Menée par la CCI Hauts-de-France et le conseil régional des Hauts-de-France, la troisième révolution industrielle a été initiée il y a 11 ans pour mettre la région sur les rails de la transition écologique et sociale. Muée depuis en Rev3, elle se veut un booster économique et promeut les initiatives locales. Et notamment, le développement des matériaux biosourcés.
Dans les Hauts-de-France, on peut trouver de la paille, du lin, du chanvre, du bois et même du bambou à destination du BTP. Certains de ces matériaux biosourcés constituent l’émergence de véritables filières économiques. Pour accélérer le développement de celles-ci, un pacte scellant l’engagement d’acteurs, pionniers, vient de dresser le bilan de sa première année d’existence.
Un pacte pour accélérer l'utilisation des matériaux biosourcés
En effet, le pacte Fibois, signé en avril 2023, réunis 28 structures parmi lesquelles des bailleurs sociaux, des collectivités ou encore des promoteurs immobiliers, comme Nexity et Aventim. Initié par l’accélérateur CD2E, basé à Loos-en-Gohelle (Nord) et l’association interprofessionnelle Fibois Hauts-de-France, ce pacte incite ses signataires à atteindre un volume de 550 000 m² de construction ou réhabilitation réalisées avec des matériaux biosourcés dans les cinq prochaines années. L’idée étant de massifier la demande et ainsi professionnaliser les filières.
Les Hauts-de-France rejoignent trois autres régions précurseures, l’Île-de-France, le Grand Est et l’Auvergne-Rhône-Alpes. "En un an seulement, 149 000 m² de travaux réalisés ont intégré des matériaux biosourcés, s’enthousiasme François-Xavier Ollivry, consultant bâtiment et biosourcés au sein du CD2E. C’est dire le dynamisme et l’engouement des professionnels. Cela renvoie un signal fort aux entreprises du bâtiment."
Entrée en vigueur en 2022, la réglementation RE2020, qui ne concerne pour l’instant que la construction neuve, devrait accentuer ces chiffres puisqu’elle impose un minimum de 25 % de matériaux biosourcés à partir de 2028. L’idée étant de réduire l’impact environnemental du bâtiment, qui à lui seul génère 23 % des émissions de gaz à effet de serre.
Pour ce qui est de la réhabilitation de l’ancien, pour l’heure, aucun texte n’oblige l’utilisation de biosourcés, qui reste cantonnée au bon vouloir des bailleurs.
Un surcoût à prévoir
Chez Maisons & Cités, bailleur social qui possède 64 000 logements dans la région, et signataire du Pacte Fibois, la question s’est posée il y a cinq ans. "La majorité de notre parc se compose de logements humides dont les matériaux se dégradent vite, décrit Franck Mac Farlane, responsable recherche et expertise. Nous étions à la recherche de matériaux s’inscrivant dans notre démarche RSE et qui offrent de nets avantages en matière de pérennité, de confort et de consommation d’énergie."
Le choix se porte sur le béton de chanvre. Mais le savoir-faire se fait encore rare. "Il y a encore aujourd’hui une certaine frilosité des entreprises, admet-il. Certaines nous ont appliqué des prix américains. Soit un surcoût de 8 500 euros pour la rénovation de 115 logements." Un surcoût finalement vite amorti dans le temps, selon le responsable si l’on prend en considération les propriétés thermiques du matériau. "Nos logements, notamment dans le bassin minier, sont essentiellement des passoires énergétiques. Le gain en termes de confort thermique n’est pas négligeable sur le long terme, bien au contraire", met-il en perspective.
Travailler ensemble
En plus du surcoût, il y a un autre inconvénient à prendre en compte : le béton de chanvre nécessite un temps de séchage. Tout est question d’anticipation pour Franck Mac Farlane : "Cela sous-entend une coordination avec les différents corps de métiers. Si tout est bien anticipé, on gagne finalement du temps."
Avec le CD2E, le bailleur participe à des sessions de formation pour partager ses bonnes pratiques, encourager la démocratisation des biosourcés et massifier les commandes.
Un vrai potentiel pour les entreprises
À Templeuve-en-Pévèle (Nord), l'entreprise générale de rénovation de l'habit Origin Renovation, qui intervient également dans ces sessions, s’entoure de partenaires pour proposer une offre globale et pour une meilleure interaction lors de travaux sur des lots. Dès sa création en 2019, l’entreprise mise sur l’isolation biosourcée (béton de chanvre, laine de bois). "Nous voulions vraiment nous démarquer et nous savions qu’une rénovation massive était en train de se mettre en place, raconte Amandine Goudard, cofondatrice. Il y avait une carte à jouer."
L’entreprise qui ne souhaite pas mentionner son chiffre d’affaires indique avoir un carnet de commandes plein. "Comme nous sommes sur un marché de niche avec peu d’acteurs, nous n’avons pas besoin de démarcher. Le bouche à oreille fonctionne et nous sommes bien identifiés. Les parts de marché augmentent chaque année", précise-t-elle.
"Dans 10 ans, le marché fera un boom considérable"
Un point de vue que partage Maxime Stievenard, responsable du développement commercial chez Batilin, entreprise créée il y a cinq ans à Bourbourg, dans le Nord et qui conçoit des blocs d’isolation en lin. "C’est un marché qui commence tout juste à s’ouvrir, commente-t-il. Il est certain que d’ici une décennie, il fera un boom considérable." D’ailleurs, il anticipe. D’une production quotidienne de 300 à 500 blocs par jour, l’usine en cours d’agrandissement, produira 1 500 à 2 000 blocs en 2027.
"En plus de valoriser un déchet car nous utilisons l’anas de lin, notre bloc biosourcé présente un bilan carbone moindre, possède des propriétés de déphasage intéressantes, est produit en France et son prix n’explosera pas car le gisement est disponible. Nous sommes le premier pays exportateur de lin au monde", vante Maxime Stievenard.
Des acteurs de longues dates et de nouveaux venus
Un autre acteur est en passe d’entrer sur le marché. Pierre Vion et ses deux associés ont opté pour le bambou. Même si cette ressource peut sembler exotique, ils ont décidé d’en planter en avril dernier à Blaringhem, près de Saint-Omer. Adossée au groupe Baudelet, Fiboo va produire des isolants en fibre de bambou. Fort d’un investissement de 15 millions d’euros, l’usine en cours de construction va produire, en janvier 2025, 300 000 m² de panneaux isolants au démarrage, avec une capacité maximale pouvant aller jusqu’à 1 million de mètres carrés par an. "Nous allons dans un premier temps tourner avec une ligne de production mais le site de 10 000 m² peut nous permettre d’en ajouter deux autres", informe le dirigeant, très confiant dans le potentiel du marché.
Il en est un qui fait figure de précurseur dans la région. Cet acteur est le Métisse, une matière composée essentiellement à partir de jeans recyclés issus de la Scop Le Relais. Depuis 2014, l’usine installée à Billy-Berclau (Pas-de-Calais) fabrique un isolant pour les murs, toitures et planchers. "Il y a 10 ans, nous étions à 6 % de part de marché, tout type d’isolation confondue. Aujourd’hui, nous sommes à 8 % et dans quelques années, nous atteindrons les 10 %. Notre production 2024 s’approche des 2 400 tonnes", se réjouit Stéphane Bailly, référent technique national au sein du Relais.
Un marché de niche et diffus qui croît
À ces résultats prometteurs, d’autres chiffres peuvent paraître moins entraînants. Dans son rapport publié en 2017 "Hauts-de-France, pour une région leader du biosourcé", le Conseil économique, social, environnemental régional (Ceser) des Hauts-de-France avance les chiffres suivants : "La part des isolants biosourcés dans le marché total des isolants est évaluée à environ 9 % et celle des bétons biosourcés est de 0,2 % du marché total des bétons."
Des parts de marché qui semblent moindres comparées aux matériaux pétrochimiques mais qui sont loin de décourager Pierre Bono, directeur du Centre de recherche technologique (CRT) FRDM-Codem à Amiens. "On peut voir le verre à moitié plein ou le verre à moitié vide, rétorque-t-il. Ces avancées sont loin d’être anecdotiques. Le marché global de l’isolation en France représente 1,4 milliard d’euros. Depuis 2017, les choses ont évolué. Les biosourcés, dans ce marché, représentent aujourd’hui 11 % en volume et 15 % en parts de marché. Et d’ici 2030, ces chiffres vont doubler." Et de rappeler : "Le marché augmente chaque année de 3 à 5 %. Ces quatre dernières années, 200 millions d’euros ont été investis dans des usines fabriquant des isolants en matériaux biosourcés en France. Cela devient clairement significatif."
Composer avec différentes temporalités
L’ensemble des acteurs interrogés sont formels : le marché ne peut prendre que de l’ampleur d’autant plus qu’une réglementation concernant l’ancien est attendue. Tous s’accordent à dire que les mentalités ont évolué. À titre d’exemple, la remarque quasi redondante qu’essuyaient il y a encore quelques années les professionnels, comparant les constructions ou rénovations en matériaux biosourcés à "la maison des trois petits cochons", n’est plus.
"Le changement climatique va beaucoup plus vite que la mise en place des filières"
L’ensemble des tests scientifiques montrent que les performances techniques des matériaux biosourcés sont presque aussi bonnes que celles des matériaux conventionnels. Le débat n’est plus là. Mais tous regrettent parfois la lenteur de cette évolution et des délais de certification longs.
"Incontestablement, il y a une vraie volonté de faire avancer les choses mais il faut reconnaître que c’est horriblement long, regrette Frédéric Motte, président de la mission Rev3 et conseiller régional délégué à la transformation de l’économie régionale. Le changement climatique va beaucoup plus vite que la mise en place des filières." Mais il se veut optimiste : "Si tout le monde s’y met, nous allons pouvoir massifier et créer dans la durée une démarche vertueuse. Nous sommes dans une période de montée en puissance. Chacun doit prendre son bâton de pèlerin pour tracer le chemin."