S’implantant près de Cherbourg, l’aixois Otrera parie sur les petits réacteurs nucléaires pour conquérir l’Europe
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S’implantant près de Cherbourg, l’aixois Otrera parie sur les petits réacteurs nucléaires pour conquérir l’Europe

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La start-up aixoise Otrera annonce investir plus de 40 millions d’euros dans un projet d’usine de fabrication de composants pour réacteurs nucléaires de quatrième génération, à Cherbourg-en-Cotentin, d’ici 2028. Dans un premier temps, 250 emplois directs seront créés, complétés par la suite par 400 emplois indirects.

De gauche à droite : Frédéric Varaine et Jean-Eric Lucas, les deux fondateurs de la start-up Otrera New Energy, annoncent un projet d’usine de fabrication de composants pour réacteurs nucléaires à horizon 2028, près de Cherbourg — Photo : EHA

Une start-up du Sud de la France porte un ambitieux projet industriel à la pointe du Cotentin. Ayant son siège social à Aix-en-Provence, dans les Bouches-du-Rhône, Otrera New Energy vient d’annoncer la construction d’une usine de fabrication de composants destinés à des réacteurs nucléaires. Le site fabriquera ainsi des cuves de réacteur, des échangeurs de chaleur, des pompes électromagnétiques et des barres rotatives de contrôle. Il assemblera aussi ces composants pour créer les réacteurs de quatrième génération, qui seront ensuite nucléarisés sur leur site d’exploitation.

650 créations d’emplois

Basée sur la commune de Les Pieux, près de Cherbourg-en-Cotentin (Manche), l’usine de 7 000 mètres carrés devrait ouvrir ses portes en 2029. Les dirigeants d’Otrera estiment que le projet aboutira à la création de 200 à 250 emplois directs et de 400 emplois indirects et induits. Outre l’usine, Otrera va donner naissance à un pôle technologique ayant vocation à tester les composants en vue de leur qualification par l’Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection (ASNR).

40 à 50 millions d’euros d’investissement

Le calendrier s’annonce relativement serré : l’achat du terrain (12 000 m²) aura lieu en 2026, les travaux de construction de l’usine débuteront l’année suivante pour une livraison fin 2028. Début de la production prévu en 2029 avec l’objectif de sortir le premier réacteur à la fin 2032.

L’investissement est, lui, conséquent. Les dirigeants d’Otrera chiffrent leur projet normand entre 40 et 50 millions d’euros.

Un spécialiste du nucléaire et un entrepreneur

À l’origine de la création d’Otrera, en avril 2024 : un duo composé d’un spécialiste du nucléaire et d’un serial entrepreneur. Frédéric Varaine a évolué durant 21 ans au sein du Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA), dont il a notamment été le chef de projet du programme de réacteurs nucléaires Astrid. De son côté, Jean-Eric Lucas a fondé plusieurs entreprises : Paraschool (e-learning) en 2001, Santé Formapro et SFP Expansion (formation des personnels de santé) en 2013 et 2019.

Le choix de la Normandie

L’implantation d’Otrera à plus de mille kilomètres de ses bases historiques aixoises ne doit rien au hasard. "Ces investissements valident notre engagement gigantesque autour de l’énergie et, plus encore, autour du nucléaire. C’est la consécration d’une terre sur laquelle on s’installe lorsqu’on travaille sur ces technologies", résume Hervé Morin, président de la Région Normandie, qui avait rencontré les fondateurs d’Otrera lors du salon World Nuclear Exhibition à Paris, en novembre 2025. En Normandie, la filière du nucléaire représente 28 000 emplois, selon les chiffres de la Région. Le secteur est en pleine effervescence autour d’Orano et de son gigantesque projet Aval du Futur et des investissements d’EDF dans les centrales nucléaires, présentes en nombre sur le territoire (à Flamanville dans la Manche et à Penly et Paluel, en Seine-Maritime). L’arrivée de la start-up aixoise s’inscrit dans ce contexte porteur, avec 6 000 créations d’emplois en projet d’ici à 2034 dans le département de la Manche.

Si Otrera a fait le choix de s’installer en Normandie, c’est aussi "pour l’agilité d’AD Normandie (l’agence de développement économique de la Région, NDLR) à trouver des moyens de financement", salue Jean-Eric Lucas.

En dépit de l’ampleur du projet normand, la start-up ne quittera pas pour autant Aix-en-Provence, où ses équipes R & D planchent sur le futur réacteur entre l’étude de la chaudière et celle du combustible, la neutronique, l’hydraulique, mécanique, la sûreté…

La Région Normandie entre au capital d’Otrera

Pour implanter une usine près de Cherbourg, Frédéric Varaine et Jean-Eric Lucas peuvent compter sur le soutien financier du conseil régional de Normandie. La Région entre au capital de la start-up, en qualité d’actionnaire minoritaire pour un montant qui n’est pas pour le moment connu. En outre, la Région octroie une subvention de 1,5 million d’euros à l’entreprise aixoise.

Actionnaires majoritaires de la start-up, les deux fondateurs assurent avoir collecté peu ou prou la moitié de la somme nécessaire à leur projet normand. "À l’issue d’une levée de fonds qui s’est achevée début 2026, on a sécurisé un total de 20 millions, dont 10 millions d’euros de capital-investissement et 10 millions de subventions non dilutives France 2030", indique Jean-Eric Lucas.

De gauche à droite : Frédéric Varaine, Hervé Morin et Jean-Eric Lucas lors de la présentation du projet d’usine Otrera, le 1er avril 2026 — Photo : DR

L’une des particularités d’Otrera est de faire entrer à son capital de nombreux partenaires sur lesquels l’entreprise s’appuie pour faire avancer son projet. Ainsi, le groupe Réel International travaille sur la manutention, tandis que sa filiale CNIM (Constructions navales et industrielles de la Méditerranée) à la Seyne-sur-Mer (Var) se charge des échangeurs. Le Groupe ADF contribue à concevoir la cuve. Le groupe Ekium est en charge d’études sur de petits composants. "Fortil fournit des ingénieurs, le groupe Onet intervient sur les barres rotatives de contrôle et Ingerop nous a accompagnés pour la visite du site de Les Pieux", ajoute Jean-Eric Lucas.

Ce dernier prévoit d’ores et déjà un nouveau tour de table. "On prépare déjà une nouvelle levée de fonds pour la fin 2026, avec un plancher de 30 millions d’euros", confie-t-il.

Des réacteurs nucléaires de quatrième génération

Si elle est d’abord un bureau d’études, la start-up Otrera New Energy veut fabriquer elle-même des composants technologiques de petite taille. Produits en grande série pour éviter une dérive des coûts, ces composants serviront à construire des réacteurs nucléaires à neutrons rapides de quatrième génération refroidis au sodium, à la capacité de production électrique de 200 MW (dix fois moins puissant qu’un réacteur EPR, en puissance électrique installée) et de chaleur.

Un réacteur qui vaut entre 1 et 2 milliards d’euros

Les réacteurs pourront être assemblés et testés dans les ateliers, sans combustible, mais en condition de pression et de température dans l’usine, ce qui réduira la durée des chantiers. "C’est crucial, estime Frédéric Varaine. La clé aujourd’hui pour faire du nucléaire à coûts maîtrisés, c’est la durée d’exécution des chantiers. À la différence des gros réacteurs qui sont parfois construits et testés sur le lieu d’exploitation, les nôtres seront déjà testés et nous visons une durée de chantiers de l’ordre de trois à quatre ans. C’est quasiment du plug and play".

Très compacts grâce à leurs composants de petite taille, ces réacteurs réduiront leur coût de production de plus de 50 % par rapport à la filière historique. Le coût du réacteur Otrera ? "Entre 1 et 2 milliards d’euros, estime Jean-Eric Lucas. Pour ce tarif, le réacteur produit pendant 80 ans en même temps 200 MW électrique et 360 MW thermique".

Alimenter des réseaux de chaleur urbains

Générant à la fois de l’électricité et de la chaleur, ces réacteurs pourraient alimenter des réseaux de chaleur urbains d’agglomérations, mais fournir aussi des industriels en chaleur et en électricité, comme dans le secteur de la sidérurgie. "Nous sommes en discussion avec Suez et Veolia, confie Jean-Eric Lucas. Nous avons une campagne de prospection en cours et nous espérons conclure une prévente de réacteur en 2027".

"Ces réacteurs font de la cogénération : toute la puissance thermique produite par le réacteur est valorisée, dans la mesure où la chaleur est un sous-produit électrique, précise Frédéric Varaine. Avec ce type de réacteur, 95 % de l’énergie produite par le réacteur est valorisée, contre 37 % de rendement pour un réacteur EDF classique".

De moins de trois mètres, la cuve du réacteur Otrera, conjointement conçue avec le groupe ADF, est l’un des composants qui sera industrialisé dans la future usine — Photo : copyright Otrera

Une autre application consiste dans la stabilisation de la production des parcs éoliens offshore, qui rencontrent des problèmes de stabilité de réseaux. "Positionner nos réacteurs aux bons endroits permettrait d’éviter de faire des interconnexions de réseaux qui coûteraient cher, suggère Frédéric Varaine. D’autant plus que nos réacteurs seront pilotables à distance et pourraient prendre le relais les jours sans vent ou en cas de besoins supplémentaires sur le réseau".

Ne plus dépendre des mines d’uranium

Frédéric Varaine a monté ce projet en répondant à l’appel à Projets "réacteurs nucléaires innovants" de France 2030 lancé par Bpifrance. "Cette technologie sur laquelle la France investit depuis 60 ans a une vraie cohérence, issue de ce que l’on appelle la fermeture du cycle, c’est-à-dire la souveraineté des ressources, décrit Frédéric Varaine. Car avec ces réacteurs, il n’y a plus de dépendance aux mines d’uranium souvent hors Union Européenne, la ressource nécessaire est déjà présente sur le sol : c’est celle qui se trouve dans les assemblages usés des parcs EDF comme à La Hague et de l’uranium de retraitement que l’on trouve déjà sur notre sol".

Ces réacteurs fonctionneront sans réelle consommation de matière nucléaire pour produire de l’énergie : ils réutiliseront l’uranium de retraitement et le plutonium issu des centrales EDF, telle l’usine Melox qui se trouve sur le site de Marcoule (Gard) et Otrera le leur rendra, devenu de meilleure qualité et réutilisable par EDF. C’est d’ailleurs sur ce site que le premier réacteur sorti de l’usine de Les Pieux devrait être installé, vers décembre 2032.

Vendre en France et hors Union Européenne

À terme, les marchés visés sont la France, l’Europe et l’Europe de l’Est, où les réacteurs Otrera pourraient avantageusement remplacer les centrales thermiques, notamment en Pologne. Dans la mesure où ses réacteurs peuvent accepter du combustible HALEU (de l’uranium faiblement enrichi), Otrera peut même envisager de les vendre hors Union Européenne, en Asie ou le Moyen-Orient, voire au Maroc où pour des applications industrielles de dessalement.

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