Polluant banalisé dans notre environnement, le mégot de cigarette est pourtant bien classifié comme un déchet toxique, méritant un traitement bien particulier. Mais pour l’heure, faute de mieux, ces quelques décigrammes de cellulose finissent souvent avec les ordures ménagères — quand ce n’est pas, en pleine nature. Et pourtant, un mégot met 12 ans à se décomposer, et l’arsenic et le plomb qu’il contient peuvent polluer jusqu’à 500 litres d’eau.
Un fléau contre lequel un jeune ingénieur, Julien Paque, se bat depuis son mémoire de fin d’études. Il a réussi à mettre au point un procédé sans eau pour débarrasser les mégots de leurs polluants et en récupérer les fibres. Créée en 2020 à Bresles (Oise) à partir de ses recherches, sa start-up Tchao Mégot a franchi en 2025 le cap de l’industrialisation, grâce à un investissement de 5 millions d’euros.
L’opération a été financée par Bpifrance au travers du dispositif "première usine", à hauteur de 1,6 million d’euros, et par une levée de fonds de 3,6 millions d’euros, réalisée en 2024 auprès de Rives Croissance, fonds de la Banque Populaire. Julien Paque restant aujourd’hui "largement majoritaire au capital".
45 tonnes collectées en 2025
Tchao Mégot, qui va réaliser 4 millions d’euros de chiffre d’affaires cette année, s’appuie désormais sur un site industriel complet, de 2 000 m², employant 32 personnes. Y est déployé l’ensemble du dispositif, protégé par six brevets, permettant à la start-up de dépolluer et recycler la fibre des mégots, dont l’acétate de cellulose est transformé en isolant thermique et acoustique, mis en œuvre dans des doudounes, le coffrage de machines industrielles et, quand les volumes seront suffisants, le BTP.
Et ce n’est que le début, assure l’entrepreneur. "Nous avons une capacité de traitement, soumise à autorisation préfectorale vu que nous manipulons des déchets toxiques, de 300 tonnes par an. Vu qu’il faut quatre mégots pour faire un gramme, ça nous laisse pas mal de marge de manœuvre. Mais nous montons vite en puissance : nous avons collecté 10 tonnes l’an dernier, nous allons finir l’année à 45 tonnes, et nous prévoyons 90 tonnes l’année prochaine. Rien qu’avec les cigarettes vendues en France, nous évaluons le gisement à 25 000 tonnes par an", précise Julien Paque.
Plusieurs usines envisagées d’ici 5 ans
Tchao Mégot planche donc déjà sur d’autres sites de production. "Nous préparons donc déjà la duplication de notre usine pour avoir quatre sites en France d’ici cinq ans, pour massifier les flux. Et peut-être ensuite, d’autres en Europe."
Croissance rentable
Rentable, Tchao Mégot a déjà les moyens de ses ambitions. À la prouesse technologique s’en ajoute en effet une autre, économique : Julien Paque a réussi à créer de toutes pièces une filière de collecte et de revalorisation des mégots. Filière qui assure à la fois des revenus et de la matière première à l’entreprise.
"Le modèle économique est stable. Les entreprises ou collectivités nous louent ou nous achètent des cendriers pour collecter les mégots de leurs salariés. Ils nous rémunèrent ensuite pour la prestation de traitement de ces déchets. S’agissant de déchets dangereux, c’est leur responsabilité de leur assurer un traitement adapté, et la traçabilité. Pour nos clients, cela s’inscrit dans leur démarche RSE, commente le patron de Tchao Mégot. C’est comme pour les piles et cartouches il y a vingt ans, ça partait à la poubelle et on ne se posait pas de questions. Aujourd’hui, ce n’est plus concevable."
Une évolution de la législation assez porteuse
Et les mentalités pourraient évoluer d’autant plus vite sur la question du mégot, que la législation évolue. Depuis 2020, les cigarettiers abondent à leur propre éco-organisme, qui subventionne surtout le nettoyage des mégots dans l’espace public. De là à financer la collecte voire le recyclage, il n’y aurait qu’un pas, glisse Julien Paque. "L’éco-organisme récupère 20 millions d’euros par an d’écotaxe. Quand on voit tout ce qu’on a pu faire avec 3 millions d’euros, on se dit qu’on pourrait aller beaucoup plus vite !" se projette le dirigeant. Qui continue pour le moment de peaufiner son modèle, un mégot après l’autre.