La hausse des prix du carburant s’ajoute désormais à la liste des épreuves traversées par les pêcheurs boulonnais depuis le Brexit. Une crise de plus, alors que la profession encaisse encore la décision européenne de baisser les quotas de maquereaux de 70 %, depuis réajustés à 48 %. "Il y a deux ans, c’était l’un des produits les plus débarqués en criée. Pour certaines de nos entreprises, cela représentait 25 % de leur chiffre d’affaires," s’émeut Aymeric Chrzan, président du syndicat des mareyeurs à Boulogne-sur-Mer.
En Hauts-de-France, région qui compte, avec Boulogne-sur-Mer, le premier port de pêche du pays, l’inquiétude est vive et les pêcheurs en sont les premiers porte-voix. Comment le premier port de pêche français peut-il continuer à créer de la valeur alors que la pêche représente une part décroissante de son activité ?
- 20 % de ventes depuis janvier
Sur place, on ne décharge plus "que 30 000 tonnes de poissons et crustacés par an", contre un tonnage autour de 35 000 sur la dernière décennie. Si Boulogne-sur-Mer reste le premier port de pêche français, elle le doit surtout à Capécure, zone d’activité et de transformation des produits de la mer, qui génère 1,5 milliard d’euros de chiffre d’affaires et plus de 5 000 emplois directs. Laquelle commence elle aussi à tousser face aux difficultés. "Les volumes vendus à la criée ont baissé de près de 20 % depuis le début de l’année", alerte Aymeric Chrzan.
"Beaucoup d’entreprises sont sous la zone de flottaison", constate, de son côté, Frédéric Hauwen, directeur du Crédit Maritime Seine Nord, filiale de la Banque Populaire du Nord et premier banquier de la filière, avec 80 % de parts de marché entre Dunkerque et le Havre. Si l’acteur bancaire dit ne pas observer, pour le moment, de dérive vers des procédures collectives, la filière joue la montre. "Tout va dépendre de combien de temps va durer cette crise", concède le banquier. L’État se pose en vigie. Le préfet de région a demandé, en avril, la réactivation d’un Codefi, comité départemental d’examen des difficultés des entreprises, spécifiquement tourné vers l’halieutique, qui avait été déclenché en période Covid, avant d’être mis en pause.
Bruxelles attendue au tournant
Le gouvernement a également acté une enveloppe de 22 millions d’euros en soutien à la filière, validée par la Commission Européenne le 22 mai. Principal financeur de l’halieutique, Bruxelles concentre tous les regards, alors que les discussions vont bon train sur la prochaine planification du FEAMPA, le fonds européen pour la pêche, que la Commission envisage de diviser par trois -le faisant ainsi passer de 6 milliards d’euros à deux milliards d’euros — dans sa proposition de budget 2028-2034.
"Tout est encore à l’état de crainte, même si l’on espère une forme de reprise de lucidité de la part de l’Europe", indique Marie-Sophie Lesne, vice-présidente en charge de la pêche à la Région. En réaction, le Conseil Régional des Hauts-de-France a engagé un travail de lobbying, en éditant, avec l’association Régions de France, un livre blanc qui plaide pour un réinvestissement fort en faveur de la filière. Notamment vis-à-vis de sa flotte, vieillissante, dont l’âge moyen atteint 42 ans. "Jusqu’à maintenant, les politiques européennes ont toujours exclu l’achat de bateaux neufs", rapporte Marie-Sophie Lesne. "Elles ne sont pas non plus calibrées pour installer des jeunes avec des bateaux décarbonés".
Diversification des espèces
La Coopérative Maritime Étaploise (18 M€ de CA, 220 pêcheurs), qui réunit un ensemble de structures dédiées à la valorisation de la pêche artisanale, a elle-même abandonné un programme de renouvellement de bateaux. La CME est à l’image d’une filière qui cherche à se réinventer à marche forcée, en commençant à exploiter d’autres espèces. "Depuis cinq ans, on se tourne vers d’autres marchés, comme la sardine", concède Étienne Dachicourt, à la tête de la coopérative. Un poisson à bas prix devenu plus abondant à Boulogne-sur-Mer, en raison du réchauffement des eaux de la Manche qui entraîne un déplacement de l’espèce, conséquence du dérèglement climatique. En 2025, il était en tête des débarquements en criée.
Face à la raréfaction de la ressource, d’autres espèces seraient à l’étude en région, comme le merlan, la roussette, et même l’araignée de mer qui divise sur la place boulonnaise, jugée par certains peu valorisable. "Les consommateurs ont l’habitude de poissons qui coûtent cher, comme le cabillaud, le saumon…", résume Alain Caillier, directeur délégué du port de Boulogne-sur-Mer. "Or, nous, dans nos pêches locales, on a plein de poissons moins onéreux, mais qui comptent peu pour le grand public".
Une marque pour valoriser l’image boulonnaise
Les valoriser, c’est l’un des objectifs d’Hissez Hauts, marque ombrelle lancée en septembre dernier par le Conseil Régional des Hauts-de-France. Un chantier tardif par rapport à la Bretagne et à la Normandie, "où du chemin reste à faire", concède Marie-Sophie Lesne, qui a fini par s’emparer d’une arlésienne du secteur. L’initiative doit encore susciter l’adhésion des entreprises de l’halieutique, qui sont pour le moment exemptées de contrepartie financière.
"Il peut devenir un outil puissant et fédérateur pour la filière, en ramenant de la valeur ajoutée", estime la Région. Sa gestion a depuis été confiée au pôle de compétitivité Aquimer, qui vise maintenant à rendre visible la marque et ses produits en supermarchés, chez Leclerc d’abord, Carrefour ensuite, avec qui les discussions sont en cours. Mieux se faire connaître, l’une des clés pour sortir la tête de l’eau ?
La filière halieutique régionale doit résoudre une question d’image, à entendre Sébastien Abis, chercheur à l’IRIS et président du Club Déméter, un cercle de réflexion dédié aux enjeux agricoles et alimentaires. "Avec le déclin de la pêche, beaucoup de ports français sont devenus des places mortes. Boulogne-sur-Mer a évolué pour devenir la place numéro un en Europe sur la transformation. La place économique a un peu souffert d’un discours un peu général sur Boulogne-sur-Mer, trop centré sur la pêche, alors que Capécure montait en parallèle".
Capécure à la relance ?
Si la pêche reste le symbole de Boulogne-sur-Mer, l’essentiel de la valeur ajoutée est désormais créé à terre. Sur la zone de Capécure, où transitent chaque année plus de 300 000 tonnes de produits de la mer, dont 90 % issus d’importations, les industriels réfléchissent au-delà de la pêche. Pour plusieurs dirigeants de la place, Boulogne-sur-Mer doit pivoter pour préserver sa vitrine et le cœur de son réacteur. Comme le résume Antoine Le Garrec, directeur général du groupe du même nom, acteur de la pêche du conditionnement et de la logistique : "Il faut voir plus large". Ce groupe réalisait 125 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2024, pour 1 000 salariés, dont 45 millions d’euros pour son pôle pêche et services, avec 450 salariés.
L’association d’entrepreneurs Boulogne Port Entreprendre y travaille, autour d’Alain Ducamps, président d’Océan Délices (une quarantaine de salariés), un charcutier de la mer, et de jeunes entrepreneurs du territoire, souvent héritiers de groupes halio-alimentaires. Parmi eux, Antoine Le Garrec, donc, mais aussi Constance Wattez, fille de Jacques Wattez, une figure du quartier économique boulonnais, disparu en août dernier. Elle a pris sa suite à la tête du groupe familial Sofipêche, renommé groupe Wattez (77 M€ de CA, 180 collaborateurs), un distributeur des produits de la mer auprès des professionnels de la restauration. La dirigeante vise notamment la relance de Whatfish, sorte de place de marché numérique ouverte à toute la place portuaire et aux acheteurs professionnels. "Il y a un énorme potentiel à aller chercher. C’est un chantier pour les deux ans à venir".
Vers un changement de modèle ?
En quatre ans, le nombre d’adhérents à Boulogne Port Entreprendre est passé de 20 à 48 entreprises, représentatives de toute la chaîne de valeur des produits de la mer. Sujet principal : l’attractivité du port de pêche, de la zone portuaire et de ses entreprises. Nausicaa, centre national de la mer et vitrine touristique du territoire (884 286 visiteurs accueillis en 2025) a d’ailleurs rejoint les réflexions et a inauguré, en avril, un espace de restauration valorisant les produits de la filière, face à Capécure.
Le cheval de bataille du club réside notamment dans la quête de foncier, dont les réserves font défaut sur la zone portuaire. "Capécure est en ultra-saturation", pointe le dirigeant. Ce que confirme la SEPD, Société d’exploitation des ports de Calais et Boulogne-sur-Mer, qui évoque quelque 20 000 m² disponibles, sur une zone de 160 hectares. Si un projet de "poldérisation" est en discussion, autrement dit la création de nouveaux terrains gagnés sur la mer, son horizon paraît bien lointain pour le monde économique.
Le groupe d’Antoine Le Garrec est directement concerné : il mène l’un des projets industriels majeurs de la zone portuaire. Soit l’agrandissement du site de Norfrigo (14 M€ de CA en 2025), sa filiale dédiée à l’entreposage frigorifique : 30 millions d’euros d’investissements pour accueillir d’ici 2028 un site de 14 000 m² qui lui permettra de monter en cadence et en productivité. "C’est un enjeu fort pour le dynamisme et l’attractivité du port de Boulogne-sur-Mer, parce que si nous n’y arrivons pas, les investisseurs iront ailleurs", poursuit Antoine Le Garrec, qui plaide pour un changement de modèle. Pour le dirigeant, l’enjeu dépasse désormais les seuls produits de la mer. "Boulogne, ce n’est plus que la pêche, c’est l’entrepreneuriat."