Quel regard portez-vous sur les colères agricoles, qui viennent de flamber suite à la multiplication des cas de dermatose nodulaire contagieuse ?
Les colères agricoles ne sont pas d’aujourd’hui mais résultent d’une accumulation de problèmes. Il est possible de traverser des crises à partir du moment où il y a une orientation, un cap à suivre. Et c’est le premier problème, l’incapacité politique à donner une orientation claire et cohérente. Deuxième chose, il faut donner une place à l’Europe et à la France dans les transformations à l’œuvre. Dans l’agriculture, il y a une trajectoire à prendre en termes de durabilité, de respect de l’environnement qui est indispensable pour notre compétitivité. Mais aujourd’hui, les agriculteurs sont ultra-dépendants pour produire. Donc, nous sommes face à un mur, et nous observons notre compétitivité qui se dégrade, le tout dans l’attente, pour le consommateur, de retrouver du pouvoir d’achat. En parallèle, il faut relever le challenge de la transformation du modèle de production, vers la décarbonation et la préservation de l’environnement. Pour l’instant, sur ces sujets, la feuille de route du gouvernement n’est pas assez précise.
"Il faudrait de la cohésion sur un process pour éradiquer cette maladie."
Concrètement, au sein des adhérents du groupe CAL, où en êtes-vous avec l’épizootie de dermatose nodulaire contagieuse ?
Sur la dermatose nodulaire et plus largement sur la problématique sanitaire animale, nous sommes confrontés aujourd’hui à une explosion des sources d’information, qui contribue à créer de l’anxiété. Au contraire, il faudrait de la cohésion sur un process pour éradiquer cette maladie. Pour l’instant, sur le territoire couvert par le groupe CAL, nous n’avons pas été impactés, hormis quelques bêtes dans les Vosges. Par contre, nous avons été plus touchés par la fièvre catarrhale ovine, qui a touché nos productions animales sur l’année. Là où ces épidémies sont plus inquiétantes, c’est qu’elles accélèrent la décapitalisation des cheptels. La prise de conscience de ces risques, que nous ne pouvons pas maîtriser, peut freiner l’investissement dans ces activités d’élevage indispensables pour l’équilibre économique de nos zones intermédiaires.
Est-ce que l’accord sur le Mercosur fera peser une concurrence encore plus forte sur vos élevages ?
Il faut tout de même rappeler que la France reste le premier pays naisseur d’Europe en termes de bovins. Et ça, c’est un atout. Il faut se battre pour conserver cette place. Parce que oui, la consommation de viande recule dans les pays occidentaux. En revanche, au niveau mondial, nous sommes en croissance de consommation de viande. Et il n’est pas possible d’imaginer produire de la viande sans naissance.
"Nos charges financières pèsent de plus en plus lourd et affectent notre rentabilité."
Le directeur général de la CAL a souhaité quitter le groupe. Vous formiez un tandem qui a transformé les activités de votre groupe coopératif : comment envisagez-vous la suite ?
Notre directeur général, Pierre-Antoine Ferru, est venu ici pour une mission précise, dans un moment compliqué pour notre coopérative. Nous sommes arrivés tous les deux en 2022 pour décliner une feuille de route. En un peu moins de 4 ans, Pierre-Antoine Ferru a répondu à tout ce qu’il fallait faire en termes de structuration organisationnelle de notre entreprise pour affronter la transition que nous avons amenée. Tout a été lancé, structuré et nous commençons à voir les effets depuis cette année. Notre Ebitda commence à monter, pour atteindre 8,3 millions d’euros cette année. Pour autant, nous portons de nombreuses charges supplémentaires liées à cette transition, notamment vis-à-vis du stock. Nous sommes sur des cycles de production à l’échelle de l’année, donc très longs et nous portons du stock, ce qui est un gros point faible quand l’argent coûte cher. Nos charges financières pèsent de plus en plus lourd et affectent notre rentabilité.
Aujourd’hui, la transformation est complète ? La CAL est prête à affronter l’avenir ?
Pour qu’une entreprise perdure, les ratios économiques sont évidemment très importants, mais il y a aussi les fondamentaux. Et les fondamentaux, c’est justement la gestion des infrastructures liées aux aspects HSE (Hygiène sécurité environnement). Toute cette structuration a été menée pour pouvoir être en capacité de se projeter sur le long terme, en ayant des outils qui soient conformes à la réglementation et en capacité de répondre aux services attendus. Sur la feuille de route, il y avait aussi la diversification, avec la branche agroéquipement. Tous les outils indispensables pour la production agricole de nos territoires, c’est Mecavista pour 80,5 millions d’euros de chiffre d’affaires. Ensuite, il y a une autre filiale qui a été créée sur la manutention, ManutOne, soit 25,4 millions d’euros de chiffre d’affaires, avec les engins du constructeur JCB. Notre ADN du service aux agriculteurs est toujours là, et nous y avons ajouté l’ambition de développer la diversification vers le BTP, pour ramener de la valeur. Dans la conjoncture actuelle, c’est compliqué… Nous travaillons justement pour nous concentrer sur le recyclage. Mais il y aura d’autres ambitions, autour du développement de la location. Aujourd’hui, pour exister encore demain, il faut passer de la vente de produits à la vente de services. Les études sociétales de notre environnement nous indiquent que c’est l’attente.
"Il faut élargir le collectif pour être en capacité de répondre aux enjeux de la compétitivité, à savoir notre indépendance pour produire."
Quelle est désormais votre première urgence ? Recruter un nouveau directeur général ?
Je suis conscient qu’il faut élargir le collectif pour être en capacité de répondre aux enjeux de la compétitivité, à savoir notre indépendance pour produire. Sur la thématique de la génétique, avec ce qui a été validé par l’Union européenne visant à accepter les NGT1, ces végétaux dont le génome a été modifié pour créer des variétés résistantes, indépendantes de tous les intrants, phytosanitaire et engrais, seuls, nous n’y arriverons pas. Il y a un vrai enjeu collectif au niveau de nos coopératives, puisque ce sont les seules structures qui portent l’investissement sur les infrastructures, sur l’innovation. Deuxième levier, les enjeux autour des biocontrôles. Et là, c’est pareil, ce n’est pas à l’échelle de la CAL avec son service agronomique, que nous pourrons relever le défi. L’ambition, c’est vraiment d’être sur un collectif a minima territorial pour être en capacité de développer ses biosolutions, capables de s’adapter au territoire sur lequel nous sommes. Troisième volet, l’agroéquipement, avec la capacité à moduler les épandages des engrais et des produits phytosanitaires. Nous avons fait un gros chemin avec la CAL sur l’agroéquipement, mais demain, nous ne serons pas forcément en capacité de porter ces transformations seuls à l’échelle de tout notre territoire.
C’est une main tendue aux coopératives du Grand Est ? Un appel à travailler ensemble ?
Nous y travaillons déjà. Nous attendons quelques éclaircissements du positionnement de nos collègues et voisins pour écrire la nouvelle feuille de route. Ensuite, il sera temps de retrouver un nouveau directeur général. Voilà pourquoi nous ne nous précipitons pas. Nous sommes là pour maintenir un équilibre.