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Face aux Pfas, l'industrie du textile en première ligne
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Face aux Pfas, l'industrie du textile en première ligne

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Figurant parmi les secteurs utilisant le plus de Pfas, également appelés polluants éternels, l'industrie du textile, fortement représentée en Auvergne-Rhône-Alpes, se mobilise au vu des évolutions réglementaires à venir. En particuliers les fabricants de textiles techniques. Si les spécialistes de l'outdoor ont des alternatives à disposition, les fabricants d'EPI sont encore en attente de substituts.

Alpex Protection a engagé une démarche visant à rempacer les Pfas depuis un an — Photo : Alpex

Chez Lagoped, des Pfas (acronyme de subtances perfluoroalkylées et polyfluoroalkylées, NDLR), il n’y en a jamais eu. Dès sa création, en 2017, le fabricant de vêtements outdoor, basé à Annecy (1,1 M€ de CA, 4 salariés), a fait le choix de se passer de ces composés chimiques perfluorés, capables de conférer aux articles leur déperlance et leur caractère oléophobe (qui repousse huiles et graisses). Un choix qui a nécessité un peu de pédagogie à l’égard des consommateurs. Car sans les propriétés des Pfas, les vêtements requièrent un entretien plus régulier, ne sont pas à l’abri d’une tâche de gras et peuvent être mouillés à l’extérieur, même s’ils restent bel et bien secs à l’intérieur.

Pourtant, se passer de PFC (composés perfluorés) était une évidence dès le départ pour Christophe Cordonnier, le fondateur de la marque. "Nous avons 25 ans de retard sur les États-Unis sur cette question. Outre-atlantique, la dangerosité de la pollution aux Pfas est de notoriété publique depuis des années".

Dans les chaussures, les ustensiles de cuisine, le maquillage...

En France, Lagoped figure toutefois parmi les exceptions. Dans le secteur du textile et au-delà. Car des Pfas, on en trouve partout. Dans les chaussures, les fers à repasser, les ustensiles de cuisine, les skis, le maquillage ou encore les dispositifs de sécurité incendie. Dans l’Hexagone, la problématique des Pfas n’a réellement émergé qu’il y a deux ans, au moment des révélations sur l’importante pollution à Pierre-Bénite, dans le sud de Lyon, imputée aux chimistes Arkema et Daikin.

"Jusqu’alors, la France ne s’intéresserait pas aux Pfas, contrairement à d’autres pays", corrobore Jean-François Campens, le dirigeant de Wessling France (21 M€ de CA en 2023 ; 220 salariés). Le groupe de laboratoires allemand Wessling propose des analyses permettant de détecter la présence de Pfas dans l’eau, le sol ou les sédiments depuis une dizaine d’années, mais cette activité n’a décollé que l’an dernier (+ 76 % entre 2023 et août 2024) au sein de la filiale française, basée à Saint-Quentin-Fallavier (Isère).

L'interdiction des textiles d'habillement contenant des Pfas prévue dès 2026

C’est un sursaut qui traverse la France. Et le secteur du textile est l’un des premiers concernés. Non seulement car il s’agit de "l’un des secteurs utilisant le plus de Pfas eu Europe", comme le rappelait le député du Rhône, Cyrille Isaac-Sibille, dans son rapport sur les Pfas, rendu public en début d’année. Mais aussi car une proposition de loi (en suspens depuis la dissolution de l’Assemblée nationale) prévoit l’interdiction des textiles d’habillement contenant des Pfas dès 2026 (lire par ailleurs).

Dans la région, en première ligne sur la question des composés fluorés - avec la présence d’Arkema et Daikin, la pollution avérée à Rumilly (Haute-Savoie) et l’importante mobilisation de l’entreprise Seb et de ses employés à l’occasion de l’examen de la proposition de loi française - le textile est un secteur de poids. Auvergne-Rhône-Alpes n’abrite pas moins de 600 entreprises dans le textile (27 % du total national), soit 17 000 emplois, pour un chiffre d’affaires de 4,2 milliards d’euros en 2023. Le tissu régional s’est progressivement spécialisé dans les tissus techniques, qui s’avèrent être particulièrement consommateurs de Pfas.

Un recours aux Pfas depuis plusieurs décennies

"Les Pfas sont utilisés de longue date dans le textile, rappelle Pierric Chalvin, président d’Unitex, l’organisation professionnelle de la filière textile en Auvergne-Rhône-Alpes. Principalement pour deux applications : l’hydrophobie et l’oléophobie".

Dans l’habillement, les substances per- et polyfluoroalkylées ont été essentiellement utilisées pour leurs propriétés de déperlance. Mais, "cela fait un certain temps que les industriels sont sensibilisés aux risques et ont développé des substituts, affirme Pierric Chalvin. Sur ce marché, la quasi-totalité des acteurs s’en passent aujourd’hui."

Même logique pour les équipements et linges de maison, pour lesquels des alternatives ont été mises au point. Hormis pour les nappes antitaches, qui ne trouvent pour l’heure pas de substituts offrant les mêmes performances.

Dans l’outdoor, une transition déjà bien engagée

Pour les textiles techniques, l’équation est quelque peu plus complexe. Le secteur de l’outdoor, fortement représenté dans la région, a été un grand utilisateur de Pfas, afin de concevoir des vêtements et des chaussures résistants. L’association Outdoor Sports Valley, qui fédère les acteurs de l’industrie des sports outdoor, a d’ailleurs récemment lancé un groupe de travail sur le sujet.

Mais en réalité, nombre d’entreprises ont déjà intégré des solutions alternatives, ou sont en passe de le faire. Ainsi, depuis la collection automne-hiver 2020-2021, toutes les chaussures de running et de randonnée de Salomon (1 Md€ de CA en 2022 ; 800 salariés en France) sont fabriquées sans PFC. De même, Cimalp (40 salariés ; 13 M€ de CA en 2022), fondé en 1964 et basé dans la Drôme, assure proposer des produits traités avec des déperlants “PFC free”. Chez Millet (720 salariés ; 86 M€ de CA), ce sont 91 % des traitements anti-déperlant utilisés qui sont désormais sans Pfas. De son côté, Rossignol (401 M€ de CA en 2022-2023 ; 1 230 salariés) revendique avoir lancé des traitements déperlants alternatifs à compter de la collection 2024.

La complexe dépendance des EPI au Pfas

Ce sont surtout les fabricants d’équipements de protection individuelle (EPI), à destination des pompiers, des gendarmes ou de l’armée, qui se trouvent en difficulté. "Nous avons retiré les Pfas dans tous les produits dès lors que c’était possible, raconte Jean-Philippe Gaudiau, responsable commercial du fabricant Diatex (32,2 M€ de CA en 2023). Mais pour les textiles qui se doivent d’être résistants aux produits chimiques (environ 1 % de l’activité de l’entreprise), nous n’avons aucune autre solution. Nous continuons à les utiliser", indique le responsable commercial.

À défaut d’alternative, Diatex et ses sous-traitants tentent d’améliorer le process de production pour limiter les rejets. "Nous réfléchissons à travailler en circuit fermé, afin de réutiliser au maximum les Pfas." Mais ces évolutions demandent des investissements importants, complexes à financer. Et aucune aide n’existe pour réaliser cette transition.

Des industriels à la recherche d’alternatives

Tous ne fustigent pour autant pas cette interdiction à venir. "En tant qu’industriel, nous devons nous adapter, affirme Laurent Cogez, le dirigeant d’Alpex Protection (25 M€ de CA en 2023 ; 47 salariés), basé à Saint-Chamond (Loire). La législation est en mouvement, c’est normal. Il y a quelques années, lors de l’interdiction de PFOA (acide perfluorooctanoïque, NDLR), ce sont les mêmes qui disaient qu’il serait impossible de s’en passer et pourtant ils se sont adaptés." Il est en effet bon de rappeler que l’interdiction des Pfas n’est pas un sujet entièrement inédit, même en France. La production et l’utilisation du PFOS (acide perfluorooctanesulfonique) sont restreintes depuis 2009. Et depuis 2020, la production, l’import ou l’export de PFOA (acide perfluorooctanoïque) sont interdits au niveau mondial, sauf cas jugé essentiel.

Depuis un an, l’entreprise Alpex Protection a lancé une démarche visant à se passer des Pfas. "Nous avons intensifié notre communication, détaille le dirigeant. Quand un produit en contient, nous informons le client et étudions avec lui les alternatives et les conséquences techniques et économiques." Un ingénieur a été embauché spécialement et des investissements de "plusieurs centaines de milliers d’euros" dans de nouveaux process ont été réalisés.

Un investissement conséquent dans la R & D

Basée à Saint-Romain-de-Popey (Rhône), l’entreprise Balas Textile (CA compris entre 4 et 6 M€ ; 12 salariés) a elle aussi pris la problématique à bras-le-corps. Elle dispose déjà d’une partie de gamme sans Pfas. “Nous travaillons sur la problématique depuis 4 ou 5 ans, dans le but de remplacer les traitements oléophobes, explique Olivier Balas, qui a fondé la société en 2001. Nous sommes en train de faire des tests qui pourraient aboutir de manière plutôt positive", ajoute-t-il.

Balas Textile, qui s’apprête à passer en phase semi-industrielle, anticipe une mise sur le marché d’ici deux à trois ans de vêtements professionnels utilisant ce nouveau traitement. Montant de l’investissement pour ce projet : 100 000 euros, pour une référence. "Mais nous avons une gamme de 300 produits", souligne Olivier Balas.

Des relations complexes avec le monde de la chimie

Ce dernier pointe une autre difficulté, identifiée par nombre d’industriels : trouver la source de ces Pfas. "En faisant réaliser des tests sur des produits que nous pensions C0 (sans Pfas, NDLR), nous nous sommes aperçus qu’ils comportaient encore des traces de Pfas, et que celles-ci provenaient du colorant rouge utilisé. Nous avons contacté les groupes chimiques concernés, mais ils n’ont pas été très loquaces." D’autres résidus peuvent provenir de l’huile des machines ou encore de l’eau utilisée dans le process de fabrication.

Toutefois, les relations avec le monde de la chimie restent complexes. Certains acteurs évoquent un "intense lobbying", d’autres le "peu d’entrain" des chimistes à développer des alternatives. "Il faut que les produits chimiques évoluent, argue Laurent Cogez. Ce n’est pas entre nos mains et ces développements sont longs."

Des projets de recherche prometteurs

Sans attendre ces solutions, la profession se mobilise. L’institut français du textile et de l’habillement (IFTH), basé à Écully (Rhône), s’est ainsi impliqué dans trois projets européens. Deperflex II (3,09 M€ de budget) visant à "développer des solutions alternatives eco-responsables, de traitement déperlant sans fluor, durable dans le temps", vient de s’achever. Il est prolongé par BIO-SUSHY (5,2 M€ de budget), qui a pour but de concevoir, à partir de matériaux inorganiques et biosourcés, des revêtements non toxiques ayant des propriétés de déperlance à l’eau et aux huiles. L’IFTH est également partie prenante du projet After. Soutenu par l’Ademe, il a pour objectif de développer des alternatives aux résines perfluorées utilisées pour traiter les textiles et leur conférer déperlance et résistance au feu.

Ce qui inquiète ces industriels n’est finalement pas tant la recherche d’alternatives que le manque de temps pour le faire, au vu du calendrier réglementaire. Dernier point d’inquiétude : la concurrence des produits chinois, dans lesquels les Pfas pourraient perdurer bien plus longtemps.

Auvergne Rhône-Alpes # Textile et mode # Chimie # RSE