Le "chantier du siècle" se prépare dans la Manche. La relance du programme nucléaire français, annoncée en 2022 par Emmanuel Macron, passe par la mise en place de nouveaux réacteurs, comme les EPR2. Mais aussi par le renouvellement et la modernisation des installations de traitement et de recyclage du combustible nucléaire. Au cœur de cette problématique : le site de La Hague d’Orano (18 500 salariés, 5,1 Md€ de CA en 2025). Spécialisé dans le recyclage des combustibles usés provenant des réacteurs nucléaires du monde entier, le site de l’entreprise détenue par l’État français s’étend sur 300 hectares. Il emploie 4 000 salariés d’Orano et accueille en plus 1 000 personnels de prestataires. Face à la saturation des installations, il va faire l’objet d’un investissement massif, dans le cadre d’un programme baptisé Aval du Futur.
Aval du Futur, un programme à trois axes
Évalué à une quarantaine de milliards d’euros, Aval du Futur répond à plusieurs enjeux. À court terme : celui de la saturation des "piscines" d’EDF. "Dans toutes les centrales nucléaires françaises, les réacteurs comprennent des piscines, dans lesquelles le combustible est déposé quelques années après avoir vécu un cycle, avant d’être entreposé une seconde fois dans les bassins de La Hague, expose Pauline Blanc, directrice des opérations Aval du Futur et Pérennité Résilience pour l’entreprise d’ingénierie Assystem. Or, celle-ci arrive aujourd’hui à saturation". Afin d’accroître les capacités d’entreposage, le premier axe d’Aval du Futur va concerner la construction d’un atelier de déchargement et d’entreposage des combustibles usés avant traitement sous eau. Ils comprendront trois bassins de 6 500 tonnes chacun pour répondre aux besoins d’EDF et d’autres clients étrangers, en remplacement des bassins actuels. La mise en service du premier bassin est fixée à 2040.
Deuxième axe du programme Aval du Futur : la construction, à La Hague, d’une usine Melox 2. Cette usine va fabriquer à horizon 2040 du MOX, un combustible nucléaire composé d’un mélange d’oxydes de plutonium et d’uranium, issus du retraitement des combustibles usés des centrales nucléaires. Ce procédé permet de recycler une partie des déchets nucléaires. L’usine Melox 1 implantée à Chusclan (Gard) sur le site nucléaire de Marcoule fait, elle, l’objet de 400 millions d’euros d’investissement pour monter en puissance et prolonger sa durée de vie.
Enfin, troisième chantier d’Aval du Futur : la création d’UP4, de nouveaux ateliers de traitement des combustibles usés d’une capacité équivalente aux usines actuelles (UP 2 800 et UP 3 800, chacune d’une capacité de recyclage de combustible de 800 tonnes par an), qui entreraient en service de façon progressive à partir de 2050.
Pérennité Résilience doit maintenir l’existant au-delà de 2040
Parallèlement, le programme "Pérennité Résilience", que conduit également Orano, doit maintenir l’existant jusqu’en 2045, voire 2050, pour un coût évalué à un dixième de celui d’Aval du Futur, soit 4 milliards d’euros. "Préparer l’avenir du traitement-recyclage nécessite tout d’abord de prolonger les usines existantes, actuellement en service, au-delà de 2040, présente Orano. Avec Pérennité : c’est le maintien de l’outil qui est en jeu. Avec Résilience : c’est le maintien de l’activité. Au total, près d’un million d’objets techniques vont être analysés pour permettre de traiter par anticipation les risques liés à leur vieillissement et sécuriser ainsi les capacités de production d’Orano en toute sûreté et sécurité".
Ce programme désigné aussi comme "le grand carénage de La Hague", prévoit une maintenance très lourde visant, entre autres, à prolonger la durée de vie des bassins d’entreposage existants et les deux usines en fonctionnement UP 2 800 et UP 3 800, de telle sorte que soit maintenue la production de 100 tonnes de combustible MOX par an.
"Parmi le programme des travaux de Pérennité Résilience, 80 % du travail concernera les installations de La Hague, 10 à 15 % sera fléché vers l’usine Melox de Chusclan et le reste vers la centrale du Tricastin (Drôme et Vaucluse)", complète Pauline Blanc.
Un chantier de 50 hectares sur le foncier existant
À La Hague, les installations nucléaires seraient entièrement construites sur une surface de 50 hectares dans l’emprise actuelle du site, donc en milieu très contraint. Un chantier de préparation des terrains va s’engager pour libérer l’espace. À ce stade, le début du chantier de construction est attendu pour 2031 et devrait durer une vingtaine d’années.
Une société créée pour piloter le projet
Pour piloter le projet, Orano a constitué, en janvier 2026, la société "Orano Aval du Futur" comptant 250 personnes, qui devrait atteindre 600 personnes en CDI à la fin de l’année. "Le projet prévoit plus de 2 000 collaborateurs Orano Aval du Futur à l’horizon 2030 dont environ la moitié dans le Cotentin. Les autres seraient répartis sur d’autres implantations du groupe en France. Les recrutements Orano pour Aval du Futur portent majoritairement sur des métiers d’ingénierie et d’études. Ceux-ci visent à renouveler les départs à la retraite d’une part, mais également à répondre aux enjeux des nombreux projets du groupe", ajoute la communication de l’entreprise.
Dans un second temps, les besoins d’ingénierie propres aux projets du groupe Orano, dont l’Aval du Futur, vont nécessiter un doublement des effectifs. Ceux-ci passeront de 2 000 personnes à plus de 4 000 à l’horizon 2030, dont environ la moitié dans le Cotentin. En 2025, l’ingénierie d’Orano a réalisé plus de 600 recrutements dont la moitié concerne le Cotentin, notamment pour le projet Aval du Futur. Les autres recrutements étant répartis sur d’autres bassins historiques d’emploi (Saint-Quentin-en-Yvelines et Pierrelatte) mais aussi sur de nouvelles implantations (Bordeaux, Dijon).
Quant au programme Pérennité Résilience, près d’une centaine d’experts est d’ores et déjà mobilisée. Ce projet embarquera sur sa durée environ un millier de salariés, dont nombre d’entreprises partenaires stratégiques.
La création de 6 000 emplois dans le nucléaire
Les embauches ne se concentreront pas chez Orano. Dévoilée en début d’année, une étude réalisée par le cabinet Helevato et la CCI Ouest Normandie, estime que 6 000 emplois industriels supplémentaires liés aux projets d’Orano, d’EDF et de Naval Group, vont être créés dans la Manche d’ici à 2034. Donneurs d’ordres et PME vont recruter aussi bien des ingénieurs et des cadres (25 % des profils recrutés), des techniciens (35 %), que des ouvriers et opérateurs (40 %). Au final, la filière nucléaire de la Manche devrait faire passer ses effectifs de 16 000 à 22 000 emplois d’ici à 2034.
Comment accueillir l’afflux de recrues ?
Pour accueillir ces recrues, "nous travaillons main dans la main avec les différentes instances : l’Agglomération du Cotentin, l’agence d’attractivité du département Attitude Manche dont nous sommes au conseil d’administration et l’agence d’attractivité régionale Normandie Attractivité", affirme la communication d’Orano.
Pour moderniser les environnements de travail et de vie sur le site, Orano prévoit un programme immobilier comptabilisant 150 000 m2 de surface à construire devant être achevé à l’horizon 2030.
"Beaucoup de territoires nous envient ce projet, cela reste une opportunité extraordinaire pour la région. Et même pour la nation française tout entière"
Les entreprises de la Manche attendent ce projet pharaonique avec ferveur. "Cela va donner un coup de fouet au département de la Manche et à la Normandie", assure Régis Binet, président de la Fédération des travaux publics de Normandie. "Beaucoup de territoires nous envient ce projet, cela reste une opportunité extraordinaire pour la région. Et même pour la nation française tout entière", s’enthousiasme Pascal Parfait, président du Medef Manche.
Il faut dire que les chiffres parlent d’eux-mêmes. Le chantier devrait attirer près de 10 000 personnes et, en plus des dizaines de milliards d’euros du projet nucléaire, de nombreuses infrastructures vont être construites. Logements, réseaux de transport, équipements culturels, crèches… : Régis Binet espère que ces chantiers "annexes", qui seront étalés sur plusieurs dizaines d’années, représenteront pour au moins 5 milliards d’euros de travaux.
Quelles retombées pour les entreprises normandes ?
Mais rien ne dit que les milliards d’Aval du Futur iront gonfler les chiffres d’affaires des entreprises du Cotentin. "L’un des risques, c’est que des grandes entreprises accaparent les chantiers", expose François Duval, président de la Fédération du bâtiment de la Manche. L’accès des PME aux marchés, en particulier dans le nucléaire, pose question. "Pour une PME, répondre aux exigences de qualité et de sécurité est un défi complexe, explique Régis Binet. Anticiper est crucial : démarches RSE, bilan carbone, certifications qualité… C’est le sens de l’Histoire. Et cela dépasse les spécificités du nucléaire, car beaucoup de chantiers ne dépendront pas d’Orano". François Duval plaide de son côté pour que certains lots de travaux soient accessibles de par leur taille aux PME. Et invite aussi ces dernières à se regrouper ponctuellement pour répondre ensemble à des marchés.
Les PME craignent de perdre leurs salariés
La plus grande crainte des entreprises n’est toutefois pas liée à leur capacité à décrocher les futurs marchés. Mais aux ressources humaines : "Nous devons tout faire pour ne pas cannibaliser les entreprises en allant piocher des salariés dans les entreprises existantes, qui ont déjà du mal à recruter. Il s’agit du risque majeur, avéré", avertit le président du Medef Pascal Parfait. La Manche est quasiment dans une situation de plein-emploi, avec un taux de chômage de 5,3 %, bien inférieur à la moyenne nationale (7,9 %). Beaucoup d’entreprises du territoire souffrent déjà de la concurrence sur le plan des ressources humaines avec les grands donneurs d’ordres du territoire que sont Orano, EDF et Naval Group.
"On a déjà prévenu les politiques et les donneurs d’ordres de cette problématique. Mais on ne peut pas empêcher les salariés des PME de partir dans les grands groupes", indique François Duval. "Des entreprises du territoire ne peuvent pas forcément proposer des conditions de travail et salariales similaires à celles des grands donneurs d’ordres. Nous devons nous battre avec des armes différentes. Une PME peut offrir davantage de souplesse qu’une grande entreprise", tente de positiver Pascal Parfait. Dans la PME de 30 salariés que le patron du Medef dirige (Dataouest), "nous avons par exemple mis en place un week-end de trois jours deux fois par mois, en travaillant les horaires différemment. Une initiative très appréciée des collaborateurs", poursuit-il.
Réussir à attirer de nouveaux arrivants
Face à la pénurie de compétences, l’une des solutions est d’attirer de nouveaux arrivants dans la Manche. "Le premier problème, c’est le logement. Le territoire est déjà en déficit de logements, il faut lancer des programmes immobiliers ambitieux", appuie François Duval. Le chef d’entreprise plaide également pour une amélioration des voies de communication. "Les routes dans la Manche, c’est le minimum du minimum. On n’a pas d’autoroute, ni même de 4 voies à 110 km/h pour aller à Cherbourg. Les trains aussi, c’est compliqué : le dernier déraillement, qui a paralysé le réseau durant plusieurs jours, montre la fragilité du territoire. Si on veut attirer, il faut désenclaver", défend le président de la Fédération du bâtiment.
Le maître mot des patrons normands : anticiper. "L’avantage est que nous sommes sur le temps long. Nous sommes capables de nous organiser", assure Pascal Parfait. Et les discussions entre les représentants des entreprises locales, les grands donneurs d’ordres, les collectivités locales et les services de l’État ont d’ores et déjà commencé au sein d’un Comité stratégique.