Pour Eric Bourdon, le directeur général adjoint du cimentier Vicat (10 000 salariés, CA : 3,85 Md€), basé à L’Isle-d’Abeau, en Isère, "être un groupe sous contrôle familial donne de la visibilité à long terme". "Et en opérant dans 12 pays, nous bénéficions de l’apport de différentes cultures qui nous permettent de tester différentes technologies liées à la décarbonation", ajoute-t-il. À l’échelle de la planète, la production de ciment est responsable de 7 % des émissions globales de gaz à effet de serre : un volume énorme, d’abord émis par l’énergie nécessaire à cuire du calcaire et de l’argile dans des fours à 1 500 °C. Ensuite, parce que la réaction chimique résultant de cette cuisson débouche sur du clinker, un composant du ciment, en émettant beaucoup de CO2.
"Des solutions technologiquement existantes"
Conscient des enjeux, le groupe Vicat a pris des engagements forts : atteindre la neutralité carbone sur la chaîne de valeur du groupe, d’ici à 2050. Objectif qui nécessitera de développer des technologies de capture de CO2. En attendant, en 2030, le cimentier s’est engagé à descendre à "497 kilos de CO2 émis par tonne de ciment produit, à l’échelle du groupe", précise Eric Bourdon. "Cet objectif, nous le visons avec des solutions qui sont technologiquement existantes et sur des solutions qui sont économiquement viables", poursuit le dirigeant.
Déjà plus de 50 millions d’euros investis
À Xeuilley, en Meurthe-et-Moselle, le groupe Vicat exploite une cimenterie d’une capacité de 600 000 tonnes par an, dont un tiers de la production alimente le marché parisien par le rail. Depuis plus de 5 ans, le four principal permettant la cuisson du clinker ne consomme plus d’énergie fossile, substituée par un système de combustion de déchets locaux, pour plus de 90 000 tonnes : fines de bois, solvants, combustibles solides de récupération et farine animale. Plus récemment, en 2024, la mise en service d’une unité de production d’argiles activées, soit des argiles qui auront été chauffées jusqu’à perdre toute leur eau, a permis de réduire les émissions de CO2 de la cimenterie de Xeuilley de près de 50 000 tonnes chaque année, soit une baisse de 15 % des émissions totales du site, pour 50 millions d’euros investis. Pour autant, pas question de se contenter de ses efforts : l’usine de Xeuilley va s’attaquer à son dernier point noir : le broyeur cru, jusqu’ici dépendant du charbon. Un projet pour lequel le groupe va mobiliser 7,5 millions d’euros pour substituer ce combustible fossile par de l’électricité bas carbone.
"L’idée, c’est de substituer à un charbon qui vient d’Australie ou du Venezuela de l’énergie électrique produite localement chez nous. Pour la balance commerciale, c’est très bien"
Pour relever ce défi, Vicat a fait le choix d’une innovation de rupture en s’associant à NOC Energy, une jeune pousse lilloise. Là où les technologies classiques d’électrification peinent à atteindre de hautes températures, NOC a développé un système basé sur l’induction, à l’image des plaques utilisées dans les cuisines des particuliers.
De l'air chauffé à près de 1 000°C par induction électrique, une première mondiale
"La technologie de NOC, c’est comme un gros fût dans lequel il y a des billes composées d’un matériau qui réagit au champ magnétique créé par l’induction. Le secret de NOC, c’est le matériau qui constitue les billes, qui permet de stocker de la chaleur à plus de 1 000 degrés", détaille Eric Bourdon. Un flux d’air traverse ensuite ces billes pour injecter une chaleur à 900 °C dans le broyeur afin de sécher le calcaire. Validée fin 2025 par une étude de faisabilité cofinancée à 60 % par l’Ademe, cette configuration sera déployée pour la première fois dans le monde à l’échelle industrielle sur le site de Xeuilley.
Souveraineté et viabilité économique
Ce choix de technologie va nécessiter de faire bondir la puissance électrique alimentant la cimenterie de 13 MW à 28 MW. Un renforcement de la ligne électrique qui n’est pas compris dans les 7,5 millions d’euros d’investissements projetés. Pour Eric Bourdon, cette bascule ne signifie pas une fuite en avant énergétique, mais un choix de souveraineté : "L’idée, c’est de substituer un charbon qui vient d’Australie ou du Venezuela par de l’énergie électrique produite localement chez nous. Pour la balance commerciale, c’est très bien".
"Nous devrions réussir à mobiliser jusqu’à 30 % de subvention. Derrière, nous allons dérouler et financer le reste sur fonds propres"
Chantier programmé pour 2028
Le montage financier est en cours de finalisation. Vicat compte s’appuyer sur les dispositifs d’aide de l’État, notamment l’appel d’offres "Decarb Ind" de l’Ademe ou les fonds chaleur européens. "Comme pour notre projet Argilor, nous devrions réussir à mobiliser jusqu’à 30 % de subvention. Derrière, nous allons dérouler et financer le reste sur fonds propres", anticipe Eric Bourdon, qui salue par ailleurs l’efficacité des échanges avec l’Ademe et RTE, le gestionnaire du réseau électrique français.
Le calendrier opérationnel est désormais fixé. Les études technico-économiques sont terminées, les essais sur pilote hors laboratoire se poursuivent chez le partenaire industriel Fives FCB à Lille. Le chantier proprement dit débutera en 2028 à Xeuilley.
L’installation devra être raccordée sans perturber l’activité de l’usine : "Il est hors de question de mettre le bazar dans la production", avertit le directeur général adjoint du groupe Vicat. La mise en service, prévue entre fin 2028 et début 2029, permettra d’éviter l’émission de 12 000 tonnes de CO2 par an, soit une réduction drastique de 80 % de l’empreinte carbone de ce procédé de séchage. En cas de succès, Vicat prévoit déjà de dupliquer cette technologie française sur ses autres sites.