les plateformes e-commerce est-il antérieur à l’arrivée de Shein et Temu ?

Le commerce du textile a préparé le terrain pour leur montée en puissance depuis 20 ou 30 ans. C’est le cas dans les grandes surfaces notamment, où on a privilégié la fabrication à l’autre bout du monde pour maximiser les profits. Alors qu’aujourd’hui, nous pourrions très bien fabriquer en France et vendre à des prix raisonnables.

"La France comptait encore 400 000 salariés dans l’industrie textile il y a quelques décennies, contre 58 000 aujourd’hui. À Troyes, nous sommes passés de 35 000 à 3 000 salariés aujourd’hui"

Faut-il craindre des liquidations judiciaires sur le territoire ?

En Champagne-Ardenne, Aube Tricotage (15 salariés ; CA : 857 000 €) a été placée en liquidation judiciaire, et ma propre société, France Teinture (CA 2024 : 6,5M€ ; 80 collaborateurs), est en redressement judiciaire. Il s’agit de la plus grosse entreprise de teinture en France : elle a vocation à disparaître, en raison notamment de la concurrence de la fast fashion, des pertes de nos commandes avec l’équipementier Le Coq Sportif et de la réattribution du marché des uniformes des policiers et des gendarmes, à un autre groupement d’entreprises que celui auquel France Teinture appartient.

"Il faut reconnaître la qualité de la production française, qu’elle soit textile ou autre, avant qu’il ne soit trop tard"

L’industrie textile fait face à des difficultés depuis plusieurs années, dont le point d’orgue est marqué par l’arrivée et l’essor de Shein et Temu. Si on accumule toutes les pierres que je viens d’évoquer, c’est sûr que l’attelage est dur à tirer. Il faut reconnaître la qualité de la production française, qu’elle soit textile ou autre, avant qu’il ne soit trop tard. Parce que dans quelques mois, dans quelques années, la dégradation de la filière sera telle que des morceaux entiers de celle-ci vont disparaître, notamment dans l’amont.

"Le risque, c’est que les 3 ou 4 % de fabrication française qui subsistent aujourd’hui disparaissent complètement"

Ce sont des entreprises qui ne seront jamais réouvertes, et nous verrons disparaître définitivement les sociétés de l’industrie textile qui connaissent des difficultés depuis 30 ans. Quelques décennies en arrière, la France comptait 400 000 salariés dans la filière de l’industrie textile, contre 58 000 aujourd’hui. À Troyes, nous sommes passés de 35 000 personnes, à 3 000 aujourd’hui. Le risque, c’est que les 3 ou 4 % de fabrication française qui subsistent aujourd’hui disparaissent complètement.

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