L'horizon des pêcheurs bretons peine à rester dégagé. Un nouveau nuage vient encore de l’assombrir, face à des pêcheurs qui déplorent devoir exercer un métier toujours plus contraint. Ce nuage, c’est la décision de la Commission européenne de fermer le Golfe de Gascogne sur un mois, à partir de la fin janvier 2025, pour limiter les captures accidentelles de dauphins. Avec comme conséquence pour environ 400 navires de l’arc Atlantique de devoir rester à quai. Une situation déjà vécue début 2024, suite à une décision en référé du Conseil d’État, à la demande de plusieurs associations de protection de l’environnement.
Bruxelles, pour rappel, a la compétence exclusive de la pêche sur les eaux communautaires, bretonnes donc y compris. Les professionnels de la mer doivent composer avec l’institution. Qui peut tordre le bras sur des quotas de capture ou l’accès à des zones de pêche, par exemple. Tout autant qu’être une bouée de sauvetage pour les aides qu’elle apporte. C’est en effet grâce à l’argent européen, le FEAMPA (Fonds européen pour les affaires maritimes, la pêche et l’aquaculture), que la filière s’efforce de bâtir un avenir. Le budget alloué pour la France sur la programmation actuelle (2021-2027) est de 567 millions d’euros. Les 58 millions d’euros dévolus à la Bretagne sur cette enveloppe permettent le soutien de centaines de dossiers bretons : aide aux jeunes pêcheurs, investissement dans de nouveaux équipements, commercialisation des produits, soutien aux ports de pêche…
L’UE pour arbitrer les pêcheries
Malgré ces aides, la filière bretonne est en difficulté. Après une période Covid chahutée, elle connaît une grave crise, au croisement du Brexit, de la hausse des prix de l’énergie (à commencer par le gasoil, le carburant des chalutiers) et d’exigences environnementales toujours plus fortes. Sans compter la pression des ONG sur Bruxelles, dont "les objectifs de conservation de la ressource s’érigent au détriment des activités humaines, et des activités de nos pêcheurs", déplore Yves Foëzon, directeur de l’organisation de producteurs Les Pêcheurs de Bretagne, structure qui fédère 600 navires adhérents afin de garantir la bonne mise en marché du poisson et l’accès à la ressource. Seulement, le Breton estime que "le cadre communautaire et les contraintes de plus en plus importantes de Bruxelles étouffent et sclérosent la profession, avec des pêcheurs qui trouvent de moins en moins leur place".
Des apports bretons indispensables pour le pays
La pêche bretonne, avec ses 1 200 navires et ses 4 300 marins pêcheurs, soit 32 % et 38 % des effectifs nationaux, est à la peine. Marqueur de l’identité bretonne avec son vaste système portuaire et ses 13 criées régionales, elle constitue pourtant une filière stratégique pour la Bretagne, sachant que pour un emploi en mer, on recense généralement 3 emplois à terre, de la construction navale à la transformation et la distribution des produits de la mer.
Les volumes de pêche fraîche débarqués dans les ports bretons (quelque 100 000 tonnes par an) représentent la moitié de la production nationale (48 % du volume) et 355 millions d’euros de valorisation (45 % des ventes). Et le travail des pêcheurs participe au développement d’une économie encore plus grande sur le territoire breton : celle de 200 entreprises de mareyage et de transformation (acheteurs en gros de produits de la mer, NDLR), représentant plus de 7 500 emplois. Ce poids considérable fait de la Bretagne une place forte de la pêche européenne mais aussi le creuset de toutes les difficultés de la filière halieutique.
Un nouveau ministre de la Pêche… breton
Le nouveau ministre de la Pêche va tenter de prêter main-forte aux pêcheurs bretons. En connaissance de cause puisque l’homme en question, Fabrice Loher, n’est ni plus ni moins que le maire de Lorient et président de Lorient Agglomération, la ville bastion de la pêche en Bretagne (Lorient est le premier port breton en valeur, NDLR). Il est proche des idées d’Olivier Le Nézet, qu’il a propulsé à la tête du port de pêche de Lorient, principal pôle halieutique de Bretagne, en 2021, un an avant son élection à la présidence du Comité national des pêches. Cet ancien patron armateur, qui défend les intérêts de la profession, se réjouit de sa nomination : "Son expérience […] sera précieuse pour répondre aux attentes d’une filière dans une situation de fragilité inédite". "Je pense que c’est quelqu’un de pragmatique et consensuel pour faire avancer les dossiers et préserver l’intérêt général", exprime pour sa part Yves Foëzon.
Beaucoup de sujets chauds attendent le nouveau ministre. "Le vrai problème pour la pêche, ce n’est pas tant la fermeture du Golfe de Gascogne, qui devra faire l’objet d’une indemnisation des pêcheurs, mais les questions d’accès à la ressource, notamment dans les eaux britanniques depuis la conclusion du Brexit", insiste Fabrice Loher. Sachant qu’il doit aussi composer avec les demandes de sanctuarisation des aires marines protégées régulièrement martelées par les ONG, de même que l’émergence de nouveaux usages en mer dont le développement des énergies marines renouvelables - avec notamment l’éolien- est la partie la plus visible.
L’autre problème, c’est un défaut chronique de visibilité des pêcheries en raison des quotas annuels de pêche dont les négociations pour l’année 2025 sont prévues en décembre. "C’est ce qui va déterminer le cadre d’exploitation et l’activité des navires l’année prochaine", éclaire Yves Foëzon. Ce rendez-vous européen est stratégique : 90 % des poissons pêchés dans les eaux communautaires sont en effet soumis à des quotas. Chaque État membre doit veiller à ce que les quotas nationaux (ou totaux admissibles de captures) ne soient pas dépassés. Lorsqu’un quota applicable à une espèce est proche d’être épuisé, le pays doit fermer la pêcherie concernée.
La question des quotas irrite
De quoi nourrir de la frustration quand la ressource se trouve là, à portée des bateaux bretons. C’est le cas du thon rouge de l’Atlantique, "en forte croissance", constate Yves Foëzon. Mais "le cadre réglementaire ne permet pas de cibler et de pêcher ce poisson qui permettrait d’avoir du chiffre d’affaires et moins de pression sur leur avenir." Même chose pour le chinchard, une espèce proche de la sardine. "On ne peut pas le pécher alors qu’il pourrait être très bien valorisé par des chalutiers ou des fileyeurs (navire de pêche utilisant des filets, NDLR)."
La situation des quotas met en colère le président de l’Armement costarmoricain Porcher, Jean Porcher, à la tête du premier armement de pêche indépendant en Bretagne (200 salariés, 33 M€ de CA). "Nous ne sommes pas contrôlés, nous sommes harcelés", s’agace ce patron de 75 ans qui a commencé à prendre la mer quand il avait 14 ans, en tant que mousse sur les Terres-Neuvas. Il poursuit sa diatribe : "On pèse tout à bord, c’est transmis à l’administration, puis c’est pesé à nouveau aux criées. La punition, ça suffit ! On gère bien la ressource, on devrait nous féliciter pour notre travail en ouvrant la porte : on pourrait augmenter nos quotas de 20 %."
Le dirigeant estime aussi que le problème de la pêche, "ce n’est pas l’Europe, c’est la France, qui ne veut plus de ses pêcheurs".
Des places portuaires rétrogradées
La contrainte des quotas a des vertus. Elle fait qu’aujourd’hui "une large majorité des espèces sont exploitées de façon durable", convient Guénolé Merveilleux, président du mareyeur lorientais Océalliance (230 M€ de CA et 600 salariés) et de l’Association bretonne des acheteurs des produits de la pêche (Abapp). Mais, dans le même temps, elle génère des difficultés grandissantes d’approvisionnement. Un problème récurrent depuis le Brexit. En sortant de l’Union Européenne, le Royaume-Uni est redevenu un État côtier indépendant. Depuis le début 2021, les possibilités de pêche dans les eaux britanniques ont été revues, entraînant la mise à la casse de 90 chalutiers français, dont 46 étaient bretons.
Des zones de pêche réduites et des bateaux moins nombreux à prendre la mer, c’est mécaniquement moins d’apports. Entre 2022 et 2023, les volumes vendus en halle à marée ont chuté de 26 % à Douarnenez (Finistère) et de 23 % à Lorient (Morbihan) et au Guilvinec (Finistère). "Une place portuaire comme Le Guilvinec avait le leadership sur la lotte. Elle est aujourd’hui rétrogradée par rapport à ce qu’elle était avant. Les apports ne sont plus suffisants pour assurer des ventes régulières", opine Yves Foëzon.
L’inquiétude grandit pour les structures de mareyage. Sur environ 80 entreprises bretonnes spécialisées dans la première transformation et le conditionnement des produits de la pêche, environ 10 % poursuivent ou ont achevé une cessation d’activité depuis le début 2024, selon l’Abapp. "Si notre secteur continue de s’étioler ainsi, on risque de rompre une filière où chacun des acteurs est un rouage crucial du fait de sa spécialisation", avertit Guénolé Merveilleux.
La décarbonation des navires en marche
La Région Bretagne, en tant que propriétaire d’une vingtaine de ports et gestionnaire d’une partie du fonds FEAMPA, cherche à aider. "Notre enjeu, c’est de rendre la pêche plus durable et plus solvable", expose Daniel Cueff, vice-président du conseil régional en charge de la mer et du littoral. La collectivité avance avec, en main, une feuille de route halieutique déclinée en six axes et une cinquantaine d’actions. Deux grands chantiers sont en cours : le soutien de la filière dans sa transition énergétique et un travail de meilleure coordination portuaire pour mieux valoriser la débarque.
L’un des enjeux vitaux pour la flotte de pêche bretonne consiste à réduire drastiquement la dépendance aux énergies fossiles. "Aujourd’hui, notre flotte à 30 ans d’âge, elle est incompatible avec les nouvelles normes environnementales", souligne Daniel Cueff. Se protéger de l’inflation des prix du gasoil est aussi une nécessité. Afin d’encourager la décarbonation des navires, la Région a engagé un élargissement des missions de la société de co-investissement Breizh Up. Créé en 2015 pour renforcer l’apport en capitaux des start-up innovantes, ce fonds doté de 20 millions d’euros a été étoffé de 3 millions d’euros supplémentaires.
Dans le même temps, des expérimentations sur de nouvelles technologies sont lancées, à l’exemple du projet Hyba. Ce projet partenarial propose une solution de motorisation hybride adaptable à des navires neufs mais aussi à des navires déjà en activité. Cette technologie existe déjà dans le domaine automobile. L’étude est basée sur l’adaptation d’un chalutier polyvalent de 23 mètres de l’armement lorientais Apak (45 salariés, CA : n.c.). Financées par France Filière Pêche et impliquant l’analyse des trains de pêche avec l’appui du fabricant de filets Le Drezen, les expérimentations conduites à bord pourront servir à toute la flottille hauturière.
Les chalutiers et la surpêche, cibles des ONG
La question de la taille des bateaux est aussi un élément à prendre en considération. Le groupe Écologistes de Bretagne du conseil régional a contesté la création de Breizh Up Pêche. Il dénonce, à l’instar de l’ONG Bloom, une forme de "greenwashing" et un contournement des règles européennes pour financer en pure perte des chalutiers de fond non artisanaux, "destructeurs des fonds marins", avec de l’argent public. Ce à quoi le président de Région, Loïg Chesnais-Girard, a répondu : "Si vous jugez qu’au-delà de 12 mètres de long un navire de pêche est une hérésie, alors il y a 224 bateaux à casser en Bretagne et 1 000 marins à ramener sur la bande côtière, déjà saturée…"
Dans le viseur des ONG, l’Annelies Ilena, bateau de 144 mètres entré en exploitation pour La Compagnie des Pêches Saint-Malo (350 collaborateurs, 20,7 M€ de CA), surnommé "le navire de l’enfer" par Bloom. L’armateur malouin a investi 15 millions d’euros dans ce chalutier pour en faire une usine de production de surimi. Le bateau est capable de capturer 400 tonnes de poisson par jour, avec une capacité de stockage de 7 000 tonnes. Un type de pêche qui ne passe pas et qui a fait défiler 200 militants pro environnement en février dernier dans la cité malouine. Contactée, l’entreprise n’a pas donné suite à nos demandes d’échange. L’activité que mène la compagnie n’est pas représentative du travail de la profession. "Globalement, on a 95 % de nos navires qui font moins de 25 m. Le modèle breton de pêche fraîche est essentiellement basé sur un modèle artisan", tient à faire savoir Yves Foëzon.
Améliorer le travail des criées
L’autre grand chantier de soutien à la filière se joue dans les ports, à la débarque de la pêche fraîche et dans les lieux de vente.
Afin de consolider et harmoniser ses infrastructures, un guichet unique se met progressivement en place à travers un groupement interportuaire établi en 2018 et un GIE Ports de pêche de Bretagne rassemblant les cinq concessionnaires des criées régionales. "Nous avons déjà mis en place un outil pour la prévision des apports des navires hauturiers et avons engagé le développement d’une application dédiée, afin d’anticiper les débarquements côtiers sur chacune des places bretonnes", renseigne le responsable du projet, Yves Guirriec, par ailleurs directeur des criées de Saint-Quay-Portrieux et d’Erquy pour la CCI des Côtes-d’Armor. Les investissements engagés dans les ports de pêche sont aussi de nature à aider. Un projet de modernisation de la criée de Saint-Malo est notamment prévu. Dans cette grande salle d’enchères se vendent une majorité de coquillages et de crustacés, la coquille Saint-Jacques devançant largement l’araignée de mer. "Il y a besoin de refaire les viviers, qui sont quasi inexistants aujourd’hui et qui empêchent la promotion des araignées. Il y a aussi la saisonnalité de la coquille Saint-Jacques à revoir. Tout ça demande une vraie organisation, notamment logistique, sur le port lui-même", expose Daniel Cueff. Dix millions d’euros seraient fléchés pour ce projet de transformation.
Promotion d’un label qualité
Pour aider les pêcheurs bretons à sortir la tête de l’eau, les consommateurs ont aussi leur rôle à jouer. En France, près de 90 % du poisson consommé est importé alors même que le poisson pêché le long de nos côtes est unanimement apprécié pour sa qualité. À la rentrée 2024, l’association de promotion et de soutien à la filière halieutique bretonne Breizhmer a lancé officiellement sa "marque de garantie" auprès du grand public. Elle a déjà labellisé 200 produits issus de 50 entreprises. L’objectif est d’en convaincre plus du double pour valoriser le travail des pêcheurs bretons. Pour assurer le succès de son label, Breizhmer lance une campagne de communication qui va s’étaler sur deux ans pour se faire connaître des consommateurs, mais aussi des revendeurs, qui sont des poissonneries, criées, marchés. "Nous visons aussi la GMS (grandes surfaces alimentaires), qui est demandeuse de ce type de label, ainsi que la restauration. Ce sera indispensable", estime Laurence Querrien, coprésidente de l’association et ostréicultrice à Cancale.
La qualité du poisson breton, mais aussi sa disponibilité (de nombreux quotas sont sous-exploités), sont des motifs d’espoir pour toute une filière. L’optimisme guide le patron de l’Armement Porcher, qui en a vu d’autres. Jean Porcher vient de réinvestir 7,2 millions d’euros dans la construction d’un nouveau chalutier. De quoi lui permettre de stabiliser sa flotte à 15 navires. "Toutes nos prises sont des poissons sauvages et elles sont toutes vendues. La pêche n’a jamais eu autant d’avenir : le stock est très abondant, grâce à la bonne gestion des pêcheurs. Nous ne pêchons que les intérêts du capital."