Avec plus de 2 000 salariés portés (1 800 salariés et 250 intérimaires), Stellantis Rennes est le poumon économique de la filière automobile en Bretagne. Et bien plus pour les emplois indirects que son activité engendre. C’est dans ces lieux historiques que le puissant capitaine d’industrie Carlos Tavares s’est déplacé le 18 novembre 2024 pour faire un point d’étape avant le passage de l’usine bretonne à la technologie électrique, au second semestre 2025. Il n’y remettra plus les pieds. Patron de PSA depuis 2014 avant de prendre la tête de Stellantis en 2021, le dirigeant a présenté sa démission en décembre. Le Portugais paye les mauvais chiffres de la multinationale. La maison mère de Peugeot, Citroën ou Fiat a en effet vu ses ventes baisser de 27 % au troisième trimestre 2024, à 33 milliards d’euros, plombée par ses difficultés en Amérique du Nord et par des lancements retardés en Europe. Les résultats records de 2023 (un bénéfice net de 18,6 milliards d’euros) sont bien loin. Carlos Tavares n’ira donc pas au bout du virage entrepris par Stellantis : celui d’atteindre 100 % de véhicules électriques vendus en Europe en 2030, avec cinq ans d’avance sur la réglementation européenne.
Un nouveau véhicule chez Stellantis Rennes
L'usine Stellantis de Rennes, qui a sorti 77 000 véhicules de ses lignes de montage en 2023 (le Citroën C5 Aircross dans ses derniers mois de fabrication, NDLR), ne représente pas grand-chose dans le compte de résultat de Stellantis.
Mais elle n’en reste pas moins un outil stratégique sur lequel le groupe compte s’appuyer pour son avenir à "zéro émissions de CO2". Douze véhicules 100 % électriques sont actuellement produits en France par le groupe, dans cinq usines. Et bientôt treize avec le CR3 (nom de code du futur C5 Aircross), un SUV compact de la marque Citroën. C’est au début de l’été que les premiers CR3 commercialisés sortiront de l’usine.
160 millions investis à La Janais
Stellantis a investi 160 millions d’euros dans son outil bretillien, notamment pour accueillir une plateforme multi-énergies permettant la production de véhicules thermiques, hybrides et électriques. Un espoir pour les salariés de l’établissement rennais de pouvoir accueillir d’autres véhicules ? Carlos Tavares a coupé court lors de son passage rennais. "Il n’y a pas de nouveaux modèles prévus pour l’heure", a-t-il asséné. L’usine Stellantis de Rennes, en perte de vitesse depuis des années, qui ne s’étend plus que sur 140 hectares sur le site de La Janais avec un objectif final à 100 hectares, restera donc mono produit. Elle a des perspectives d’activité jusqu’en 2030 (correspondant à 5 ans, le cycle de vie d’un véhicule, NDLR). Et c’est peut-être un moindre mal.
Une réglementation fort de café
L’industrie automobile traverse en effet une période délicate. Soumis à la décision de l’Union européenne d’interdire toutes ventes de véhicules thermiques à compter de 2035 pour des questions écologiques, les constructeurs font leur transition énergétique à marche forcée. Car la contrainte a déjà commencé. Dans le cadre de la réglementation CAFE (Corporate Average Fuel Economy), les fabricants automobiles sont priés d’atteindre un mix moyen de ventes de 25 % de véhicules électriques dès 2025, sous peine de fortes amendes. Un objectif ambitieux alors que la demande sur le segment des voitures électriques ne décolle pas, et recule même. Les immatriculations sont en baisse de plus de 24 % en France depuis un an révèle ainsi l’Association européenne des constructeurs automobiles (ACEA) dans ses dernières données. La cherté des véhicules électriques, leur faible autonomie et le manque d’infrastructures de recharge refroidissent les consommateurs. Et la raréfaction annoncée des aides publiques à l’achat des voitures électriques particulières en 2025 ne devrait pas arranger les choses. Les constructeurs historiques accusent le coup et sont contraints à des décisions difficiles. À titre d’exemple, le groupe allemand Volkswagen prévoit déjà de supprimer 35 000 emplois dans ses usines d’ici à 2030 pour regagner en compétitivité.
"Transformation inédite"
Dans une synthèse publiée en octobre 2024, la Direction générale des Entreprises (organisme rattaché au ministère de l’Économie et des Finances, NDLR) a donné le ton de ce qui nous attend chez nous, en France : "Le passage d’une production de véhicules thermiques à des véhicules électriques a de fortes conséquences pour l’ensemble de la filière, en particulier en termes d’emploi et de compétences. Cette transformation inédite à une telle ampleur pourrait se traduire dans la prochaine décennie par des opportunités de créations et des destructions d’emplois équivalentes d’environ 40 000 postes."
7 500 emplois dans l’automobile en Bretagne
Comment la Bretagne se situe-t-elle en termes d’emplois et de perspectives dans ce contexte ? La Dreets Bretagne (Direction régionale de l’économie, de l’emploi, du travail et des solidarités) estime à 7 500 le nombre d’emplois portés par la filière sur le territoire breton, soit 6 % des effectifs nationaux. Ce chiffre se réduit d’année en année. En 2006, le secteur comptabilisait 20 000 emplois sur le territoire. Mais c’est au temps où Stellantis employait 12 000 personnes, faisant alors office de pilier industriel pour toute une région.
L’UIMM Bretagne dispose pour sa part d’un comptage des structures de la métallurgie opérant pour le secteur automobile (en sont donc exclus les acteurs de la chimie ou de la plasturgie, NDLR). Elle estime que 120 établissements en Bretagne portent 5 500 emplois. "Ce sont les constructeurs, équipementiers ou des pure player de l’automobile. Cela peut aussi être des sous-traitants dont l’automobile ne représente qu’une partie de leur activité", souligne Mathieu Péraud, délégué général de l’UIMM 35-56.
Dépendance à Stellantis
80 % des adhérents de l’UIMM Bretagne tournés vers l’automobile déploient leur activité en Ille-et-Vilaine. Logique quand on sait que de nombreux sous-traitants bretons sont "branchés" en local à l’activité de l’usine Stellantis de Rennes. La liste des entreprises de rang 1 opérant pour l’usine bretonne (c’est-à-dire qui lui facturent directement ses services, NDLR) a été communiquée par le conseil social et économique (CSE) de l’établissement breton. Forvia, à Bains-sur-Oust (200 salariés environ), fait partie de celles-là. Le dernier équipementier du bassin de Redon fabrique des planches de bord et des panneaux de porte. OP Mobility (ex-Plastic Omnium), à Guichen, est aussi un fournisseur de l’usine rennaise. Il est expert dans la fabrication de pare-chocs et de pièces fragiles. Dépendantes de Stellantis, les deux entreprises ont dû ajuster leurs effectifs à la baisse après que l’usine rennaise a fait le choix d’internaliser sa fabrication d’injection plastique pour mieux servir son futur véhicule électrique. Laurent Valy, délégué syndical de la section CFDT au sein de l’usine bretonne et secrétaire du CSE explique : "Nous avons récupéré des presses de chez Fiat pour faire de l’injection plastique. La direction a été claire : on réinternalise l’activité sur les pièces volumineuses et on va chercher les petites pièces là où elles sont moins chères."
Une chaîne de valeur locale qui s’appauvrit
Le nouvel atelier plastique de Stellantis Rennes accueillera prochainement 150 salariés et pourrait fournir plusieurs autres usines du constructeur en pièces plastiques, en plus de La Janais. "On charge en effectif, mais ce sont des personnes qui viennent d’un atelier (d’outillage) qu’on va fermer. Il n’y a pas de licenciements mais il n’y a pas d’embauches non plus", déplore Laurent Valy qui se dit par ailleurs inquiet de l’appauvrissement de la chaîne de valeur locale. En ce début 2025, l’usine Stellantis de Rennes va se passer d’une équipe de production (250 intérimaires), le temps que le nouveau véhicule électrique soit lancé.
La Fonderie de Bretagne en échec
Ailleurs en Bretagne, d’autres entreprises font face à la crise du secteur de l’automobile et des transports au sens large. À l’instar de l’usine Michelin de Vannes, dont la fermeture a été évoquée pour la fin 2025. Le site conçoit des renforts métalliques pour former les squelettes des pneumatiques poids lourds. Sa prochaine disparition est dramatique pour tout un territoire : avec 300 salariés, le site Michelin est en effet le premier employeur privé de la ville de Vannes.
L’autre entreprise dont l’actualité a bouleversé le territoire à quelques jours des fêtes de fin d’année 2024 est la Fonderie de Bretagne (FDB), à Caudan (Morbihan). Ce fabricant de pièces techniques en métal (boites de vitesse, systèmes d’échappement…), qui a comme ancien propriétaire et comme client principal le groupe Renault, est en sursis. Le 20 décembre 2024, Marc Ferracci, ministre délégué chargé de l’Industrie, a annoncé l’échec des négociations à la reprise de l’usine par l’allemand Private Assets, Renault refusant de s’engager sur des volumes suffisants pour maintenir l’activité (lire par ailleurs). Le repreneur potentiel était pourtant soutenu par l’État. Cela pourrait annoncer la fin de l’entreprise bretonne. 350 emplois sont en jeu et pourraient disparaître.
Une carte de la CGT des suppressions d’emplois
La CGT, par l’intermédiaire de Sophie Binet, sa secrétaire générale, était venue à La Fonderie de Bretagne, fin décembre. Pour rendre compte d'une situation sociale tendue en France, la même organisation syndicale a publié une carte nationale des suppressions d’emploi qui a été beaucoup commentée. Des entreprises de la filière automobile y figurent à différents endroits de la Bretagne, et notamment dans le Finistère. C’est le cas du groupe suédois Autoliv, spécialiste mondial de l’équipement de sécurité automobile. L’entreprise pourrait licencier 220 salariés en France, dont une partie travaillant pour sa filiale Livbag à Pont-de-Buis-lès-Quimerch. C’est dans cette PME que sont fabriqués les générateurs de gaz que l’on retrouve dans les airbags.
Meunier SA (148 salariés) figure également sur cette carte de la CGT. Cette filiale du groupe brestois Meunier (200 salariés, 43 M€ de CA en 2023), qui comprend un site spécialisé dans le secteur automobile à Bruz (Ille-et-Vilaine) et un site de sous-traitance industrielle à Brest, a été placée en redressement judiciaire en novembre 2024. Cette procédure vise à permettre à son site bretillien de trouver de nouveaux débouchés après avoir perdu plusieurs contrats avec le secteur automobile. Le groupe finistérien évoque un carnet de commandes qui s’est "effondré" et "un manque de perspectives du marché automobile". "Nous nous devons d’anticiper et de maîtriser les évolutions et restructurations indispensables permettant de préserver la pérennité du groupe", rend compte le président du groupe Meunier, Vincent Pouteau.
"Saignée historique"
L’inquiétude est aussi de mise chez ZF Autocruise (120 salariés), à Plouzané près de Brest. Ce fabricant de radars serait menacé, après l’arrêt de la production de radars du futur sur le site finistérien. Un plan de sauvegarde de l’emploi (PSE) y a été ouvert début 2024, qui s’est traduit par la suppression d’une trentaine de postes. "Il y a une saignée dans l’automobile qui est historique", observe, inquiet, Mathieu Péraud. "Aujourd’hui, dans l’Ouest, contrairement à des régions comme les Hauts-de-France ou le Grand Est, on a perdu tellement de compétences que se pose la question de notre écosystème compétitif. Ce n’est pas un hasard si les sites dédiés à l’automobile comme Michelin, Valeo ou Bosch ferment. Et nous ne sommes pas à l’abri d’avoir d’autres fermetures de sites…"
Un dispositif d’APLD pour une quarantaine d’établissements bretons
Selon le représentant de l’UIMM 35-56, une quarantaine d’établissements bretons tournés vers le secteur de l’automobile ont actuellement recours au dispositif d’activité partielle de longue durée (APLD) "pour ne pas avoir à licencier et pour pouvoir maintenir les compétences dans l’entreprise". La question de la prolongation de cette mesure est à l’ordre du jour de la prochaine loi de finances pour 2025. Mathieu Péraud juge crucial de la maintenir "pour amortir le choc" de la filière.
Diversification en cours chez Talendi
En attendant, dans le contexte actuel de ralentissement du marché automobile, les entreprises de la filière n’ont que deux choix : se diversifier ou innover. L’entreprise adaptée industrielle Talendi, à Noyal-Châtillon-sur-Seiche (ex-Bretagne Ateliers, 510 collaborateurs, 17,5 M€ de CA), qui fournit Stellantis Rennes depuis plus de 50 ans sur différentes pièces (pavillons de toit, radiateurs, coffres à batterie…), a choisi la première voie.
La part du constructeur dans son activité globale représente 35 % et passera "sous les 30 % avec le prochain véhicule électrique", rend compte Damien Quillet, directeur général de Talendi depuis juillet 2024. Année après année, la contribution du secteur automobile aux revenus de l’entreprise diminue. Contre 10 millions d’euros en 2019, le chiffre d’affaires automobile n’a généré que 5,4 millions en 2024. 101 personnes travaillent sur cette activité contre 189 cinq ans en arrière. Pour compenser ce manque à gagner, Talendi s’est ouvert depuis plusieurs années sur un plan de redéploiement des ressources et de diversification. Grâce à plusieurs levées de fonds, elle s’est ainsi tournée vers les secteurs du tertiaire (dématérialisation de documents), du ferroviaire, de l’aéronautique, du machinisme agricole ou de l’économie circulaire plus récemment (panneaux solaires). Et le nouveau dirigeant veut poursuivre sur cette trajectoire, bien conscient que "dans l’automobile, on n’a pas de vision à dix ans". Talendi vient notamment de lancer un partenariat avec l’entreprise de textile dinardaise Royal Mer dans la fabrication de pulls marins. Damien Quillet espère que cette polyvalence suffira pour maintenir son rôle social, évoquant des signaux "globalement rouges dans la sous-traitance industrielle en 2025".
Montée en gamme technologique
L’innovation est le deuxième levier à actionner pour espérer passer la vague. Sergio Capitao, directeur général du pôle de compétitivité ID4Mobility, accélérateur de projets dans la mobilité au service de start-up et entreprises du Grand Ouest (480 membres), détaille les axes d’innovation pertinents. "Il y a d’abord la montée en gamme technologique du véhicule, tout ce qui est lié au numérique ou à l’électronique embarquée. On voit de gros acteurs comme Amazon ou Meta avancer sur ces sujets-là, d’où l’intérêt de pousser là-dessus. Le second levier c’est l’économie circulaire, la question de l’allongement de la durée de vie des véhicules et des matières (rétrofit, remanufacturing, recyclage…). Ça devient des unités business à part entière pour les constructeurs. Enfin, il y a un axe lié à la dimension électrique. Il y a toute la technologie des batteries, des moteurs électriques ou des bornes de recharge. Il y a un développement très important à faire pour accompagner l’évolution du parc automobile vers l’électrique."
Sanden investit dans une nouvelle ligne de production
L’électrique semble donc être le bon créneau sur lequel miser lorsque le marché sera mature et les coûts de fonctionnement moindres. Le nouvel actionnaire de Sanden Manufacturing Europe à Tinténiac (Ille-et-Vilaine), le chinois Hisense, en est bien conscient. Il engage 68 millions d’euros dans une nouvelle ligne de production de compresseurs de climatisation pour véhicules électriques (lire par ailleurs). La production devrait démarrer à la fin 2025. Dans cette usine de 560 salariés, qui avait supprimé 125 postes en 2021 en plein Covid, le personnel souffle, même si pour l’heure la nouvelle plateforme ne s’accompagne pas de créations d’emploi.
1 500 créations d'emplois en projet
Depuis Ergué-Gabéric près de Quimper (Finistère), le groupe Bolloré entend aussi tirer parti du virage électrique. Sa filiale Blue Solutions (500 salariés, CA : n.c.) est la seule entreprise au monde à produire en série des batteries solides de technologie lithium métal.
Une 4e génération de ces batteries sera fabriquée dans quelques années depuis "des tours modulaires installées dans le Grand Est", précise Richard Bouveret, PDG de l’entreprise. Le méga projet de l’industriel prévoit la création de près de 1 500 emplois pour un investissement de plus de 2,2 milliards d’euros. Bruno Le Maire, l’ancien ministre de l’Économie, s’était pressé dans le fief historique des Bolloré en mai dernier pour les premières annonces. Si la production de masse de ces batteries du futur ne démarre qu’en 2030, les constructeurs ont déjà des vues sur la technologie de Bolloré, éprouvée et reconnue. "Nos batteries solides sont plus légères que celles, liquides, actuellement sur le marché, et elles sont capables d’offrir une plus grande autonomie d’utilisation", prévient Richard Bouveret qui dit pouvoir designer des batteries "sur-mesure" (sur la charge d’énergie embarquée, NDLR).
Usine de recyclage de batteries
Le dirigeant révèle avoir signé "cinq accords de développement avec différents acteurs européens, américains et asiatiques". Ce sont les véhicules premium qui sont visés. Le site breton d’Ergué-Gabéric servira de base arrière de la gigafactory sur la partie développement. Une ligne de production pilote y verra le jour en 2025. Un projet d’usine de recyclage de batteries est également dans les cartons, qui sera lancé au second semestre contre un investissement de 50 millions d’euros. L’unité servira toutes les batteries utilisées par le groupe pour ses services en mobilité (Bluecar, Bluebus…). Entre 100 et 200 personnes supplémentaires (techniciens supérieurs, ingénieurs et docteurs) seront embauchées. Les opportunités de créations d’emploi évoquées par la Direction générale des Entreprises dans la décennie à venir sont bien réelles. Et elles sont en Finistère-Sud.