La France est-elle en train de rater la transmission de ses entreprises familiales ? Si elles représentent 65 % du PIB et 69 % des emplois, selon la chaire Dauphine "Entreprises familiales et investissement de long terme", seules 15 à 20 % d’entre elles sont reprises par un membre de la famille. Un chiffre bien inférieur à celui de l’Allemagne (51 %), de l’Espagne ou l’Italie (70 %) ou encore des pays scandinaves (80 %). Une faiblesse que Philippe Grodner, président du FBN France (pour Family Business Network, réseau mondial d’entreprises familiales) qualifie de "mal français".
71 % des entreprises françaises sont familiales
Représentant près de 71 % des entreprises françaises, hors TPE, les entreprises familiales se caractérisent par une détention du capital d’au moins 50 % pour les PME et de 20 à 30 % pour les grandes entreprises cotées, ainsi que par une implication de la famille dans la gouvernance — à la direction ou à un autre niveau de gestion — assurant la continuité des valeurs familiales. "L’entreprise peut avoir des investisseurs institutionnels ou financiers à son capital mais son contrôle ultime doit être assuré par la famille ou par un groupe familial", commente Philippe Grodner.
Les boomers face à leurs responsabilités
Avec le vieillissement démographique, en 2023, 25 % des dirigeants de PME et ETI familiales avaient plus de 60 ans, selon Bpifrance et le FBN. Et d’ici dix ans, une entreprise familiale sur deux sera à transmettre — soit environ 700 000 entreprises, dont une grande majorité sont familiales. Un enjeu pourtant clé lorsque l’on sait qu’une transmission mal anticipée peut entraîner des cessations d’activité, avec des conséquences majeures sur l’emploi, les savoir-faire, et l’ancrage territorial.
Les entreprises familiales, fortement ancrées dans leur territoire, jouent un rôle essentiel dans l’emploi et le développement de leur bassin économique. "Elles ont un impact social plus important dans le sens où elles favorisent les emplois de proximité. Extrêmement diffuses dans l’ensemble du territoire français, elles ont un attachement territorial fort et participent au lien social et à l’économie dans nos territoires", confirme Alain Moy, président du Cedef, le Cercle des enfants dirigeants d’entreprises familiales (réseau national qui aide les successeurs dans la reprise de l’entreprise familiale). "Si la transmission familiale n’a pas lieu, cela peut conduire à la destruction d’emplois et de vitalité dans nos régions", conclut Philippe Grodner.
"Les entreprises familiales ne sont pas pensées pour être revendues. Elles ont la faculté de se projeter dans l'avenir et raisonnent en génération, et non pas en trimestre."
Autres atouts de ces entreprises : portées par des valeurs fortes, une vision à long terme et une orientation claire vers la performance, elles affichent une longévité et une résilience supérieures aux autres. "Leur durée de vie moyenne est de 60 ans — soit trois fois plus que celle des autres types d’entreprises -, et leur taux de croissance est plus élevé : 5,2 % contre 4 %", révèle Philippe Grodner. Une performance qu’il explique par leur logique de pérennité : "Les entreprises familiales ne sont pas pensées pour être revendues. Elles ont la faculté de se projeter dans l’avenir et raisonnent en génération, et non pas en trimestre."
Cinq à dix ans d’anticipation
Si 92 % des dirigeants souhaitent que l’entreprise reste familiale, paradoxalement, peu d’entre eux mettent des choses en place pour faciliter cette transmission. Or, la clé réside dans l’anticipation, rappellent Bpifrance et le FBN, qui estiment que la durée moyenne d’un processus de transmission intrafamiliale est de cinq à dix ans. "Il n’est jamais trop tôt pour penser à la transmission", soutient Philippe Grodner. Former les repreneurs et sécuriser le passage de relais devient donc une urgence nationale.
Mais la transmission reste souvent freinée par des tabous et par un manque de dialogue. Le cédant, qui a été sous les projecteurs pendant 10, 20, 30 ou 40 ans et dont le charisme ne fait aucun doute, peut parfois se croire indétrônable. "Céder son entreprise revient alors, pour lui, à vivre une forme de petite mort", souligne Johan Gaulin, avocat associé, responsable du marché des entreprises familiales en France chez EY. "Ces derniers vivant de plus en plus longtemps, ils ont tendance à se voir comme des indestructibles qui vont rester éternellement aux commandes et s’accrocher", poursuit Philippe Grodner. Le FBN milite en ce sens pour que soit inscrit à l’ordre du jour de leur conseil d’administration la manière dont sera abordée le sujet dès que le dirigeant atteint 50 ans.
Pour l’heure, moins de la moitié (47 %) des chefs d’entreprises familiales de 60 à 69 ans auraient formalisé un plan de succession (36 % pour les plus de 70 ans). "Pris par le quotidien, ils retardent le moment d’en parler, souvent par pudeur ou par peur d’affronter leur propre fin", explique Alain Moy qui déplore que la France ait hérité de "40 années d’un esprit antifamilial et hostile à la transmission patrimoniale". Ce que confirme Romain Chevillard, associé fondateur de Roch Conseil, spécialiste des entreprises familiales : "Il faut échanger entre les deux générations, parler de l’entreprise familiale, expliquer ce que l’on y fait. Malheureusement, c’est une culture que nous n’avons pas en France avec beaucoup de non-dits", regrette-t-il.
Des dispositions fiscales favorables
Heureusement, depuis une dizaine d’années, "la tendance s’inverse, et l’entreprise familiale bénéficie désormais d’une reconnaissance accrue ainsi que d’un cadre plus favorable", reconnaît Alain Moy. Car l’autre grand tabou à lever reste le frein économique : un enfant successeur ne dispose pas nécessairement des moyens financiers pour racheter seul l’entreprise.
Entre le démembrement de titres qui permet de transmettre sans se déposséder immédiatement et le pacte Dutreil qui permet de réduire les droits de succession et de bénéficier d’un abattement de 75 % lors de la transmission d’entreprise, les outils juridiques et fiscaux facilitant la reprise se sont considérablement renforcés au fil des années, reconnaît Romain Chevillard.
Le Pacte Dutreil est encore trop méconnu et attaqué
Néanmoins, ces mécanismes restent encore trop méconnus : 80 % des entreprises ignorent l’existence du pacte Dutreil et n’en bénéficient pas. Surtout, ce dispositif fiscal fait aujourd’hui l’objet de critiques récurrentes et de remises en cause régulières, notamment de la part de certains partis politiques.
"La loi Dutreil, qui vise à maintenir la pérennité des entreprises familiales et les aide énormément à se transmettre, est mal comprise et régulièrement attaquée", déplore Philippe Grodner. Pour lui, il est pourtant impératif de préserver cet outil de transmission. "Sinon, les successeurs ne pourront pas payer les droits de succession, et on risque de détruire irréversiblement des millions d’emplois. Les entreprises françaises deviendront alors des cibles pour le capitalisme financier ou institutionnel, livrées aux ambitions de groupes étrangers", avertit-il.