Concentrant 40 % de la capacité de production de pneus agricoles du groupe Michelin (CA : 28,3 Md€ ; 132 000 salariés) dans le monde, l’usine de La Chapelle-Saint-Luc, à proximité de Troyes, dans l’Aube, est lancée dans une refonte totale de ses procédés. "Nous nous sommes engagés en 2021 sur une feuille de route qui va conduire à moderniser et à spécialiser le site de Troyes dans la production de pneus agricoles", précise Petar Nikolic, le directeur du site Michelin de Troyes.
Des couches de caoutchouc à assembler
Pièce maîtresse de ce plan de transformation de l’usine troyenne à 80 millions d’euros lancé sur cinq ans, la machine Cosmos a été conçue en 2022, validée sous forme d’un prototype à 8 millions d’euros en 2023, et a produit ses premiers pneus agricoles en juin 2024. Cette nouvelle machine d’assemblage inaugure une petite révolution à l’échelle du métier de manufacturier de pneumatique. Hier encore très manuel, la confection de pneus consiste à assembler des couches de caoutchouc sur un tambour en rotation. Demain, c’est la machine Cosmos qui va assembler les couches, à la manière d’une imprimante 3D.
Un procédé d’assemblage robotisé
Premier gain attendu : la suppression des contraintes ergonomiques liées à la manipulation des couches de caoutchouc. "Dans la conception de Cosmos, nous avons tout de suite intégré les opérateurs qui vont travailler sur cette machine", précise le directeur de l’usine du groupe auvergnat. Enjeu : l’attractivité du métier et la capacité du site à recruter. "Notre étoile polaire, c’est de former nos opérateurs en conducteurs de ligne. L’enjeu, c’est de répondre aux attentes de la nouvelle génération qui va venir travailler chez nous", souligne Petar Nikolic. Cet effort mis dans la robotisation du procédé d’assemblage va aussi permettre d’améliorer la performance environnementale du site de Troyes en réduisant l’utilisation des solvants de l’ordre de 20 %.
Discret sur le montant exact injecté dans la machine Cosmos, Petar Nikolic consent à confirmer que ce nouveau procédé va être dupliqué au sein de l’usine : "L’ambition que nous avons, c’est de remplacer tous les anciens procédés d’assemblage avec le nouveau procédé", précise le directeur de l’usine Michelin de Troyes. "Maintenant, sur la fin de l’année, nous allons valider le fait que la production répond à tous les enjeux de qualité et de performance", précise Petar Nikolic. Les premiers pneus fabriqués par la machine Cosmos arriveront donc sur le marché en 2026.
Électrification du procédé de cuisson des pneus
À cette date, la feuille de route liée à la modernisation du site aura été entièrement déroulée. Mais les chantiers liés à la réduction de l’impact environnemental de l’usine seront loin d’être achevés. "Nos engagements environnementaux, c’est, d’ici 2030, de diviser par deux les missions de CO2 du site. Puis d’arriver à la neutralité carbone en 2050", fixe le directeur du site Michelin de Troyes. Concrètement, l’équipe de l’usine a validé une trajectoire de réduction de la consommation d’énergie de 2 % par an. Pour y parvenir, Petar Niklic et ses équipes ont "prévu l’électrification de certains procédés industriels, qui sont aujourd’hui chauffés à la vapeur produite par la combustion de gaz". Concrètement, après l’assemblage du pneu, le process de fabrication prévoit une étape de cuisson dans un moule, toujours chauffé à la vapeur au sein de l’usine de Troyes. "Mais le groupe Michelin sait faire cela sans utiliser de vapeur, ce procédé est déjà installé dans d’autres usines du groupe", précise Petar Nikolic. Le site de Troyes devrait lancer ce chantier à horizon 2030.
Un marché mondial en croissance
Produisant environ 220 000 pneus par an avec 750 salariés, pour des constructeurs de machines agricoles comme les groupes CNH, avec des marques comme Case ou New Holland, ou encore le groupe AGCO et ses engins de marque Fendt ou Massey Ferguson, l’usine Michelin de Troyes exporte 85 % de sa production, dont 66 % vers l’Europe et 29 % en Amérique du Nord. "Notre objectif, c’est d’être prêt à produire le pneu de demain", anticipe Petar Nikolic, en décrivant un marché en pleine mutation : l’augmentation du nombre d’habitants sur la planète s’accompagne d’un besoin de productivité accrue des entreprises agricoles.
Et cette productivité s’obtient en utilisant des machines agricoles plus performantes, plus puissantes et plus lourdes. Pour autant, pas question de compacter les sols agricoles jusqu’à les rendre impraticables : les bureaux d’études de Michelin ont dessiné des pneus pour éviter ce phénomène de "tassement des sols". Le manufacturier bascule résolument vers la vente de pneus à plus grande valeur ajoutée.
Des robots au service de l’ergonomie des postes de travail
Mais cette montée en gamme ne s’accompagnera pas d’une augmentation des volumes produits, précise le directeur de l’usine de Troyes. "Le projet de transformation a été co-construit avec le corps social. Dès le début, au travers des différents groupes de travail, ils nous ont aidés à identifier les pistes de progrès pour mener cette modernisation", précise Petar Nikolic. Une attention particulière a été apportée à l’ergonomie des postes de travail. Et le premier robot installé dans le cadre du plan de transformation, en 2021, a pris place en bout de chaîne, pour aider un opérateur à mener un contrôle visuel du pneu. "Désormais, l’opérateur conduit la machine et approvisionne les produits entrants", illustre Petar Nikolic, en précisant que le poids moyen d’un pneu agricole fabriqué dans l’usine de Troyes dépasse les 350 kg. Ensuite, des robots ont épaulé le personnel dans les opérations de manutention. Et la robotisation a déjà contribué à changer l’image de l’usine et de ses produits : "Les premiers retours, de nos personnels comme de nos clients, sont extrêmement positifs", assure Petar Nikolic.
Vers un fonctionnement 24 heures sur 24
Parmi les transformations à mener sur la feuille de route du directeur, figure aussi le changement de rythme de travail. Évasif sur le sujet, souhaitant ne pas perturber le travail avec les représentants du personnel, Petar Nikolic consent à évoquer des adaptations du rythme aux nouvelles exigences de la machine. En juin dernier, le site a mené un vaste brainstorming de deux semaines, destiné à ausculter en profondeur la chaîne de valeur de l’usine, pour envisager les dix années à venir. Rassemblant 60 % des personnels du site de Troyes et 40 % d’experts du groupe Michelin, cette analyse a débouché sur la nécessaire refonte du rythme de travail : "Notre vision pour 2028, c’est que notre usine doit fonctionner 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7", fixe Petar Nikolic.