Alpes-Maritimes
"Face à leur dépendance à l’eau, les entreprises doivent être lucides"
Interview Alpes-Maritimes # Transition écologique

Emma Haziza hydrologue "Face à leur dépendance à l’eau, les entreprises doivent être lucides"

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Au 2e Forum Alcyon, dédié à la transition écologique des entreprises, le 2 juillet dernier, l’UPE06 et le Medef Sud avaient invité Emma Haziza. L’hydrologue a éclairé l’auditoire sur la crise de l’eau - sujet qui touche particulièrement la région Paca - accentuée selon elle par l’artificialisation des sols notamment, mais aussi de ce qui peut être fait pour limiter notre dépendance à l’eau.

Emma Haziza est hydrologue, experte dans le développement de stratégies pour la résilience des territoires — Photo : Olivia Oreggia

Alors que le territoire maralpin est régulièrement impacté par l’eau ou le manque d’eau, entre inondations et sécheresse, que peuvent faire les entreprises locales ?

Elles doivent d’abord se poser la question : sur quoi sont-elles vulnérables ? En matière d’inondations, Cannes et Mandelieu avaient été particulièrement meurtris (les inondations avaient fait 20 morts en 2015, N.D.L.R.), sur l’état des sols, de risque de sécheresse, de pénurie ou de restriction d’eau. Car s’il y a des restrictions, cela joue directement sur l’économie. Le monde entrepreneurial doit davantage anticiper. Doit-on mettre en place des économies d’eau ? d’autres stratégies ? des usines sèches ? Ce sont des questions cruciales dont les réponses ne sont pas les mêmes selon les territoires. Ainsi des maires du Pays de Fayence ont décidé l’an dernier de suspendre les permis de construire à cause de la sécheresse. Ce n’est pas la même situation à Nice où il y a une grande plaine d’alimentation avec le Var.

"Il faudra générer des sortes d’audits complets de ses vulnérabilités et les regarder en face."

Il faut donc faire un audit de son activité et de sa propre dépendance à l’eau. Si je vends un produit fabriqué en Chine par exemple, il faut s‘interroger : reste-t-il de l’eau là-bas ? Dois-je changer de territoire d’exploitation ? Est-ce encore possible dans une phase où l’on s’appuie sur des ressources non renouvelables ? Il faudra ainsi générer des sortes d’audits complets de ses vulnérabilités, les regarder en face et ensuite prendre des décisions sur des actions économiques.

Selon vous, une des solutions est aussi de planter des arbres ?

Oui, il faut planter les bonnes espèces aux bons endroits, des espèces endémiques donc, méditerranéennes ici, ou au moins utiliser du béton poreux pour construire et laisser pénétrer l’eau dans les sols, enlever des pavés de nos terrasses. Nous sommes capables aujourd’hui de recréer des cycles de l’eau dans le désert, en mettant de la matière organique dans les sols, on est capables de restaurer l’albédo des sols (son pouvoir réfléchissant, N.D.L.R.). Nous pouvons ensemencer des nuages et cultiver la pluie grâce notamment à une bactérie que l’on trouve sur les végétaux et les arbres.

Invitée au 2e Forum Alcyon, organisé à Mandelieu par l’UPE06 et le Medef Sud, Emma Haziza s’est exprimée sur la crise de l’eau — Photo : Olivia Oreggia

Il existe des solutions. Mais je vois encore des situations absolument terribles dans des villes dont je tairai le nom, qui arrose chaque nuit, avec de l’eau potable, leurs espaces verts, qu’il pleuve, qu’il vente ou qu’il neige. Cela ne peut plus se produire, il faut aller vers du bon sens. Chacun est capable de réfléchir. J’ai en cela une grande confiance dans les chefs d’entreprise, car être entrepreneur c’est aussi être courageux. S’ils comprennent qu’il s’agit de leur propre vulnérabilité, ils agiront au-delà des questions réglementaires.

"De 170 litres d’eau par jour et par personne dans un camping à plus de 2 800 litres dans un hôtel 5 étoiles."

Qu’en est-il notamment dans le secteur du tourisme, particulièrement sollicité dans les Alpes-Maritimes, que vous avez évoqué ?

C’est une vraie question. Je suis en train d’étudier les flux touristiques et leur consommation en eau suivant leur niveau d’usage. Cela va de 170 litres d’eau par jour dans un camping, à des hôtels cinq étoiles de la Côte d’Azur que nous avons audité, à 2 800 à 3 000 litres d’eau par jour et par personne, sans compter l’arrosage des espaces verts et les piscines. Ce système-là va aussi devoir être modifié. L’hôtellerie va devoir s’interroger.

Par ailleurs, on a observé que les flux migratoires saisonniers type Airbnb explosent dans des zones qui sont déjà en tension hydrique. Ces questions sont cruciales pour tous les hôteliers et plus largement, pour tous ceux qui vivent du tourisme. Pourra-t-on encore accueillir ces flux touristiques dans cinq ans ?
Les grands acteurs de l’agroalimentaire ou encore, bien sûr, ceux du secteur agricole, doivent aussi s’interroger et être lucides. Il faut parfois lâcher un peu les modes de pensée très figés de certains lobbyistes. Il nous faut avancer tous ensemble et avoir des logiques territoriales fortes.

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