Malgré la réduction en avril 2025 par la France de ses objectifs à 2035 sur le développement de l’hydrogène par électrolyse (8 GW de puissance installée prévue à cette échéance contre 10 GW auparavant), les projets "hydrogène" se multiplient sur la zone industrialo-portuaire (ZIP) de Fos-sur-Mer. L’État considère même le pourtour de l’étang de Berre comme "à la pointe de la filière". Le débat public "Fos-Berre-Provence, un avenir industriel en débat", tenu jusqu’au 13 juillet, a récemment aidé la population à questionner les projets actuellement en cours de développement.
GravitHy avance sur son projet d’usine de fer bas carbone
Certains porteurs de projets progressent dans leurs procédures, à l’image de GravitHy qui a réservé son terrain auprès du Port de Marseille-Fos pour y bâtir une usine de production de fer décarboné (précisément une unité de "réduction directe de fer", DRI en anglais), destinée à la décarbonation de la sidérurgie européenne.
L’entreprise prévoit d’obtenir ce "DRI", voué à remplacer le charbon, à partir d’hydrogène généré par un électrolyseur d’une puissance supérieure à 700 MW et diminuer ainsi les émissions de CO2 d’au moins 80 % par an (4 millions de tonnes) pour produire de l’acier.
L’industriel italien Marcegaglia, repreneur à Fos de l’usine Ascométal, a bien mesuré l’enjeu pour décarboner ses activités au point de contribuer au financement du projet. GravitHy dira en 2026 s’il investit 2,2 milliards d’euros.
Une série d’autres projets pour décarboner l’industrie
À Lavera, sur le golfe de Fos, le chimiste Kem One planche aussi sur la conversion à l’hydrogène d’ici 2030 d’un "four de cracking" fonctionnant au gaz naturel pour réduire son empreinte environnementale. Son unité de Fos pourrait aussi en bénéficier ultérieurement. Toujours à Lavera, PetroIneos songe à intégrer de l’hydrogène renouvelable pour décarboner sa raffinerie, avec un projet intitulé "Blue Sky Décarbonation", déroulé jusqu’en 2035.
C’est pour optimiser encore sa bioraffinerie de la Mède en baissant ses émissions de 130 000 tonnes par an que TotalEnergies s’est associé à Air Liquide. Air Liquide veut édifier sur la plateforme de la Mède une unité d’une capacité de 25 000 tonnes annuelles d’hydrogène (début des travaux espéré pour 2026) qui servira ensuite à générer du biodiesel et des carburants durables aériens (SAF) dans la bioraffinerie. L’investissement s’élève à 150 millions d’euros.
Concernant le projet Masshylia destiné à fabriquer de l’hydrogène vert par électrolyse, TotalEnergies et Engie visent un premier électrolyseur de 20 MW pour 2029, après une phase initiale de production "d’hydrogène renouvelable par reformage à la vapeur de biogaz et de bio-naphta" (l’hydrogène est extrait grâce à la vapeur d’eau). Mais leur objectif est de construire à terme une unité d’électrolyse de l’eau de 50 MW qui pourra fournir d’autres marchés.
Production de carburants de synthèse pour l’aviation
Mais satisfaire demain les besoins de l’aviation semble être le vecteur le plus rapidement porteur, selon les responsables des entreprises H2V et Hy2Gen, unies sur un projet à Fos, qu’ils ont remodelé, et baptisé H4 Marseille Fos. Exit la fourniture d’hydrogène pour décarboner les usines sidérurgiques, chimiques ou les cimenteries. Le dossier ne cible désormais que la production de carburants de synthèse (e-SAF) pour approvisionner les compagnies aériennes contraintes par la réglementation européenne d’en incorporer dans leur kérosène..
"La décarbonation de l’industrie prendra plus de temps que nous l’avions anticipé", admet Alexis Martinez, directeur général d’H2V.
Leur engagement financier sera plus lourd, 1,5 milliard d’euros contre 910 millions d’euros initialement prévus. Mais la capacité de production d’hydrogène sera atténuée : 45 000 tonnes avec 300 MW de puissance d’électrolyse plutôt que 84 000 tonnes avec six électrolyseurs de 100 MW chacun à l’origine.
"Notre procédé permettra de fabriquer 75 000 tonnes de e-SAF. Le besoin du grand quart Sud-Est est lui estimé aujourd’hui à 70 000 tonnes", explique Julien Marteau, directeur général de Hy2Gen France.
Faire du port un "hub multi-énergies"
Le Port, déterminé à devenir un "hub multi-énergies", lui apporte son soutien, comme les Aéroports de Marseille Provence et de Toulon en débouchés locaux. Les deux partenaires décideront en 2027 s’ils vont jusqu’au bout.
Toujours dans la production de carburants, Elyse Energy, avec Neocarb, vise plus que la seule aviation : son e-méthanol servira au maritime, son e-kérosène à l’aviation. Il ne produira pas son propre hydrogène, mais s’approvisionnera sur la ZIP ou s’appuiera sur le futur réseau de transport d’hydrogène BARMAR/H2Med, porté par Enagas, Natran (ex-GRT Gaz) et Terega entre l’Espagne et Fos.
Evaluée à 2 milliards d’euros, cette canalisation doit devenir "l’un des principaux corridors d’importation d’hydrogène en Méditerranée". Natran le compléterait avec le réseau HYnframed afin de le connecter à Manosque (Alpes-de-Haute-Provence) où se situeraient les capacités de stockage.
Une chaîne de stockage et transport de Fos à Manosque
Stockage et transport de l’hydrogène deviendront en effet un point clé pour les usages si tous ces projets aboutissent. Air Products peaufine la faisabilité d’un réseau combinant un pipeline de transport d’hydrogène gazeux (produit à partir d’ammoniac) pour fournir les industriels locaux et des stations d’hydrogène liquide pour alimenter des véhicules lourds.
Géogaz H2 planche de son côté sur la création d’un stockage logistique mutualisé en souterrain d’hydrogène gazeux à Lavera. À Fos, Elengy développe Med’hyterra pour reconfigurer une partie de son terminal de Fos-Tonkin en construisant un réservoir d’hydrogène de 30 000 m3. Geométhane envisage pour sa part de réaffecter deux cavités salines de son site de Manosque et Dauphin afin de sécuriser durablement la disponibilité d’H2 à partir de 2031.