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Europlasma : un financement obligataire de 45 millions d'euros qui interroge
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Europlasma : un financement obligataire de 45 millions d'euros qui interroge

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L’industriel landais Europlasma a émis fin avril une nouvelle demande de financement obligataire en Ocabsa, une méthode controversée qui fait l’objet de mises en garde régulières de l’Autorité des marchés financiers. Un calendrier qui interroge, au moment où la société veut céder son "pôle défense" pour 150 millions d’euros.

Le cours de Bourse d’Europlasma a perdu 98 % de sa valeur depuis un an — Photo : zmijak - Fotolia

L’information aurait pu être interprétée comme une énième levée de fonds, le groupe Europlasma (environ 700 personnes, 42,5 M€ de CA en 2024), historiquement spécialisé dans le traitement des déchets dangereux, étant coutumier du fait depuis — au moins — 2015. Mais le nouveau financement obligataire de 45 millions d’euros présenté aux investisseurs par l’industriel landais le 30 avril interroge.

Un financement sous forme d’Ocabsa

Il est effectué sous forme d’Ocabsa, un mécanisme associant des obligations convertibles en actions et des bons de souscription. Le contrat d’émission est passé avec Environmental Performance Financing, filiale du groupe Alpha Blue Ocean, domicilié aux Seychelles et premier actionnaire du groupe industriel. Comme le rappelle une enquête de Mediapart publiée le 17 avril, Alpha Blue Ocean est dirigé par Pierre Vannineuse et Hugo Pingray depuis les Bahamas et Dubaï. Cette entreprise a déjà été sanctionnée fin 2024 par l’Autorité des marchés financiers à 1,5 million d’euros d’amende (et Pierre Vannineuse à un million d’euros) pour manipulation du cours de la société minière Auplata.

Quel est le point commun avec Europlasma, groupe dirigé par l’ancien financier Jérôme Garnache-Creuillot ? La méthode de financement, loin d’être une première pour l’industriel landais. "Les obligations, c’est une dette qui doit être remboursée. Elles sont convertibles en actions avec une décote. Le prêteur prête de l’argent et reçoit en échange des actions qui valent moins cher que le cours de Bourse de l’entreprise. Il les vend ensuite sur le marché et encaisse la décote", explique Axel Champeil, PDG de la société de Bourse bordelaise Champeil.

Effondrement du cours

Le processus a été dénoncé lors d’une commission d’enquête à l’Assemblée nationale, créée à l’initiative du groupe LFI/NFP, sur la "prédation des capacités productives par les fonds spéculatifs". Auditionné en février 2026, Didier Testot, directeur du média La Bourse et La Vie TV, y a précisé que les Ocabsa sont "présentées comme un substitut au financement bancaire. Dans un mécanisme normal, un créancier sérieux qui propose ce type de solution va attendre que l’entreprise puisse avoir un retour sur investissement. Dans le système mis en place, ces fonds vendent tout de suite sur le marché. Les actionnaires individuels de ces entreprises assument le remboursement par la dilution des cours de Bourse", termine-t-il, évoquant un "effondrement systématique" du cours. Ainsi, selon une étude de l’AMF de 2022, sur 69 sociétés ayant eu recours aux Ocabsa, 83 % ont vu leur cours s’effondrer de 72 % en moyenne.

"Ce qui est désastreux, c’est que ça donne des niveaux de financement illimités à des entreprises comme Europlasma, qui sont déjà très liquides."

Europlasma assortit d’ailleurs l’annonce de ce financement du 30 avril d’un avertissement ("conformément à la position-recommandation de l’AMF"). Il y stipule que "les actions résultant de la conversion ou de l’exercice des titres susvisés, seront, en général, cédées sur le marché à très brefs délais, ce qui peut créer une forte pression baissière sur le cours de l’action". L’avertissement appelle aussi à "la vigilance des investisseurs face à ce type d’opérations, particulièrement lorsqu’elles sont réalisées de façon successive". C’est le cas pour l’industriel landais, qui continue à débloquer des tranches du précédent, émis en avril 2024 et d’un montant de 30 millions d’euros.

"Ce qui est désastreux, c’est que ça donne des niveaux de financement illimités à des entreprises comme Europlasma, qui sont déjà très liquides (sur le site du groupe, on apprend que 100 % de son capital était flottant au 31 décembre 2025, NDLR). Dès qu’elles ont besoin d’argent, elles utilisent cette méthode qui augmente leurs fonds propres. Associer ces obligations à des bons de souscription d’action permet à l’investisseur, si le cours remonte, de bénéficier d’actions à moindre coût", abonde Axel Champeil.

Si le cours tombe sous sa valeur nominale, la société doit aussi verser des pénalités financières. Le cours de l’action d’Europlasma, qui est actuellement autour de 0,0058 euros (le 11 mai, NDLR), a fondu de 99 % sur un an, tout comme sa valorisation. "Pour autant, le cours repose sur la liquidité du marché du titre. Si celle-ci venait à faire défaut, la société ne serait plus en capacité de se financer. Ce risque est réel", rappelle Axel Champeil. Autrement dit : le jour où la mécanique s’arrête, l’entreprise meurt.

Europlasma a opéré un virage stratégique dans la production de corps creux d’obus en rachetant trois sociétés en 4 ans — Photo : Europlasma

Un avenir compromis ?

Pourtant, le groupe industriel poursuit son activité et a entamé voilà cinq ans une série d’acquisitions stratégiques. Il a ainsi repris trois sociétés en difficultés financières pour les orienter vers le secteur de la Défense et la fabrication d’obus. Les Forges de Tarbes, qui fabriquaient déjà des obus, ont ainsi été rachetées en 2021. La reconversion s’annonçait plus complexe pour le nordiste Valdunes Industries, fabricant français de roues et d’essieux pour le ferroviaire, racheté en 2024 et qui fait l’objet d’une communication régulière sur de nouveaux contrats. Même constat pour la Fonderie de Bretagne, ancienne filiale de Renault, en 2025, dont le redémarrage a récemment été reporté en juin.

Mais le 10 avril dernier, coup de tonnerre : Europlasma informe les investisseurs de son intention de céder ses activités liées à la Défense, sans en préciser le périmètre précis. Une transaction à 150 millions d’euros dont la finalisation est prévue, au plus tard, pour le mois d’octobre 2026. Or, dans sa dernière information financière, le groupe précise que le nouveau financement Ocabsa, dans la perspective de la vente du pôle Défense, "pourra faire l’objet d’une résiliation sans indemnité de fin de contrat à la charge de la Société". Le financement obligataire servirait-il de plan B en cas d’échec de la vente ?

Pour l’expert en Bourse Axel Champeil, l’issue est claire : "L’entreprise cherche à se sortir de ce type de financement en Ocabsa." En même temps que cette annonce, Europlasma a aussi informé la Bourse d’un report de la publication de ses états financiers. Contactée, la direction de l’entreprise n’a pas répondu à nos demandes d’interview.

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