Hauts-de-France
Caroline Poissonnier, directrice générale de Baudelet : "Je veux casser le mythe du chef d’entreprise invincible"
Interview Hauts-de-France # Gestion des déchets et recyclage # Qualité de vie au travail

Caroline Poissonnier directrice générale de Baudelet "Je veux casser le mythe du chef d’entreprise invincible"

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La santé mentale est un sujet tabou, mais essentielle pour les dirigeants d’entreprise. Directrice générale du groupe nordiste Baudelet, Caroline Poissonnier fait de ce sujet sensible son étendard. Après avoir traversé une période difficile, elle a fait du bien-être une priorité non seulement pour elle-même, mais aussi pour son entreprise.

Caroline Poissonnier, codirigeante de l’entreprise familiale Baudelet — Photo : Baudelet

Vous dirigez le groupe de collecte, de traitement et de valorisation des déchets Baudelet (670 salariés, 175 M€ de CA en 2023), basé à Blaringhem, dans le Nord. Vous avez pris part à une étude de l’Institut Choiseul sur la santé mentale des dirigeants d’entreprise. Cette étude révèle que 75 % d’entre eux sont stressés. Êtes-vous surprise de ce chiffre ?

Je ne suis pas plus surprise que cela. Parmi les dirigeants que je côtoie, j’en vois énormément qui ont des signaux de stress, et qui n’en parlent pas. C’est la raison pour laquelle je parle de plus en plus de ce problème sur les réseaux sociaux et lors de conférences. Lorsqu’un leader perd la joie de vivre, il a beaucoup plus de mal à emmener les autres. En réalité, écouter ses signaux faibles, garder son équilibre, fait partie du job de dirigeant d’entreprise.

À partir de quel moment avez-vous commencé à en parler en entreprise ?

La santé mentale est un sujet qui m’intéresse depuis longtemps. J’ai beaucoup lu et participé à des séminaires sur ce thème. Le jour de mes 40 ans, j’ai pris la décision de commencer à en parler. J’ai eu envie d’accompagner les leaders. Je suis moi-même une leader "qui a failli se prendre le mur". Je veux faire en sorte qu’on ne voit pas la vulnérabilité comme une faiblesse mais comme une force.

Beaucoup de dirigeants se prennent le mur et ensuite se réorientent dans un domaine complètement différent. Or, ce sont des postes qui demandent beaucoup de temps de formation, de compétences. Je pense qu’il y a une autre voie que le burn-out et le changement de carrière au bout de trois ou quatre ans, si on se préserve. Se préoccuper de son alimentation, faire du sport, ne fait pas de soi un mauvais leader.

Vous avez vous-même traversé une période difficile. Quels ont été vos signaux d’alarme ?

Il y a quelques années, j’ai connu un moment où je n’avais plus de joie. J’étais devenue triste. Je continuais de travailler, mais les problèmes me ratatinaient chaque jour un peu plus les épaules. Je ne voyais plus les solutions. Avec mon frère Jean-Baptiste (codirigeant de l’entreprise, NDLR), nous n’étions pas en accord sur un sujet de vision fondamentale de l’entreprise : nous n’avions pas envie d’aller à la même vitesse, ni au même endroit.

"Aujourd’hui, j’arrête de culpabiliser quand je prends une journée de vacances"

Je me suis laissée glisser comme cela pendant plusieurs mois, jusqu’à un accident. C’était début 2022, j’ai eu un accident de voiture. Il aurait pu être grave, mais je m’en suis miraculeusement bien sortie. Cet épisode a été un électrochoc. J’ai réalisé que tout aurait pu s’arrêter ce jour-là. Je me suis demandé : est-ce que tu as envie de vivre comme cela les 20 prochaines années ? La réponse pour moi, c’était non.

Quelles démarches avez-vous entreprises pour sortir de cette situation ?

À partir de ce moment-là, j’ai entamé un très gros travail sur moi-même. Je me suis entourée de psychologues et de coachs, pour retrouver le sens dans mon travail, et m’appuyer sur mes forces. Aujourd’hui, j’arrête de culpabiliser quand je prends une journée de vacances, je fais des pauses régulières dans mon travail. J’ai compris que c’était mon équilibre.

Avec mon frère, nous avons fait appel à un médiateur extérieur, que nous continuons à voir régulièrement. Être à deux et en famille rend plus difficile de faire un pas de côté. Ce médiateur nous aide à mettre les sujets sur la table. Depuis, nous avons créé une nouvelle répartition des rôles, pour que chacun ait son périmètre et puisse évoluer. C’est dans ce cadre que j’ai pris la direction de la branche bien-être de notre activité.

Pourquoi est-ce compliqué pour un chef d’entreprise de parler de santé mentale ?

On projette sur le dirigeant le mythe du leader invincible avec sa cape de superhéros et qui ne doit pas faillir. Une image que je cherche à casser. Les dirigeants ont leur rôle, des privilèges, certes, mais ce sont aussi des hommes et femmes avec les mêmes problèmes que les autres, et des problématiques liées à leurs responsabilités. Les instabilités sociales, politiques et économiques les affectent particulièrement.

"Je vois un psy depuis plusieurs années. Au départ, je n’en parlais pas, j’avais honte. Pourtant c’est la meilleure décision que j’ai prise de ma vie "

Si le leader ne prend pas soin de lui, il y a un risque d’effet boule de neige. D’où l’importance d’être dans une réciprocité avec ses collaborateurs, de pouvoir leur dire "j’ai le droit d’aller moins bien".

Je vois un psy depuis plusieurs années. Au départ, je n’en parlais pas, j’avais honte. Pourtant c’est la meilleure décision que j’ai prise de ma vie ! Pourquoi en avoir honte ? Cela me donne un espace de sécurité avec une personne extérieure, sans faire porter mes problèmes sur ma famille et mes collaborateurs.

Je constate que le sujet de la santé mentale est plus difficile à aborder pour les hommes en public. Je reçois en revanche énormément de messages sur Instagram et Linkedin de personnes qui me remercient ou veulent en savoir plus.

Hercule & Hops, complexe sportif indoor créé par l’entreprise Baudelet ouvert à Blaringhem en janvier 2025 — Photo : Baudelet

Depuis un an, vous êtes en train de diversifier votre entreprise vers le bien-être, pourquoi ce virage ?

Mon ambition est de réconcilier le bien-être et la performance. Nous avons ouvert un complexe sportif à Blaringhem, en début d’année, Hercule & Hops, qui propose au public des activités comme du padel, du futsal ou du paintball. Nous avons également investi dans Vipali, en devenant actionnaire minoritaire de cette entreprise installée à Marcq-en-Barœul (Nord). J’ai décidé d’offrir, à tous nos collaborateurs, leur application qui propose des défis quotidiens pour prendre soin de soi. En parallèle, nous avons développé des initiatives en interne avec des cours de sport, des ateliers sur la nutrition, et des ateliers de développement personnel. L’idée est de créer une dynamique pour que chacun s’autorise à prendre soin de lui. Cela reste de la responsabilité individuelle, personne n’est obligé d’y participer.

Avec mon équipe, nous sommes en train de travailler à la création d’un centre de séminaire dédié aux leaders, dans les Hauts-de-France. On est également à l’étude d’un centre dans le Sud.

Hauts-de-France # Gestion des déchets et recyclage # Qualité de vie au travail # ETI # Management # Ressources humaines