"Un pognon de dingue". Sur les réseaux sociaux, Emmanuel Macron ne boude pas son plaisir. Lors du sommet Choose France, qui s’est déroulé le 19 mai à Versailles, le Président de la République a annoncé 40,8 milliards d’euros d’investissements en France portés par 53 entreprises étrangères. Ces implantations et ces agrandissements de sites existants devraient générer la création de 13 000 emplois. Parmi les projets : l’entreprise franco-allemande H4 Marseille-Fos veut injecter 1,5 milliard d’euros dans les Bouches-du-Rhône dans un site allant produire des carburants pour l’aviation, le canadien Brookfield compte construire un datacenter géant à Cambrai (Nord), la start-up américaine Circ projette d’installer une usine de recyclage de textile en Moselle.
Un record à relativiser
Pour l’Élysée, il s’agit d’un record. Jamais les entreprises étrangères n’ont fait la promesse d’injecter autant de deniers dans l’économie tricolore depuis la mise en place du Sommet en 2018. Les chiffres sont toutefois à relativiser. Choose France n’est pas en effet une étude de marché. Vantant à la fois la destination France auprès des grandes entreprises internationales et le bilan économique d’Emmanuel Macron, cette opération de communication de l’Élysée mêle des projets plus ou moins matures. Certains se feront, d’autres pas. Plusieurs projets annoncés lors des précédentes éditions n’ont ainsi jamais vu le jour. Le groupe américain Eastman devait par exemple mettre en route cette année une usine de recyclage de plastiques près du Havre. Le projet est aujourd’hui en stand-by, du fait d’une incertitude réglementaire.
1 % des entreprises, 35 % des exportations
L’opération élyséenne est l’occasion de faire un zoom sur les entreprises à capitaux étrangers, une catégorie d’entreprises dont on parle finalement assez peu en France. Leur poids dans l’économie tricolore est pourtant loin d’être négligeable. Selon l’Insee, 18 800 entreprises sont détenues par des capitaux étrangers en France. C’est moins de 1 % de l’ensemble des sociétés. Mais ces entreprises emploient 13 % des salariés, contribuent à 17 % du PIB, à 22 % de la R & D privée et à 35 % des exportations industrielles. Suite à des réformes du marché du travail, des réductions de la fiscalité sur les entreprises et des efforts marketing, "les investisseurs considèrent que l’attractivité de la France a considérablement augmenté sur les dernières années", souligne Yannick Cabrol, directeur associé chez EY.
Ce cabinet de conseil réalise chaque année une étude à l’échelle européenne sur les pays les plus attractifs en matière d’investissements directs étrangers. À ce jeu, la France s’en sort très bien. Pour la sixième année consécutive, l’Hexagone se classe à la première place en Europe en nombre de projets. En 2024, la France a attiré 1 025 projets, soit 200 de plus que le Royaume-Uni et 400 de plus qu’en Allemagne. En nombre d’emplois que pourraient générer ces projets (29 000), la France se classe à la troisième place européenne, derrière le Royaume-Uni (38 000) et l’Espagne (35 000).
Des secteurs de pointe attractifs
Malgré l’instabilité politique, malgré la crise de la dette, malgré le coût du travail, malgré la fiscalité, la France est donc l’un des pays européens les plus attractifs pour les investisseurs internationaux. L’Hexagone a ainsi attiré plus d’un quart des projets manufacturiers étrangers en Europe. Le pays est aussi deuxième pour les centres de décision et les activités financières. "La France reste particulièrement excellente pour attirer des activités à très haute qualité, dans la technologie et le numérique", explique Yannick Cabrol. Le pays excelle également pour attirer des projets d’IA, de recherche quantique, des centres de R & D, grâce à la qualité de ses infrastructures numériques et énergétiques. Il est aussi en pointe pour attirer les investissements dans les secteurs du logiciel, de l’énergie ou de l’agroalimentaire.
Un bilan mitigé en termes d’emplois
Le tableau se ternit en revanche lorsqu’on se tourne vers les emplois induits par ces investissements internationaux. L’Hexagone n’arrive qu’à la neuvième place du classement réalisé par EY sur le nombre d’emplois par projet. Là où en Espagne, un projet crée en moyenne 125 emplois, en France, ce sont seulement 30 emplois en moyenne.
"Les projets qui créent le plus d’emplois sont les projets industriels, en phase de création. Or, en France, les deux tiers des projets industriels sont des extensions, tandis qu’en Espagne, la moitié d’entre eux sont des nouveaux projets", analyse le directeur d’EY. Pourquoi la France attire-t-elle aussi peu de nouveaux projets industriels ? Des limites structurelles entrent en jeu. En cause : un manque de disponibilité de la main-d’œuvre dans l’industrie et le coût du travail.
Des limites structurelles et politiques
Autre signe d’inquiétude : la dissolution de l’Assemblée nationale en juin 2024 a aussi rebattu les cartes pour les investisseurs étrangers. Jusque-là considérée comme un pôle de stabilité politique en Europe, la France manque désormais de visibilité réglementaire. Sans avoir totalement renoncé à leurs investissements dans le pays, nombre de dirigeants sont attentistes depuis l’été dernier. 49 % des dirigeants étrangers avaient ainsi réduit ou reporté leurs investissements en France après la dissolution, selon une autre étude d’EY parue en novembre 2024.
La perte d’attractivité de l’Europe
Dernier élément d’inquiétude, et non des moindres : la France doit composer avec une perte d’attractivité de l’Europe. "Les investissements directs étrangers sont à leur niveau le plus bas depuis 9 ans en Europe. Le nombre de projets a diminué de 5 % entre 2023 et 2024", explique Yannick Cabrol. En cause : "Un renversement de la dynamique d’attractivité, auparavant tirée par les États-Unis. On observe désormais un retrait des investisseurs étasuniens". Ce qui n’a rien d’anodin : les entreprises américaines sont les premiers investisseurs étrangers en France. Elles pèsent un cinquième des projets. Problème : le nombre d’investissements américains a reculé de 12 % en 2024. Donald Trump n’y est pour rien. "La loi de l’Inflation Reduction Act (IRA) adoptée par Biden en 2022 a provoqué beaucoup de relocalisations aux États-Unis, d’où la baisse de 24 % du nombre de projets depuis 2022. À l’inverse, les investissements ont progressé de 20 % aux États-Unis, dans le même temps", assure le directeur d’EY.
Défis majeurs
À l’Élysée, Emmanuel Macron se vante d’une France "championne d’Europe de l’attractivité économique". Mais des défis majeurs subsistent. Pour maintenir cette position et rivaliser avec des puissances comme les États-Unis ou la Chine, des réformes structurelles et une stabilité politique seront essentielles. "Si Choose France redonne du baume au cœur, l’événement ne vient pas contrebalancer tout le reste", analyse Jean-Philippe Daull, président du Medef Normandie. Ce dernier rappelle que les problèmes français en termes de coût du travail, de fiscalité et de compétitivité restent très importants.