Votre société emploie 83 salariés, dont 70 marins-pêcheurs, pour un chiffre d’affaires de 13 millions d’euros en 2025. Quel type de pêche pratiquez-vous ?
Nous avons neuf chalutiers. Nous sommes ce qu’on appelle un armement au large, avec des bateaux qui partent en mer plusieurs jours. Ce sont des équipages d’environ cinq marins par bateau. Nous pêchons à l’ouest de Bretagne et au sud de l’Irlande. L’une des espèces phares, chez nous, c’est la lotte. Nous pêchons aussi du thon pendant la période estivale.
Comment la flambée des prix du pétrole depuis le début de la guerre en Iran vous impacte-t-elle ?
Au 2 mars, au début du conflit, le litre de gasoil (gasoil pêche spécifique, détaxé) nous coûtait 57 centimes. Aujourd’hui, on est à 1,05 €. Pour la semaine du 6 avril, on parle déjà de 1,12 €. Je le sais parce que je suis actionnaire d’une station de gasoil sur le port du Guilvinec. L’équation économique devient impossible. Nous considérons que dès que le gasoil dépasse 70 centimes le litre, on commence à être en difficulté. Aujourd’hui, on est plutôt autour de 1,10 €, 1,12 €, parfois 1,15 €. Avec des prix comme ça, ça n’est pas viable…
"Dès que le gasoil dépasse 70 centimes le litre, on commence à être en difficulté"
Vos factures ont-elles beaucoup augmenté depuis le début de la crise énergétique ?
Oui, clairement. Le carburant représente une part très importante du coût d’exploitation. C’est notre plus gros poste de dépense devant la masse salariale. Il représente entre 28 et 30 % du chiffre d’affaires. Avec des prix qui dépassent largement un euro le litre, on sait déjà que les marées (sorties en mer) vont être très compliquées économiquement.
Beaucoup de pêcheurs bretons disent que sortir en mer signifie travailler à perte. Est-ce le cas aussi pour votre entreprise ?
Oui. Aujourd’hui, la question que l’on se pose, c’est : est-ce qu’on met du gasoil dans les bateaux ? Si on n’en met pas, les bateaux restent à quai. Nous avons actuellement cinq bateaux dans cette configuration. Certains auraient déjà dû repartir en mer, mais on hésite. On est complètement dans l’expectative…
Dans les circonstances du moment, nous allons être obligés de ponctionner dans notre trésorerie pour payer nos marins. Il faut savoir que leurs salaires sont liés au chiffre d’affaires de nos ventes. Actuellement, il y a un gros manque à gagner pour eux alors que la période de Pâques nous est traditionnellement favorable.
Vous ne pouvez pas répercuter les surcoûts du prix du gasoil lors de vos ventes à la criée ?
Non, ça n’est pas possible. Le poisson est vendu aux enchères, ce qui signifie que les producteurs subissent le prix du marché.
Contrairement à d’autres secteurs comme le transport routier qui pourrait répercuter le prix de transport de marchandises en pied de facture, les pêcheurs n’ont aucun levier pour ajuster leurs tarifs.
"Les pêcheurs n’ont aucun levier pour ajuster leurs tarifs"
Le gouvernement a annoncé des aides pour votre secteur (20 centimes par litre de gasoil pour le mois d’avril et des reports de crédits). Ce n’est pas suffisant ?
Pour tout dire, aujourd’hui nous n’avons absolument rien. Rien du tout. On nous a bien annoncé une aide de 20 centimes par litre pour avril, mais pour l’instant ces aides n’existent pas. Elles ne sont pas signées au niveau européen. Donc, ce qui a été annoncé n’est pas en place. Il y avait aussi des reports de charges ou de prêts, mais ce qui n’est pas payé aujourd’hui sera payé demain. Ce n’est pas vraiment ce qui nous aide…
Vous préféreriez donc des aides directes ?
Oui. Ce qu’on demande, ce sont des aides directes par litre de gasoil consommé. Et surtout qu’elles soient calculées par bateau et non par société. Lors de la crise en Ukraine, certaines aides étaient plafonnées par entreprise : un armement avec plusieurs bateaux pouvait toucher la même aide qu’un petit bateau isolé. Ce n’est pas adapté à notre réalité.
Après le Brexit, le Covid ou la guerre en Ukraine, craignez-vous que cette nouvelle crise mette des entreprises de pêche au tapis ?
Oui, c’est possible. La filière est déjà fragilisée. La flottille française a un âge moyen d’environ 32 ans et il n’y a quasiment plus de renouvellement des bateaux, parce que la rentabilité n’est pas suffisante. La crise au Moyen-Orient ajoute aux difficultés.
Il y a donc une vraie menace sur la filière pêche française, très présente en Bretagne (quelque 2 500 entreprises et 15 000 emplois directs, NDLR) ?
Oui, et il ne faut pas oublier que toute une économie dépend de la pêche. Un bateau qui s’arrête, ce sont aussi les entreprises de réparation, les mécaniciens, les peintres, les frigoristes qui travaillent moins. Ensuite, il y a les employés des criées, les mareyeurs, les transporteurs. Au total, un marin pêcheur fait vivre quatre emplois autour de lui.
La pêche reste un secteur essentiel. En France, on importe déjà près de 80 % des produits de la mer, alors que nous avons le deuxième espace maritime du monde. C’est un vrai enjeu économique et stratégique.