De quelle façon les pêcheurs normands sont-ils tributaires des hausses du prix du pétrole ?
En Normandie, on compte 550 bateaux actifs, dont au moins 500 fonctionnent au gasoil, le reste à l’essence (qui a également augmenté). Tous les bateaux de pêche, les petits et les gros, ont un moteur diesel en l’absence d’alternative crédible, mais tous n’ont pas la même dépendance au carburant : le petit caseyeur de bulots de la côte Ouest consomme beaucoup moins que le chalutier de 20 mètres qui part en Sud Irlande et donc, l’impact sur le chiffre d’affaires n’est évidemment pas le même. Et comme tous les engins de pêche à bord (cordage, filets) sont fabriqués à base de pétrole, il y a toujours des hausses, qu’elles soient directes ou indirectes, subies par tous les pêcheurs.
Quel est le poids du carburant dans les charges d’un armateur ?
Selon une moyenne évaluée par la Coopération maritime -le plus gros fournisseur de gasoil- la charge de carburant représentait auparavant 40 % du chiffre d’affaires d’un chalutier hauturier. Avec le doublement du prix du gasoil à la date d’aujourd’hui (3 mars 2026), on a doublé la charge.
Les pêcheurs normands refusent-ils de sortir leurs bateaux ?
Ce sont des situations très individuelles. Selon le profil des marées, la façon de travailler et les espaces de travail, on a un poisson plutôt cher et qui se vend bien. De ce fait et en dépit d’une situation peu satisfaisante, certains pêcheurs me disent qu’il n’est pas question pour eux d’arrêter, voulant continuer à sortir les bateaux et parvenant à sortir des salaires même s’ils sont moindres, car impactés par le prix du gasoil.
D’autres estiment que ça ne vaut pas le coup. La moitié de la flotte normande (275 bateaux) pêche la coquille Saint-Jacques, ce sont des côtiers de 10 à 15 mètres, qui sortent d’une campagne de coquilles relativement bonne et, avec la fermeture des gisements classés proches des côtes, ces coquillards sont censés repartir au large. Ce qui signifie qu'ils repartent en mer 24 heures sur 24 en utilisant plus de gasoil. Donc certains ont choisi de lever le pied quelques semaines en attendant que ça se passe.
Le gouvernement a mis en place, pour les pêcheurs, le remboursement des factures de carburant à hauteur de 20 centimes d’euro par litre. Est-ce suffisant pour les pêcheurs normands ?
Cette mesure, c’était bien il y a trois semaines : le gasoil est passé de 60 centimes le litre à plus d’un euro. Donc, même avec les 20 centimes, on est au-dessus des 80 centimes le litre, ça reste très cher pour les bateaux. Pour autant, il n’y a pas de mouvement collectif, encore une fois, les situations sont très individuelles. Un caseyeur de Cherbourg m’a envoyé son ticket de carburant et lui m’a dit qu’il arrêtait.
A contrario, la semaine de Pâques est une semaine où le poisson se vend un peu mieux, tous les bateaux ont travaillé. D’ailleurs, lorsque le Comité national des pêches maritimes et des élevages marins a lancé le mot d’ordre de stopper l’activité, beaucoup m’ont dit qu’ils ne voulaient pas stopper le travail. J’ai d’ailleurs rappelé que cesser le travail n’était pas une obligation.
Mais cette mesure est largement insuffisante. À très court terme, il faut éviter qu’une filière entière s’écroule, mais aussi travailler d’arrache-pied à des solutions pérennes.
De quelle façon voyez-vous l’évolution de la situation des pêcheurs normands si cette hausse ne cesse pas ?
Ce sont des crises à répétition. Quand il y en a une tous les dix ans, on se dit qu’on va pouvoir la surmonter avec des aides de l’État. Là on voit que ça devient récurrent et on n’a aucun mécanisme structurel pour faire face à ces crises-là. Très clairement, il est nécessaire de mettre en place des aides structurelles : il faut à un moment faire une corrélation entre le prix de vente de notre poisson et les charges d’exploitation, chose que l’on ne peut pas faire aujourd’hui. On ne fixe pas le prix de notre poisson donc on ne peut pas répercuter directement sur leur prix la hausse du carburant. Ce que peuvent faire, en revanche, d’autres professions comme les transporteurs.
Et un autre problème social se pose, celui des salaires des pêcheurs "à la part" : le gasoil est tiré des frais de marées avant que l’armateur procède au partage entre les employés, ce qui impacte directement les salaires. Il y a assez peu de professions, dont les salaires sont directement impactés par les frais de carburant.
Cette crise est-elle différente des autres que vous avez rencontrées ?
Cette hausse de carburant s’ajoute à d’autres crises antérieures : celle du Brexit, les contraintes environnementales, les parcs éoliens qui nous privent d’espaces de travail. Entre toutes ces crises, on se demande où est la place de la pêche. Les professionnels n’ont aucune visibilité et prendre un crédit sur quinze ans pour investir sur un bateau devient de plus en plus difficile.