Patrick Martin, président du Medef : "La transmission d’entreprise est un sujet d’importance nationale"
Interview # Économie

Patrick Martin président du Medef "La transmission d’entreprise est un sujet d’importance nationale"

La transmission des entreprises familiales est un angle mort des politiques publiques françaises estime Patrick Martin qui note que trop peu de dirigeants s’y préparent sur le plan fiscal, managérial ou affectif. Le Pacte Dutreil qui doit faciliter fiscalement ces transmissions est souvent attaqué alors qu’il reste méconnu et insuffisant au regard de ce qui existe chez nos voisins allemand ou italien. Avec en filigrane des enjeux économiques nationaux et territoriaux.

Patrick Martin, président du Medef — Photo : Medef - Romuald Meigneux

En quoi la transmission d’entreprise représente-t-elle aujourd’hui, plus qu’hier, un enjeu majeur pour l’économie française ?

C’est un enjeu majeur alors que la génération des dirigeants baby-boomers arrive à l’âge de la retraite. Si les transmissions ne sont pas préparées, le risque est patrimonial pour les familles propriétaires, mais il est aussi économique et social pour le pays. Chaque année, 750 000 emplois sont conservés grâce aux transmissions d’entreprises, qu’elles soient familiales ou non. L’enjeu de la transmission d’entreprise est également territorial : les entreprises familiales sont majoritairement très ancrées dans leur territoire. C’est par exemple le cas de l’entreprise que je dirige (Martin Belaysoud, NDLR), qui a maintenu depuis 1829 son siège social à Bourg-en-Bresse, dans l’Ain. Lactalis, bien que leader mondial, conserve son siège à Laval et irrigue toute l’économie locale. Les exemples sont nombreux.

Pour toutes ces raisons, la transmission d’entreprise est un sujet d’importance nationale. Pourtant, c’est un peu un angle mort des politiques publiques françaises, même si l’instauration du pacte Dutreil puis la suppression de l’ISF ont apporté des réponses très positives. Et ce sujet nécessite une meilleure prise de conscience de la part des dirigeants d’entreprise.

Facilitant la transmission des entreprises en allégeant la fiscalité, le pacte Dutreil est de plus en plus attaqué par certains politiques, au nom de la justice fiscale ou par l’administration fiscale au nom de la préservation des finances publiques. Pourquoi faut-il défendre le pacte Dutreil ?

Avant la mise en place du pacte Dutreil, en 2003, un nombre incalculable d’entreprises familiales, pour certaines extrêmement prospères, ont été vendues à des investisseurs financiers ou à des acquéreurs étrangers. Bon nombre de ces entreprises ont été vendues parce que les familles n’étaient pas en mesure de financer les droits de donation ou de succession. Cette impossibilité d’assurer une continuité familiale est l’une des raisons, et probablement la principale, pour laquelle on a en France deux fois moins d’ETI qu’en Italie et trois fois moins qu’en Allemagne, des pays dotés de dispositifs fiscaux de transmission qui étaient, et qui demeurent en partie, plus favorables. Sans aucun jugement de valeur de ma part, convenons qu’investisseurs financiers majoritaires ou actionnaires étrangers déploient d’autres logiques.

"Le pacte Dutreil est d'un excellent rendement pour les finances publiques"

Par ailleurs, le fait pour un entrepreneur de savoir qu’il peut transmettre son entreprise constitue un moteur. Il n’a pas le même comportement d’investissement, d’embauche, ni la même stratégie s’il peut transmettre l’entreprise ou s’il est contraint de la céder à cause de la fiscalité. Lorsque l’entrepreneur sait que la transmission est assurée, il peut se projeter dans l’avenir, faire des choix de long terme qui sont une des grandes caractéristiques des entreprises familiales.

Alors oui, suivant un raisonnement à très court terme, le pacte Dutreil peut représenter un coût pour les finances publiques. Mais si l’on appréhende le sujet dans sa globalité et dans la durée, il est d’un excellent rendement pour les finances publiques.

On estime entre 2 000 et 3 000 pactes Dutreil par an. C’est finalement peu, comparé aux 40 000 à 50 000 reprises. Les dirigeants d’entreprises connaissent-ils ce dispositif fiscal ou est-il peu adapté aux besoins du plus grand nombre ?

Toutes les entreprises ne sont d’abord pas concernées par le pacte Dutreil, comme les petites entreprises ainsi que les entreprises cédées à des tiers. Ensuite, malgré tout le battage médiatique qui est fait actuellement autour des pactes Dutreil et de leur éventuelle remise en cause, ce dispositif reste trop méconnu d’un certain nombre de chefs d’entreprise.

Le ministère de l’Économie vient de lancer une "Mission Reprise" afin de lever les freins sur les transmissions en France. Quels sont, selon vous, les principaux leviers à actionner ?

Je salue l’initiative de Véronique Louwagie ministre déléguée chargée du Commerce, de l’Artisanat, des PME et de l’ESS en faveur d’une meilleure prise en compte des enjeux de transmission. Cela serait paradoxal que le même gouvernement – et cela ne semble pas devoir être le cas – remette en cause le pacte Dutreil. On ne peut pas faire une chose et… son contraire !

En France, il n’y a pas plus de 20 % des entreprises familiales qui sont transmises à l’intérieur des familles. C’est moins que dans les autres pays européens, comme l’Allemagne ou l’Italie. Plusieurs raisons expliquent cela. Dans un certain nombre de pays, les régimes fiscaux sont encore plus favorables que le "Dutreil".

Autre raison : trop de dirigeants en France ne préparent pas la transmission de leur entreprise, ni sur le plan fiscal, ni sur le plan managérial, ni sur le plan affectif. Cela n’aide évidemment pas à la transmission. Certains sont dans le déni, pris par leur quotidien. D’autres se disent "après moi le déluge" ou "je sombrerai avec le navire". Je me garde d’en faire une généralité, mais il y a une grosse marge de progression en France sur la préparation de la transmission. Dans à peu près la moitié des entreprises, les successions ne sont pas suffisamment préparées : c’est une erreur pour l’entreprise elle-même, mais aussi pour ses détenteurs.

"À nous d'être en mesure d'accompagner vers la création et la reprise d'entreprise les aspirations entrepreneuriales de notre jeunesse"

C’est d’autant plus dommage qu’il existe un véritable appétit entrepreneurial en France. 67 % des 18-24 ans veulent devenir entrepreneurs (selon un sondage Ifop-Axtom de janvier 2025, NDLR). Et nous sommes le pays au monde où, en proportion de la population, il y a le plus de créations d’entreprises. Ce sont deux signaux très positifs. À nous d’être en mesure d’accompagner vers la création et la reprise d’entreprise les aspirations entrepreneuriales de notre jeunesse. Tout ceci motive fortement le Medef, en particulier via sa Commission Entrepreneuriat, à sensibiliser ses adhérents aux enjeux de la transmission.

Vous avez 65 ans et vous représentez la 7e génération à la tête de l’entreprise familiale Martin Belaysoud, un groupe de 3 000 salariés spécialisé dans la distribution professionnelle pour les secteurs du bâtiment et de l’industrie. Où en êtes-vous dans la préparation de la transmission ?

Je me garde surtout de me poser en exemple, mais j’ai essayé de faire les choses sérieusement. Sur le plan fiscal et patrimonial, j’ai déjà transmis à mes trois filles le capital en bénéficiant du "Dutreil ". Hasard de la généalogie et de l’histoire, j’étais dans une situation atypique, puisqu’à la 7e génération, j’étais majoritaire

La deuxième étape, qui est à mes yeux au moins aussi importante, est de vérifier que la nouvelle génération est intéressée par l’entreprise. C’est terrible de tordre le bras d’un héritier en lui disant : "Tu n’as pas d’autre choix que de reprendre l’entreprise. " C’est le meilleur moyen que l’entreprise se casse la figure et que l’héritier perde son patrimoine. C’est très bien s’il peut y avoir des successions familiales, mais ça ne doit pas être un principe sacro-saint. L’essentiel, c’est de transmettre. Il est tout aussi dangereux qu’un héritier se considère, de droit, devoir diriger l’entreprise alors qu’il n’en est pas nécessairement capable.

"Ce qui peut arriver de pire, c'est un déchirement de la famille"

Cela fait quatre ans que notre entreprise est accompagnée par des spécialistes – c’est vrai pour mes filles et pour mes neveux qui sont également actionnaires – pour travailler sur le volet juridique et fiscal, mais également sur l’affectio societatis : il faut cultiver cet attachement à l’entreprise et partager un projet commun entre les différents actionnaires familiaux. Parce que ce qui peut arriver de pire, c’est un déchirement de la famille. Chacun a ses aspirations, sa trajectoire professionnelle, des revenus qui peuvent être totalement disparates d’un individu à l’autre. Il faut donc réussir à maintenir ce collectif, à organiser la sortie de ceux qui veulent sortir… C’est une préparation qui prend du temps.

D’un point de vue opérationnel, est-ce qu’un des membres de la famille est appelé à prendre demain la tête de l’entreprise ?

Pour l’instant, à titre pédagogique et expérimental, nous avons intégré la huitième génération au conseil de surveillance. Ses membres ont dans un premier temps un statut de censeur, sans pouvoir décisionnaire.

Je trouve que c’est très enrichissant pour eux. Aujourd’hui, l’une de mes filles est entrée dans l’entreprise. La succession se fera à deux conditions : que ma fille confirme l’intérêt qu’elle porte à l’entreprise, et que l’entreprise confirme l’intérêt qu’elle porte à ma fille.

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