Inondations : les acteurs économiques des Hauts-de-France entre deux eaux
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Inondations : les acteurs économiques des Hauts-de-France entre deux eaux

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Trois ans après l'enchaînement des crues dans le Pas-de-Calais, dans une région naturellement exposée au risque littoral, les acteurs économiques des Hauts-de-France commencent à prendre la mesure du changement climatique. Mais anticiper l'adaptation reste difficile, a fortiori dans les PME-ETI. L'esquisse d'une filière de prévention pourrait changer la donne.

Une vue des anciens locaux de l'entreprise SBE, à Saint-Léonard (Pas-de-Calais), lors des inondations survenues durant l'automne. 2023 — Photo : SBE

Les dernières crues enregistrées cette année en Loire-Atlantique, en Charente-Maritime ou dans le Maine-et-Loire ont fait tristement écho aux inondations survenues dans le Boulonnais et l’Audomarois, deux territoires du Pas-de-Calais, durant l’automne 2023. Cette même année, le cabinet australien XDI, spécialisé dans l’analyse des risques physiques liés au changement climatique, publiait un classement des régions mondiales les plus exposées à horizon 2050.

Dans l’Hexagone, l’inquiétante première place revient aux Hauts-de-France, pour des raisons de topographie et de cumul des risques hydrauliques. Entre 300 000 et 500 000 logements seraient situés en zone inondable dans la région, avec une forte concentration dans le Nord et le Pas-de-Calais, selon la DREAL (la direction de l’État qui pilote la transition écologique en région). Côté entreprises, elles seraient 40 000 concernées. Au centre des attentions, on retrouve le triangle Calais, Dunkerque et Saint-Omer, secteur largement situé sous le niveau de la mer.

L’heure est à l’état des lieux

Pour avoir une vision globale et prospective du sujet, plusieurs analyses ont dernièrement été ordonnées. Une agglomération comme Dunkerque, dont le renouveau industriel est très scruté, et son Grand Port Maritime, ont lancé conjointement leurs investigations sous le haut patronage du Pôle Métropolitain du Littoral. "Notre niveau de protection est très honorable", assure Julien Jadot, directeur cycle de l’eau à la Communauté urbaine de Dunkerque. Une première période de travaux a été lancée en 2016, pour remettre à niveau les systèmes d’endiguement, "mais nous commençons à regarder l’après". Une démarche exploratoire appelée à se croiser avec une autre étude, dite de vulnérabilité, lancée par le port, à la demande de l’État pour définir un plan d’adaptation au changement climatique.

Une vue du siège du Grand Port Maritime de Dunkerque — Photo : GPMD

Les conclusions respectives de ces travaux sont attendues fin 2026. "Notre objectif, cette année, est d’avoir une bonne connaissance des risques de submersion sur le territoire portuaire", indique David Lefranc, directeur de l’aménagement et de l’environnement du port. Il dit étudier plusieurs scénarios en poussant le curseur des préconisations de la TRACC, le Troisième plan d’adaptation national au changement climatique. "Nous nous projetons à horizon 2100-2150", complète-t-il.

Une série d'aménagements

Si des aménagements sont envisagés sur le port est de Dunkerque, plus ancien, le port ouest, qui concentre tous les développements industriels futurs du territoire, ne serait pas concerné. "Les pré-études montrent que l’altimétrie des ouvrages permettra d’absorber le niveau de la mer, au moins jusqu’à l’année 2100" indique le port.

Mêmes garanties en cas d’inondations continentales. Les zones aménagées sont surélevées : sur près de deux mètres, pour la Zone Grandes Industries (ZGI), où est implantée la gigafactory Verkor, et jusqu’à trois mètres pour la zone DLI (Dunkerque Logistique International). La future ZIA, Zone Industries d’Avenir, qui doit offrir une surface commercialisable de 220 hectares, sera, elle aussi, aménagée sur trois mètres, dès 2027, avec un système qui doit retenir davantage d’eau qu’une crue centennale.

Un processus qui sera encore amélioré dans le cadre de l’aménagement de ZGI 3, "dont les travaux doivent démarrer en fin d’année", précise l’acteur portuaire. Autrement dit, toutes les mesures seraient prises pour mettre à l’abri les usines, actuelles et à venir.

Les grands industriels sensibilisés

Les grands industriels s’emparent aussi du sujet. En octobre dernier, le Secrétariat permanent pour la prévention des pollutions et des risques industriels (S3PI) de l’Artois, dans le Pas-de-Calais, a accueilli une journée de mobilisation autour de l’adaptation de l’industrie au dérèglement climatique. À la tribune : Aluminium Dunkerque, le groupe Roquette ou EDF, exploitant de la centrale nucléaire de Gravelines (Nord). Des échanges qui tiennent pour le moment davantage du partage de bonnes pratiques entre gros exploitants, pour garantir la sécurité d’installations classées Seveso. Avant d’aller plus loin ?

Nécessaire acculturation des PME et ETI

Pourtant, la prise de conscience est loin d’être présente chez la majorité des dirigeants, notamment au sein des PME ou ETI. "Il y a un vrai travail d’acculturation au risque d’inondation, c’est un réflexe qui n’existe pas actuellement", estime Guillaume Dubois, patron de la société Uniject dans le Pas-de-Calais (3,5 M€ de CA, 30 salariés).

"En 2025, seuls 2 % des dirigeants français considéraient le risque inondation comme un vrai sujet."

Lui en sait quelque chose. Sa société, qui s’est fait un nom dans la conception de pièces industrielles composites, se diversifie vers les protections anti-inondation, sous la forme de batardeaux, suite aux épisodes de 2023. Son produit, commercialisé sous la marque Forteos, atteint déjà 15 % de son chiffre d’affaires, avec l’ambition de couvrir la moitié d’un prévisionnel à 8 millions d’euros, d’ici 2028. Mais les PME et ETI restent minoritaires dans son portefeuille clients. "C’est encore loin de leurs préoccupations immédiates. En 2025, seuls 2 % des dirigeants français considéraient le risque inondation comme un vrai sujet", constate-t-il, gestion du quotidien oblige.

Comme un symbole de ce phénomène, le pôle de compétitivité Team2, dédié à l’économie circulaire, devait d’ailleurs organiser courant mars plusieurs tables rondes consacrées à l’adaptation au changement climatique : l’événement a dû être reporté, par manque de participants.

Des outils d’évaluation des risques

Pour accélérer cette acculturation, la Banque de France a dévoilé, début mars, un indicateur permettant d’évaluer les risques climatiques des entreprises. Développé avec Météo France, l’outil se veut gratuit et accessible à tous les dirigeants, depuis le portail de la banque centrale. Baptisé Odacc, il avait été évoqué lors des inondations de 2023 et aura nécessité un certain temps de développement… Mais il n’intègre pas encore les risques littoraux et les inondations continentales dans son modèle. "Les multiples facteurs d’inondations rendent la modélisation compliquée", concède Stéphane Martinat, directeur de la Banque de France en Hauts-de-France.

Stéphane Martinat, directeur de la Banque de France dans les Hauts-de-France — Photo : Banque de France

Le calendrier d'intégration, dans cet outil, des risques littoraux et les inondations continentales reste à définir, mais la fonction connaîtra, là aussi, une phase de test. "Il ne s’agit pas de dire qu’il ne peut plus y avoir d’entreprise à tel ou tel endroit. L’outil a été conçu pour se projeter : il va être primordial pour prévenir les entreprises et évaluer ce qu’elles peuvent faire à leur niveau, privilégier tel ou tel foncier pour de futurs investissements", poursuit Stéphane Martinat.

Sur les tests effectués sur les autres types de risques, "il y a de vraies prises de conscience pour équilibrer les investissements et les mettre en place au bon moment", estime-t-il. À l’autre bout du spectre, le logiciel devrait aussi s’avérer utile pour renseigner les assurances dans le calcul de leurs primes de risque. "L’idée est de renforcer le dialogue entre les dirigeants, les assureurs et les financeurs".

Banquiers et assureurs sur le front

Le secteur de la bancassurance commence d’ailleurs à développer ses propres outils pour limiter l’impact des inondations. Sur le sujet, le Crédit Agricole Nord de France se revendique précurseur. Dès juin 2023, la caisse régionale s’est lancée dans le développement d’un outil de mesure du risque climatique, en tenant compte des projections du GIEC (le groupe d’experts de l’ONU sur le changement climatique) et de la TRACC. Ce projet est piloté avec le concours de la direction des risques du groupe et de son assureur dommages, Pacifica. S’il ne concerne pas uniquement les risques liés à l’eau, l’outil a un nom de code emblématique : Atlantide, en référence à la cité engloutie dans la mythologie grecque.

Thierry Lebrun, directeur de la Banque des Transitions du Crédit Agricole Nord de France — Photo : Emmanuel Delbergue

La première version du logiciel a été révélée en mars 2025, et depuis janvier 2026, la banque commence à prendre en compte les scores d’Atlantide dans sa politique de crédit pour les entreprises et les collectivités.

L’organisme bancaire l’assure : l’adoption de l’outil sera progressive et se fera en concertation avec les clients, entreprises et collectivités avant tout. Le logiciel a vocation à se déployer, à terme, dans les 39 caisses régionales du groupe, avec le concours de Nord de France. "Nous voulons aider les décideurs à valider leurs investissements", indique Thierry Lebrun, directeur de la Banque des Transitions chez Crédit Agricole Nord de France. Au-delà de l'outil, ce service a une autre ambition : construire des solutions d'accompagnement à l'adaptation pour demain, où tout reste à écrire.

De la niche au marché

Uniject est l’un des maillons de cette filière naissante. Il y a un an et demi, son dirigeant Guillaume Dubois a intégré une commission de normalisation axée sur les dispositifs anti-inondation, tout juste constituée par l’Afnor (l’organisme français qui élabore et coordonne les normes), aux côtés d’une quarantaine d’assureurs, experts techniques, fabricants et distributeurs de différents dispositifs utilisés en prévision de ces aléas.

Et, le mois dernier, il a ouvert son capital au fonds d'investissement parisien Starquest, qui a obtenu la gestion du CCRF. Abondé par les cotisations catastrophes naturelles, ce fonds de 100 millions d’euros a été créé en 2025 par la Caisse Centrale de Réassurance (CCR), à des fins de prévention. "Les assureurs challengent les différents modèles possibles sur le sujet. On peut imaginer qu’ils proposent, demain, des dispositifs anti-inondation, comme ils proposent des systèmes d’alarmes dans leurs contrats, présage Guillaume Dubois. Chacun essaie de comprendre ce qui devient un marché".

Victime des inondations de 2023 dans le Pas-de-Calais, via sa filiale SBE, le breton Cordon Group a développé un data center mobile pour permettre aux entreprises de poursuivre leur activité dans ce type de situation — Photo : Cordon Group

Olivier de Rugy, directeur général de Cordon Group (4 000 salariés, 450 M€ de CA), se positionne lui aussi sur ce marché naissant. Victime des inondations de 2023 sur le site de sa filiale SBE, qui répare du matériel électronique près de Boulogne-sur-Mer (Pas-de-Calais), l’industriel breton a sauvé les meubles grâce à un data center mobile, qu’il avait développé quelques mois plus tôt, pour des applications dans le secteur de la Défense. SBE y a eu recours lors des inondations pour sauvegarder ses données et assurer ainsi une continuité de son activité. Fort de cette expérience, Cordon Group a retravaillé ce data center mobile et le commercialise depuis mars auprès des entreprises, comme un outil garantissant une continuité de l'activité en cas de catastrophe climatique.

Une région précurseure ?

"Tout l’enjeu est de faire en sorte que les Hauts-de-France, aujourd’hui, et l’ensemble de l’Hexagone demain, soient en situation de développer une économie adaptée aux impacts du changement climatique", résume Thierry Lebrun. De par sa situation, la région Hauts-de-France peut-elle s’imposer demain comme un leader de cette prévention contre les risques climatiques et, a fortiori, hydrauliques, comme elle se positionne aujourd’hui sur l’IA ou les batteries électriques ?

Le Crédit Agricole Nord de France a, de son côté, décidé de poser un premier jalon en préparant un forum de l’adaptation au changement climatique, pour contribuer à la mobilisation des acteurs en Hauts-de-France. La date reste pour l’instant à la discrétion des intéressés, mais l’événement devrait se tenir dans le courant de l’année. "Notre intention est de contribuer aux coalitions territoriales. Il y a besoin urgent de se mobiliser collectivement".

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