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Les entreprises du nucléaire accélèrent en Auvergne-Rhône-Alpes
Enquête Auvergne Rhône-Alpes # Nucléaire # Investissement industriel

Les entreprises du nucléaire accélèrent en Auvergne-Rhône-Alpes

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Avec 10 000 créations d’emplois par an pendant 10 ans au plan national, le nucléaire est un secteur en plein boom. Pour faire face à la montée en charge promise par le plan de relance du nucléaire, annoncé en 2022 par Emmanuel Macron, la filière auralpine se met en ordre de marche.

Dans la région Auvergne-Rhône-Alpes, le nucléaire devrait créer 10 000 emplois à horizon 2033 — Photo : DR

À Saint-Chamond, le fabricant de brides de raccord et pièces forgées Loire Industrie (95 salariés ; 23 M€ de CA en 2023) vient de valider un plan d’investissement de plus de 5 millions d’euros pour les deux prochaines années. Objectif ? Augmenter ses capacités de production pour répondre notamment à la croissance du marché du nucléaire. "En trois ans, nous avons doublé notre chiffre d’affaires dans le nucléaire, qui représente aujourd’hui 50 % de notre activité", confie Cyril Romagny, le PDG de la PME ligérienne, qui va se doter d’une nouvelle ligne de traitement thermique et d’une presse de forge supplémentaire de 500 tonnes.

Loire Industrie produit des brides de raccord pour l’industrie, la marine, l’aéronautique mais surtout le nucléaire qui représente 50 % de son chiffre d’affaires — Photo : Gilles Cayuela

Des exemples comme Loire Industrie, il y en a pléthore en Auvergne-Rhône-Alpes. Le territoire est la première région productrice d’électricité nucléaire de France, produisant 22 % de la production totale. Il est même la première région productrice en Europe. Dans l’Hexagone, Auvergne-Rhône-Alpes est aussi la deuxième région en termes d’emplois dans le nucléaire derrière l’Île-de-France. La filière emploie dans la région 48 000 salariés répartis dans quelque 1 200 entreprises.

Le secteur doit aujourd’hui accélérer pour accompagner la montée en charge impulsée par le plan de relance du nucléaire, annoncé début 2022 depuis Belfort par le président Emmanuel Macron.

EPR2 et maintenance : un plan de charge colossal

En plus des six nouveaux EPR2 qui doivent voir le jour d’ici 2050, dont un dans la région, au Bugey dans l’Ain, la filière va devoir continuer de répondre aux opérations de maintenance et de remise à neuf d’un parc vieillissant. "L’idée c’est aussi de pouvoir prolonger la durée de vie de nos centrales actuelles. Sur une visite décennale (arrêt de tranche pour changer une partie du combustible nucléaire et faire un examen de sûreté, NDLR), ce ne sont pas moins de 600 entreprises partenaires qui interviennent sur la maintenance pour un total de 3 000 intervenants mobilisés", détaille Sophie Rouzaud, la directrice générale du Pôle Nuclear Valley, basé en Bourgogne et disposant d’un bureau à Lyon.

Parmi les autres grands projets pourvoyeurs d’activité pour la région Auvergne-Rhône-Alpes, "on a également tout ce qui va concerner le cycle de vie du combustible. Et là, avec Orano qui vient de poser la première pierre de l’extension de son usine du Tricastin, un projet à 1,7 milliard d’euros, on va avoir des retombées pour le territoire à très long terme", estime Sophie Rouzaud.

L’émergence des petits réacteurs

Autres vecteurs de charge, les petits réacteurs innovants. "Au-delà des centrales de grosse puissance, on a l’émergence d’une nouvelle filière pour des usages électrogènes de proximité mais aussi pour de la chaleur industrielle. Et là encore, Auvergne-Rhône-Alpes est bien pourvu avec Newcleo qui s’est installée à Lyon pour développer son concept de mini-réacteur utilisant du combustible recyclé, Thorizon un projet néerlandais de réacteur nucléaire à sels fondus basé à Grenoble, la start-up Stellaria, émanation du CEA ou encore Renaissance Fusion, qui développe un réacteur nucléaire à fusion compacte et modulaire", détaille la directrice générale de Nuclear Valley.

Ces quatre start-up, qui font partie des 11 lauréats France 2030 sur les petits réacteurs innovants "vont être amenées à monter en capacité. Dans des proportions différentes des centrales de grosse puissance mais ils vont tout de même être des vecteurs de charge pour toute la chaîne de sous-traitance de la filière nucléaire", poursuit Sophie Rouzaud.

Stefano Buono, PDG et fondateur de la start-up britannique Newcleo, qui a implanté son siège France à Lyon en 2022 — Photo : Newcleo

Des milliers de créations d’emplois attendues

Au total, selon une étude nationale du Groupement des industriels français de l’énergie nucléaire (Gifen), la relance du nucléaire pourrait créer 150 000 emplois en France d’ici 2033, sur une filière qui en comptait 220 000 en 2021. Soit entre 10 000 et 15 000 nouveaux entrants chaque année.

En Auvergne-Rhône-Alpes, une étude interne de l’ISTP-IRUP, premier pôle de formation par alternance en France aux métiers du nucléaire, estime qu’il faudra créer entre 9 000 et 10 000 emplois à horizon 2033 pour répondre aux besoins croissants dans 84 métiers. France Travail estime, pour sa part, les besoins à environ 20 000 recrutements sur les 10 prochaines années.

Un enjeu majeur de formation

Pour répondre à ces besoins, le groupe ISTP-IRUP, basé à Saint-Etienne, a établi un plan de développement stratégique de son offre qui se décline en trois points : "Il s’agit de former plus d’élèves aux métiers actuels du nucléaire (sûreté, exploitation et maintenance). Mais aussi de former aux nouveaux métiers du nucléaire qui se digitalise, se robotise et intègre de plus en plus des concepts d’excellence opérationnelle. Et enfin, il faut former au nouveau nucléaire, c’est-à-dire tout ce qui concerne les nouvelles technologies que sont les EPR et les mini-réacteurs. Et là, les besoins sont énormes", détaille Cyril Faure, le directeur général du groupe ISTP-IRUP.

Sur le "nouveau nucléaire", l’organisme de formation par alternance entend former à l’exploitation et à la maintenance - son cœur de métier - et à la conception et l’étude. "C’est un domaine un peu nouveau pour nous comme vont l’être aussi le retraitement ou encore le nucléaire médical et la Défense (nucléaire de propulsion pour les sous-marins, les porte-avions, etc.). L’idée est de pouvoir proposer une offre qui couvre l’ensemble des domaines du nucléaire de manière à avoir une filière parfaitement intégrée", développe Cyril Faure.

Cyril Faure, le directeur général du groupe ISTP-IRUP, premier pôle de formation en alternance en France dans les métiers du nucléaire — Photo : Gilles Cayuela

Un Pôle Nucléaire National en Aura

Dans cette optique, l’ISTP-IRUP devrait officialiser prochainement le lieu d’implantation de son second Campus de 9 000 m². Installé cours Fauriel à Saint-Etienne, dans les anciens locaux de Manufrance, il sera entièrement dédié aux métiers du nucléaire. La collaboration renforcée avec l’INSTN (Institut national des sciences et techniques nucléaires) pour répondre aux besoins en compétences de la filière donnera naissance au Pôle Nucléaire National en Auvergne-Rhône-Alpes.

"Nous y mettrons tous les élèves que nous formons chaque année pour la filière, soit 450 élèves aujourd’hui, contre 350 par le passé. Avec l’objectif d’atteindre sous un an à 18 mois le chiffre de 550 à 600. Et dans quelques années 1 000 car les besoins de formation pour la filière sont énormes pour les décennies à venir", affirme le directeur général du groupe ISTP-IRUP.

Se rendre attractif auprès des jeunes

Si l’ISTP-IRUP a vu ses effectifs grimper depuis le retour en grâce du nucléaire, l’enjeu sera toutefois d’attirer les jeunes vers les formations actuelles et à venir. "Depuis deux ans, l’Université des métiers du nucléaire dont nous sommes cofondateur, et qui dispose d’une déclinaison en Auvergne-Rhône-Alpes avec l’association Vivatome, œuvre pour développer l’attractivité de la filière. Nous sommes plutôt bien pourvus en formation, l’enjeu c’est maintenant d’amener les jeunes vers l’industrie du nucléaire", explique Sophie Rouzaud.

Si l’image "d’énergie du passé" tend à changer auprès des jeunes générations "qui reviennent naturellement vers une filière qui la vent en poupe", l’enjeu va aussi être de "rassurer les candidats en permettant aux entreprises de stabiliser leurs plans de gestion prévisionnelle des compétences", estime Cyril Faure. "Il faut être respectueux des entreprises qui s’engagent et investissent pour répondre à la demande de la filière et leur donner une visibilité à long terme", poursuit le directeur général de l’ISTP-IRUP.

Un accélérateur pour monter en compétences

Une visibilité et des outils pour se mettre en ordre de marche et répondre à la montée en cadence de la filière, c’est tout l’enjeu du nouvel accélérateur du nucléaire lancé le 25 juin par l’État, Bpifrance et les acteurs de la filière. Ce programme de 18 mois doit aider les entreprises participantes à intégrer les mutations de la filière, innover, attirer et fidéliser les collaborateurs et surtout gagner en compétitivité pour produire plus et dans des délais plus courts.

Basée à La Ricamarie, près de Saint-Etienne, la société André Laurent fait partie avec neuf autres entreprises d’Auvergne-Rhône-Alpes (ACS, Bonnavion Secure Systems, Dinatec, ECM Technologies, Gonzales Groupe, Marcel Industriel, Minitrucks Robotics, SBS et Loire Industrie) des 30 entreprises françaises à avoir intégré la première promotion de cet accélérateur. "Pour l’instant, un consultant nous accompagne pour faire un audit et mettre en évidence les points d’amélioration et remettre à plat notre projet d’entreprise pour mieux répondre à la demande croissante du marché nucléaire", explique Jean-Jacques Laurent, PDG et fils du fondateur.

Positionnée dans le nucléaire depuis 1990, la PME familiale spécialisée dans la fabrication et l’assemblage de pièces mécaniques, a vu son chiffre d’affaires s’effondrer de 15 à 9 millions d’euros entre 2015 et 2018. "Nous avons vécu trois années très douloureuses, suite au drame de Fukushima et à la sortie du nucléaire annoncée par le gouvernement de l’époque. Le nucléaire, qui représentait 40 % de notre chiffre d’affaires, est tombé à quasiment zéro", relate le PDG.

Des investissements pour gagner en compétitivité

Alors avec l’annonce en 2022 du redémarrage de la filière, André Laurent a dû se réorganiser. "Nous n’avions pas perdu de compétences mais avec un chiffre d’affaires moindre, nous avions forcément moins de personnels compétents. Nous avons donc étoffé nos effectifs et créé une cellule de 4 personnes dédiée à la gestion des dossiers nucléaires. Nous sommes en train d’en créer une seconde car le nucléaire représente désormais 35 % de notre chiffre d’affaires, qui lui est quasiment revenu au niveau de 2015 avec 14,5 millions d’euros", se réjouit Jean-Jacques Laurent.

La PME ligérienne, qui ambitionne d’atteindre les 20 millions d’euros de chiffre d’affaires grâce au redéploiement du nucléaire en France, pourrait même engager un investissement de 3,5 millions d’euros pour se doter sous deux ans d’un second site de production. Un site qui aurait vocation à accueillir une partie de la production actuelle réalisée au sein de l’usine de la Ricamarie pour récupérer de l’espace pour répondre à la montée en charge du nucléaire.

Jean-Jacques Laurent, PDG de la société André Laurent, qui fait parti des 30 lauréats de la première promotion de l’accélérateur du nucléaire de Bpifrance — Photo : Gilles Cayuela

"À La Ricamarie, nous disposons de 10 000 m². L'idée serait de créer un second site de 1 500 à 2 000 m², dans un rayon de 20 km, qui serait dédié à une seule typologie de produit pour le secteur du levage et de la manutention. L’objectif est que ce site soit entièrement robotisé et automatisé pour arriver à gagner 20 % sur le prix des pièces et les frais de structure. Ce qui nous permettra de dégager des ressources pour développer le nucléaire à La Ricamarie", détaille Jean-Jacques Laurent, qui dans un premier temps ambitionne déjà d’augmenter la capacité de production de son usine de la Ricamarie. "Actuellement, nous avons une capacité de production de 1 350 heures par semaine. Nous ambitionnons d’atteindre 1 500 à 1 600 heures à horizon 18 mois. Le programme d’accélération doit nous y aider", estime le dirigeant.

Du côté de Loire Industrie, les attentes sont aussi majeures. "Cet accélérateur va nous permettre d’élargir notre vision aux côtés des grands donneurs d’ordres que sont EDF et Framatome et d’échanger avec d’autres PME sur des problématiques communes. C’est une formidable opportunité pour nous de monter en compétence et d’affirmer notre volonté de nous positionner comme un acteur connu et reconnu du nucléaire en France", conclut Cyril Romagny.

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