L’Afnum, qui rassemble une cinquantaine de grandes entreprises françaises et internationales des secteurs de l’informatique et du numérique, fait plusieurs propositions pour accélérer le déploiement des data centers en France. Dans quel contexte ont-elles été présentées et que proposez-vous ?
Stella Morabito : Une inquiétude s’était installée face à la lenteur du déploiement des équipements annoncés au sommet de l’IA en 2025, ce qui contrastait avec les objectifs stratégiques et les engagements financiers pris avec des acteurs majoritairement internationaux. On s’est demandé où en étaient ces 109 milliards d’euros annoncés, et comment avançait concrètement l’équipement.
Nous avons été rassurés par les communications faites lors de la réunion du 30 janvier, organisée par Anne Le Hénanff, ministre déléguée chargée de l’Intelligence artificielle et du Numérique, en collaboration avec la Direction générale des entreprises, RTE et Business France. Un point assez précis a été fait sur l’avancement des projets.
"Nous avons identifié le projet de loi décentralisation comme possible véhicule législatif"
Cela nous a encore plus confortés dans la pertinence de nos propositions, articulées autour de trois axes : faire remonter les points bloquants, identifier comment les surmonter dans une approche positive, et faire en sorte que l’ambition soit en adéquation avec ce qu’on met en œuvre pour l’atteindre. Nos propositions font l’objet d’un livre blanc et nous avons identifié le projet de loi de décentralisation comme un possible véhicule législatif.
On entend beaucoup parler d’enjeux de souveraineté dans le secteur de la tech. Quel est votre point de vue sur ce sujet ?
Paul Collignon : La géopolitique est le grand enjeu du moment pour l’ensemble du secteur de la tech, quelle que soit la nationalité de l’entreprise. Cela dit, sur ce sujet précis, ce n’est pas tant une question de souveraineté qu’une question environnementale : 85 % de l’empreinte carbone du numérique est importée, c’est-à-dire produite à l’étranger, parce que les data centers sont majoritairement localisés hors de France.
Nous avons donc un enjeu de décarbonation majeur : implanter des data centers en France constitue le plus grand levier de décarbonation du secteur numérique. C’est d’ailleurs l’argumentaire de l’État et de l’Ademe.
Relocaliser des data centers dans des pays disposant d’un mix énergétique décarboné, moins exposés au stress hydrique et aux fortes chaleurs, représente aujourd’hui l’un des plus grands leviers de décarbonation du secteur.
Comment définissez-vous un data center souverain ?
P. C. : La souveraineté d’un data center ne repose pas sur un seul critère, mais sur une multitude. La souveraineté au sens strict exige que tout soit 100 % français. Or, on pourrait aussi parler de résilience qui correspond à s’assurer que si les choses se passent mal, on garde la main sur les infrastructures.
Le degré de souveraineté d’un data center dépend de nombreux facteurs : qui est l’entreprise qui l’opère, quelle est sa structure capitalistique, où est-il implanté, quel droit s’applique, et à qui appartiennent les données. Il s’agit donc de trouver un équilibre entre ces différents facteurs.
"Vouloir être 100 % souverain est un marché inaccessible"
Se pose aussi la question du degré d’exigence : veut-on être à 100 % souverain sur l’ensemble de la chaîne de valeur ? Implanter des data centers en France est aussi un levier dont il faut se saisir pour la compétitivité, la réindustrialisation et la résilience.
Est-ce réalisable avec les moyens industriels et techniques actuels ?
P.C. : Cette souveraineté globale n’est pas atteignable aujourd’hui. Nous sommes interdépendants avec des acteurs qui sont les seuls à pouvoir nous fournir un certain nombre d’équipements qui font tourner ces data centers.
Le secteur est hyperglobalisé et extrêmement capitalistique. Il faut accepter la situation qui est la nôtre. Prenons l’exemple des terres rares : sans elles, l’industrie de la tech subirait un coup très sévère. Vouloir être 100 % souverain est un marché inaccessible. Aujourd’hui, le seul pays qui y parvient à peu près, c’est la Chine.
Être souverain en 2030 dans la tech, ce n’est pas avoir un Google français financé à coups de milliards d’euros d'argent public et qui peine à s’imposer — c’est avoir sécurisé nos forces et appris à mieux accepter nos dépendances.
La France et l’Europe ont quand même des atouts.
P. C. : Oui, en France, on est meilleur sur le logiciel, et bon sur le hardware dans les domaines du spatial, de la Défense et de l’aéronautique.
Que représentent ces atouts concrètement ?
S. M. : Nokia et Ericsson sont des entreprises européennes mondiales et elles font partie du trio de tête au niveau mondial. Il ne faut pas s’autoflageller. Dans les câbles sous-marins, on a Orange et Alcatel Submarine Networks, ce sont nos entreprises européennes ou françaises. Ne l’oublions pas. Dans les infrastructures, nous agaçons aussi les États-Unis, qui n’ont pas de grand acteur sur ce segment.
Nokia est un bon exemple d’une entreprise européenne qui faisait du grand public, s’est fait dépasser, et s’est repositionnée sur les infrastructures télécoms. Les appels passés en France transitent par Nokia et Ericsson, tout comme aux États-Unis. Regardons aussi nos interdépendances, nos actifs stratégiques, nos points forts et faisons en sorte de les conserver et de les renforcer.