À Witry-lès-Reims dans la Marne, le site de l’équipementier Aresia tourne à plein régime. Seul fabricant des réservoirs du Rafale au monde, la PME (65 salariés, 10,3 M€ de CA 2023) "surfe sur les ventes" de l’avion de chasse français, d’après Mathieu Detante, le directeur de site d’Aresia Witry, qui réalise "90 % du business du site" avec l’industrie de la Défense. Concrètement, l’entreprise s’est mise en ordre de marche pour produire 15 réservoirs par mois d’ici septembre 2025, contre 6 à 7 actuellement.
En quelques semaines, le tissu des industriels opérant pour la Défense a basculé dans un autre monde. Face à la menace russe et à la suspension du soutien américain à l’Ukraine, le président de la République a pris la parole, le 5 mars, pour préparer l’opinion : il faut augmenter les dépenses militaires pour assurer l’autonomie stratégique du pays. "À travers les deux lois de programmation militaire que j’ai décidées et que les Parlements successifs ont votées, nous aurons doublé le budget de nos armées en presque dix ans", indiquait alors le président de la République.
Jusqu’ici stabilisés autour de 30 milliards d’euros par an, les crédits de la Défense vont passer progressivement de 40 milliards d’euros en 2021, à 57 milliards en 2024 et potentiellement, si l’état des finances publiques le permet, à 69 milliards en 2030. Dans le Grand Est, le président de Région, Franck Leroy, a réagi immédiatement. "Le discours du Président de la République était grave, à la hauteur des bouleversements internationaux que nous traversons. Il appelle à une mobilisation nationale, et la Région Grand Est répond présent".
Différents types d’entreprises
Dans la foulée, l’élu lance un protocole pour soutenir l’armée dans la région, mais aussi pour permettre aux entreprises locales de se saisir "des opportunités économiques" liées aux futures commandes passées par la Direction générale de l’armement. "Pour ces entreprises, il va y avoir des problématiques de croissance assez fortes dans les mois et les années qui viennent", estime Franck Leroy, tout en émettant le souhait que les entreprises qui "ne travaillent pas pour la Défense, alors qu’elles disposent de savoir-faire qui pourraient les laisser espérer décrocher des contrats" soient accompagnées pour y arriver.
C’est le chemin que prend Hampiaux (42 salariés ; CA : 10 M€), dont la dirigeante, Alexandrine Charonnat, souhaite “répondre présente à une opportunité de contribuer à la souveraineté industrielle française”. Fabricante de chalumeau à gaz implantée près de Nancy, l’entreprise se laisse jusqu’à septembre pour acter un potentiel positionnement partiel sur la Défense. “Soit nos produits peuvent être directement nécessaires aux armées, soit nous avons la capacité de mettre à disposition des hommes et des machines, pour nous lancer sur d’autres productions”, lance la dirigeante, qui souhaite mettre à profit une capacité de production non utilisée, avec par exemple la mise en place d’horaires de nuit.
Un long chemin pour s’intégrer sur le secteur de la Défense
Pour Jean-Luc Reis, directeur du Cluster Aériades, toutes les entreprises souhaitant travailler pour le secteur de la Défense doivent prendre conscience d’une chose : "c’est un très long chemin". Avec son équipe, le directeur anime le programme Horizon 2026, un programme d’accompagnement de la BITD régionale, soit la base industrielle et technologique de Défense, qui regroupe l’ensemble des entreprises de défense contribuant à concevoir et à produire les équipements pour les armées. Le programme, financé à hauteur de 226 000 € par la région, est piloté en partenariat avec la DGA, la direction générale de l’armement. "Pour devenir fournisseur de la Défense, il y a un parcours initiatique qui prend du temps, parce qu’il faut être connu, il faut être qualifié, il faut détenir un certain nombre de certifications ou s’engager pour obtenir ces certifications", détaille Jean-Luc Reis.
C’est ce constat qui a poussé Thierry Mohr, président d’ACEA (CA : 18 M€ ; 70 salariés), implanté à Gundershoffen, dans le Bas-Rhin, à renoncer à la Défense. Concepteur et fabricant de cartes électroniques pour plusieurs secteurs, dont la sécurité, le ferroviaire, les télécommunications, le médical, la domotique ou encore l’électrique industriel, le dirigeant estime aujourd’hui que "la Défense demande trop de contraintes et il faudrait engager des investissements colossaux".
Des commandes qui doivent arriver
Travailler pour la Défense, le PDG d’Irepa Laser (4,5 M€ de CA en 2024 ; 45 salariés), à Illkirch-Graffenstaden dans le Bas-Rhin, Jean-Paul Gaufillet, se dit prêt. Spécialisée dans la R & D autour des procédés laser, la PME a été auditée par la DGA, pour démontrer ses capacités de production et respecter le niveau de qualité attendu. "La DGA nous a mis dans ses petits papiers en nous disant On fera appel à vous au moment opportun", indique Jean-Paul Gaufillet. "Mais aujourd’hui, nous ne savons pas sur quoi nous serons sollicités. S’il s’agit de réparation ou d’autre chose." Pour le dirigeant, la méthode engendre de l’incertitude et d’après lui, "tout le monde ne pourra pas y aller, il y aura forcément des déçus".
D’autres ont déjà finalisé leur repositionnement et convaincu la DGA, comme le spécialiste du spectacle pyrotechnique Euro Bengale (15 salariés ; CA : 2 M€), dans les Ardennes. En 2015, l’entreprise d’une quarantaine d’années a racheté une plateforme de stockage à l’État. En plus de ses feux d’artifice, elle y stocke de la matière explosive, pour des entreprises, notamment du secteur de la Défense. “Implantées sur plus de 200 hectares, les 100 soutes de stockage type Stradley, pour une surface de 26 000 m², lui permettent de répondre à la demande croissante de stockage des munitions et autres explosifs”, explique le Gicat (Groupement des industries de défense et de sécurité terrestres et aéroterrestres) sur son site internet.
"Pour le moment, nous sommes en attente de visibilité, c’est-à-dire de commandes de l’État en matière d’équipement et de forces"
“80 % de l’activité de la plateforme est maintenant liée à la Défense. Nous sommes le seul dépôt de matière explosive de taille industrielle privé en France”, chiffre Bernard Deom, fondateur de l’entreprise. Avant la guerre en Ukraine, l’entreprise réalisait 700 000 € de chiffre d’affaires, pour quatre salariés. Si Euro Bengale peut à ce stade encore accueillir de la matière explosive, “nous nous attendons à être pleins”, anticipe Bernard Deom.
“Pour le moment, nous sommes en attente de visibilité, c’est-à-dire de commandes de l’État en matière d’équipement et de forces”, mesure Thierry Perardel. Chargé de mission Défense pour Grand Est Développement, l’ancien conseiller technique du pôle Défense du cabinet de Michel Barnier réalise une analyse du tissu économique régional en matière de Défense. “Concrètement, on me demande de présenter une feuille de route au président de la Région, qui doit lui permettre, à partir de l’automne, de pouvoir amener les meilleurs outils d’intervention et de soutien aux entreprises”, détaille-t-il. À terme, l’objectif est de savoir si les sous-traitants et équipementiers du territoire ont la capacité d’encaisser des surcroîts de commande. “S’ils ne le sont pas, c’est là où les entreprises qui ne sont pas sur la Défense peuvent intervenir”, poursuit Thierry Perardel.
Plusieurs PME du Grand Est prêtes à franchir la marche
À Witry-lès-Reims, Aresia se met justement en ordre de marche pour faire face à l’intensité des commandes à l’international. "Dassault a demandé au site de doubler sa capacité en deux ans”, annonce Mathieu Detante. En plus de recrutements, l’entreprise souhaite notamment passer un cap technologique, avec l’installation d’un nouveau robot de soudure pour 1,2 million d’euros, et la construction d’un nouveau bâtiment de stockage de 400 m².
“En ce moment, la demande explose. Ce bond ne s’est pas déclenché au début de la guerre en Ukraine, il a fallu un peu de temps, parce que les armées ont déterminé ce dont elles ont besoin, mais aussi parce que les procédures de marchés publics sont très longues”, détaille Édouard Perin, responsable commercial d’Utilis (35 salariés ; CA : 31 M€), qui fabrique des solutions tactiques de campements pour la Défense, la protection civile et les ONG, depuis son siège d’Ennery, en Moselle. “Avant la guerre, nous réalisions un chiffre d’en moyenne 20 millions d’euros par an”, chiffre-t-il. Pour faire face à la demande, l’entreprise a acquis un nouveau terrain en Meurthe-et-Moselle, pour y faire construire un bâtiment de 2000 m², qui devrait être opérationnel en 2026. En parallèle, Utilis renforce son bureau d’études et effectue des recrutements sur des postes de maintenance ou d’atelier.
"Les banques et les organismes de financement privé se rendent compte que le secteur de la Défense, ce n’est pas que le mal"
Spécialiste des gilets pare-balles et des systèmes de protection balistiques, Pangolin Défense (15 salariés ; CA : NC) pousse également les murs. Le Haut-Marnais, qui produit près de 3 000 gilets par mois et réalise 70 % de son chiffre à l’export, veut doubler la surface de son atelier de production en 2025, pour atteindre les 1 000 m². Si l’entreprise, dont l’activité s’est envolée avec la guerre en Ukraine, anticipe un nouveau bond de son activité, “nous restons prudents, il faut que la commande publique augmente. Il y a beaucoup d’effets d’annonce, mais ce qui est sûr, c’est que les banques et les organismes de financement privé se rendent compte que le secteur de la Défense, ce n’est pas que le mal”, tempère Benjamin Delcourt, le PDG.
Comme Pangolin Défense, certaines entreprises régionales travaillent déjà sur le front ukrainien. Parmi les 19 projets retenus dans le cadre du Fonds Ukraine, doté de 200 millions et destiné à financer des projets de reconstruction dans des secteurs stratégiques de l’énergie, de l’eau et de la santé, deux projets portés par des entreprises alsaciennes sont en cours de déploiement. Il s’agit du fabricant de matériel de génie militaire Cefa (95 collaborateurs pour un CA de 20 M€), implanté à Soultz-sous-Forêts (Bas-Rhin) qui va livrer du matériel de déminage terrestre. Cefa a décroché ce contrat avec l’entreprise CNIM Systèmes Industriels, équipementier situé à la Seyne-sur-Mer (Var) qui fournira des plus petits robots. Le contrat s’élève à 15 millions d’euros répartis à parts égales entre les deux PME. Par ailleurs, le fabricant et fournisseur de dispositifs médicaux Schiller Medical (130 salariés ; 45 M€ de CA), implanté à Wissembourg (Bas-Rhin), a été retenu pour la livraison, d’ici huit mois, de systèmes de massages cardiaques et de défibrillateurs moniteurs à destination d’infrastructures médicales ukrainiennes. Ces 700 appareils représentent un contrat à 5,8 millions d’euros.
Des innovations à accompagner
“Par rapport au niveau national, la BITD régionale n’est pas très marquante, d’autres régions ont une industrie de Défense plus forte, évalue Thierry Perardel. Par contre, les entreprises du secteur sont très volontaires, principalement sur le terrestre, l’aéronautique et le naval. Et il y a beaucoup d’innovations qui méritent d’être accompagnées, notamment les drones.”
Un drone innovant, Laurent Schaal, le dirigeant d’ALM-Meca, à Eschbach dans le Bas-Rhin, vient d’en développer un. Réalisant 2 millions d’euros de chiffre d’affaires dans la mécanique générale de précision, le dirigeant a investi "entre 3 et 4 millions" pour développer un drone capable de voler à 600 km/h et d’emporter jusqu’à 3 kg de charges utiles, comme des explosifs ou du matériel militaire, des caractéristiques qui permettraient de faire la différence sur le champ de bataille. "Et le tout tient dans un sac à dos", précise Laurent Schaal. Sans équivalent sur le marché, ce drone est propulsé par des microréacteurs et peut, comme un drone, décoller et atterrir à la verticale. "La DGA nous a rendu visite, tout le monde nous connaît, mais je n’ai pas de commandes", se désole le dirigeant d’ALM-Meca. Engagé dans une levée de fonds pour industrialiser ce drone, développé jusqu’à présent uniquement sur fonds propres, Laurent Schaal estime que son invention est victime des restrictions budgétaires. " Mon objectif, c’est de rester sur le territoire, de promouvoir ce produit. Mais j’espère que demain, la France n’ira pas acheter ses équipements de Défense ailleurs, ce serait un peu dommage".