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Hauts-de-France : en pleine tempête, l’économie sociale et solidaire cherche à sécuriser son avenir
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Hauts-de-France : en pleine tempête, l’économie sociale et solidaire cherche à sécuriser son avenir

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En Hauts-de-France, où 11 % des emplois salariés relèvent de l’ESS, les structures s’organisent pour faire face à la baisse des dotations publiques. Jusqu’à 400 structures employeuses de 20 000 personnes y sont menacées de disparition, selon l’UDES, unique organisation patronale du secteur. Pour ne pas disparaître, les acteurs de l’ESS cherchent d’urgence à se réinventer

Pour pérenniser sa mission sociale, la Bouquinerie du Sart a adopté un modèle hybride, mêlant association et entreprise, il y a déjà dix ans — Photo : La Bouquinerie du Sart

Le secteur de l’économie sociale et solidaire entre-t-il dans une zone de turbulences sans précédent ? Dans les Hauts-de-France, les signaux de fragilité commencent à s’accumuler. Exemple en juillet, depuis le Pas-de-Calais, où l’entreprise de réinsertion Le Relais a stoppé un temps ses collectes de textiles, illustrant le ras-le-bol d’une filière précarisée "au bénéfice d’acteurs lucratifs" et "au détriment de déterminants environnementaux ou sociaux", a fustigé Benoît Hamon, président d’ESS France.

À peine deux mois plus tard, la boussole de l'ESS lilloise, la coopérative Initiatives & Cité, était placée en liquidation judiciaire. Lancé en 2010 comme le premier cluster de l’économie sociale et solidaire de France, en regroupant des acteurs représentatifs du secteur pour leur donner plus de poids, le pôle avait déjà été ébranlé par le Covid. Malgré un plan de retournement en 2023, son modèle, basé sur les adhésions et les cotisations ne suffisait plus à faire face. Et ce, d’autant plus que les financements publics ont drastiquement diminué ces dernières années selon ses représentants. "Nous avons pu recevoir jusqu’à 150 000 euros par an, contre à peine 40 000 euros désormais, pour les mêmes plans d’action", a indiqué son président, Michel Bouchaert.

Des centaines de structures menacées

Des cas qui seraient loin d’être isolés à l’heure des interrogations et autres coupes budgétaires. Dans les Hauts-de-France, entre 100 et 400 entreprises de l’ESS sont menacées de disparition dès 2026, alerte l’UDES, l’Union des employeurs de l’ESS. Dans la région où 54 % des activités de l’ESS sont en lien avec la cohésion sociale, 20 000 salariés risquent de disparaître, selon l’organisation syndicale. "Quand une entreprise [de l’ESS] est soutenue, tout va bien. Mais les engagements qu’elle prend, c’est moins de rentabilité, moins de marge que les autres… Cela expose à la vulnérabilité", analyse Arnaud Bernard, président d’Autonomie et Solidarité, société de capital-risque lilloise spécialisée dans la transition écologique et sociétale, qui accompagne aujourd’hui quelque 70 entreprises de l’ESS dans les Hauts-de-France, pour 5 millions d’euros d’investissements.

Christophe Bertin, délégué régional de l’UDES en Hauts-de-France — Photo : UDES Hauts-de-France

Devant composer avec des moyens financiers restreints, "toutes nos structures font des cures d’amaigrissement", constate Christophe Bertin. Le délégué régional de l’UDES sait de quoi il parle. Celui qui préside la Mutualité Aisne-Nord-Pas-de-Calais a vu l’organisme passer de 822 collaborateurs au 1er janvier 2024 à 784 salariés aujourd’hui.

Une cellule de veille réactivée

Devant l’ampleur de la situation, une cellule de veille, initialement mise en place pendant le Covid par la Préfecture de région, a été réactivée à la fin de l’été et une cellule de liaison et d’accompagnement a vu le jour dans le même temps, sous l’égide de Maxime Baduel, délégué interministériel de l’ESS du gouvernement Bayrou, pour surveiller cette économie comme le lait sur le feu.

Julien Cordier, directeur de la Cress Hauts-de-France — Photo : CRESS Hauts-de-France

Premier enjeu, faire remonter les données sur les faillites de structures, les liquidations judiciaires… secteur par secteur, pour les objectiver. "Nous manquons de chiffres pour avoir une vision concrète et aider les structures", note Julien Cordier, directeur de la Chambre régionale de l'économie sociale et solidaire (Cress) des Hauts-de-France. Derrière se dessine un enjeu de coordination des dispositifs existants pour venir en aide aux structures employeuses. Une association territoriale des acteurs et des dispositifs est d’ailleurs en réflexion.

Dispositifs d’urgence

En Hauts-de-France, l’UDES a notamment mis sur pied une cellule "SOS Employeurs", en sortie de Covid. Sur les deux dernières années, une quarantaine de structures ont été soutenues. Mais, sur ces trois derniers mois, "le volume d’accompagnement s’est accéléré", indique l’UDES. Actuellement, le syndicat employeur accompagne en moyenne entre deux à trois structures par mois dans la région. Lesquelles la sollicitent pour redresser la barre ou réorienter leur stratégie. Face aux résultats produits par la cellule, l’UDES nationale a même décidé, cet été, de décliner le dispositif nordiste dans de nouvelles régions. Depuis la rentrée, des cellules sont déjà opérationnelles en Pays de la Loire et Provence-Alpes-Côte d'Azur. Bretagne, Normandie et Auvergne-Rhône-Alpes devraient suivre d’ici au 31 décembre, pour un maillage complet des régions espéré à fin 2026.

Dans les Hauts-de-France, entre 100 et 400 entreprises de l’ESS sont menacées de disparition dès 2026, alerte l’UDES, l’Union des employeurs de l’ESS — Photo : Minerva Studio

Dans le Nord de la France, l’UDES s’est également rapprochée de l’Urssaf. Le syndicat d’employeurs et l’organisme de collecte des cotisations sociales sont désormais liés par une convention "pour fluidifier la communication en cas de difficultés de paiement d’une structure". Un contrat Hauts-de-France là aussi appelé à être décliné nationalement, région par région, révèle la direction régionale de l’UDES. Une promesse faite par l'Urssaf Caisse nationale, au mieux des capacités de l’organisme, selon les régions. Quant à la cellule "SOS Employeurs", elle devrait être renforcée dans ses effectifs.

Vers un autre modèle pour survivre ?

Pour les organisations qui ne sont pas encore au pied du mur, se pose la question de la diversification des ressources, quitte à explorer, pour certaines, des sources de revenus plus concurrentielles. Au-delà des outils d’accompagnement et de veille pour "sauver ce qui peut l’être, le problème concerne davantage le modèle des structures", estime Michel Bouchaert, qui a dirigé pendant quinze ans ExtraCité, coopérative lilloise de conseil en ESS. "Celles qui, aujourd’hui, arrivent à trouver des portes de sortie sont surtout des structures qui n’ont plus trop peur d’aller sur le marché. Beaucoup d’entités moyennes prennent le parti de se dire qu’elles peuvent avoir une activité concurrentielle marchande. C’est en train de se transformer".

Certains ont d’ailleurs été précurseurs, à l’image de la Bouquinerie du Sart, qui collecte et vend vêtements et livres d’occasion pour remettre à l’emploi des personnes hébergées en centre d’accueil. Pour pérenniser son projet, le fondateur et dirigeant, Vianney Poissonnier, a imaginé il y a dix ans un modèle hybride, mêlant association et entreprise. La première bénéficie de dons et subventions pour collecter puis trier les objets d’occasion, qu’elle revend au kilo à l’entreprise. Celle-ci les commercialise via l’e-commerce (50 % de ventes) et ses magasins (50 %), les revenus dégagés permettant au projet social de s’autofinancer. En 2024, la PME lilloise a réalisé 3 millions d’euros de chiffre d’affaires, en progression de 25 % par rapport à 2023. Un taux de croissance qui se maintient dans la durée : "C’est sensiblement le même chaque année", assure le dirigeant.

"Nous allons désormais sur des appels à projets du secteur marchand pour compenser les baisses de subventions"

D’autres ont attendu d’être acculés pour se lancer. Organisme de formation qui accompagne des publics très éloignés de l’emploi depuis bientôt quarante ans, depuis Arras (Pas-de-Calais), l’AFP2I a fait récemment ce choix de changer de modèle, pour pouvoir poursuivre ses missions. "Nous allons désormais sur des appels à projets du secteur marchand pour compenser les baisses de subventions", abonde Eric Bonnier, responsable territorial. "Il y a quelques années, nous n’y serions jamais allés. Nous devons développer au plus vite 30 % de notre chiffre d’affaires sur ces marchés, où les mieux-disants sont les plus remarqués", poursuit le responsable territorial de l’organisme. Pour faire face, l’AFP2I estime qu’il lui est nécessaire de dépasser les 5 millions d’euros de chiffre d’affaires annuel, aujourd’hui à 3,5 millions d’euros.

Le Petit Magasin, qui propose les invendus du groupe Kiabi au sein de son réseau de boutiques solidaires, ambitionne de s’autofinancer sous trois ans — Photo : Le Petit Magasin

Les structures les plus installées de la région n’échappent pas à cette hybridation de leur modèle. Pionnier nordiste de l’insertion par l’activité économique, Groupe Vitamine T (111 M€ de CA en 2024, 1 760 salariés permanents) a lui aussi réinventé son modèle, en mettant en place une joint-venture, baptisée Kivi, avec le distributeur nordiste de prêt-à-porter Kiabi (2,5 Md€ de CA, 10 000 salariés). C’est ainsi qu’est née une enseigne solidaire d’un nouveau genre, Le Petit Magasin, détenue en majorité par Groupe Vitamine T, et dont la première boutique a ouvert en août 2024. Objectifs de la néo entreprise ? Proposer des invendus neufs de Kiabi à des prix plus accessibles aux publics en difficulté, tout en accompagnant le retour à l’emploi de celles et ceux qui en sont éloignées. Doté au démarrage d’un fonds d’amorçage par ses deux actionnaires, Le Petit Magasin vise l’autofinancement d’ici trois ans.

La Cress se réinvente

"Ces évolutions, nous les vivons aussi à la Cress", observe pour sa part Julien Cordier. En Auvergne Rhône-Alpes, l’instance régionale a dû procéder à des licenciements dans ses rangs, face à la baisse de 1,7 million d’euros d’aides régionales à l’ESS. Et, en juillet dernier, c’est celle de Normandie qui a été placée en liquidation judiciaire. Alors qu’elle fêtera ses dix ans l’an prochain et qu’elle entre dans un nouveau projet de mandature (2025-2028), la Cress Hauts-de-France n’en est pas là. Mais elle travaille à un modèle plus hybride, avec davantage de diversifications.

66 %

À trois ans, elle vise un budget composé à 66 % de financements publics, alors qu’elle avoisine aujourd’hui les 90 %. "Nous sommes en réflexion avec une dizaine de partenaires pour augmenter le volume de financements privés", renseigne la Cress qui n’avance pas de montants, ni de pourcentage de ressources, indiquant être en attente des montants de subventions qui lui seront allouées en 2026. Certaines entreprises approchées ont déjà développé des partenariats avec elle, comme la MACIF ou Aésio, appartenant tous deux au groupe Aéma. La Cress dit aussi travailler à la définition d’une offre de services, pour s’assurer des ressources complémentaires aux financements publics.

Passage de l’ESS au second plan ?

Malgré la crise politique, les acteurs du champ de l’ESS espèrent un geste fort de l’État, avec des attentes qui se cristallisent autour de la stratégie de développement de l’ESS, que la France doit prochainement remettre à la Commission européenne. Alors même que la Cour des Comptes a rendu, mi-septembre, un rapport épinglant le déficit d’une vision d’ensemble sur le sujet, en estimant la "progression des aides de l’État modérée". Aux avant-postes, Autonomie et Solidarité met en garde contre un risque de désintérêt pour cette branche de l’économie si rien n’est fait pour la valoriser davantage. Entre juin 2023 et juin 2024, le capital-risqueur a enregistré 1,8 million d’euros d’investissements dans des sociétés à impact. Sur les douze derniers mois glissants, à juin 2025, ce montant est tombé entre 500 000 et 600 000 euros, révèle Arnaud Bernard qui fait état "de dossiers moins pertinents, mais aussi moins nombreux".

Arnaud Bernard, président d’Autonomie et Solidarité, met en garde contre un risque de désintérêt pour l’ESS — Photo : Laurent Mayeux

Lui défend l’idée d’une réglementation incitative pour soutenir ces entreprises. "Il y a encore une bonne année, la durabilité était un sujet médiatique majeur, mais avec le retour de Trump, on parle davantage de Défense. Si les gens croient moins en l’économie durable, peut-être que d’ici un an, des investisseurs viendront nous voir pour récupérer leur argent et réallouer leurs participations", s’inquiète le président de cette société coopérative d’intérêt collectif. Laquelle sortira, en fin d’année, son tout premier rapport d’impact pour témoigner des enjeux de l’attractivité du secteur. Si l’ESS a montré sa part d’engagement, elle attend désormais qu’on lui rende la pareille.

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