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Entreprise familiale : la formation, clé de voûte du succès de la transmission d'entreprise
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Entreprise familiale : la formation, clé de voûte du succès de la transmission d'entreprise

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Longtemps négligée par les cursus classiques, la formation à la reprise d’entreprise familiale sort peu à peu de l’ombre. Entre héritage, gouvernance, transformation et quête de légitimité, les futurs repreneurs doivent acquérir bien plus que des compétences en gestion. Quelques écoles pionnières commencent à leur proposer des parcours sur mesure, à la croisée de l’académique et de l’humain.

L’école de commerce nantaise Audencia forme les futurs successeurs d’entreprises familiales, à travers sa chaire "Entrepreneuriat familial & société" — Photo : Audencia

Entre les formations spécialisées proposées par certaines écoles de commerce et les MBA classiques, les repreneurs d’entreprise disposent d’un éventail de possibilités pour se former. Alain Moy, président du Cedef, le Cercle des enfants dirigeants d’entreprises familiales, se félicite du bon écosystème français avec bon nombre de grandes écoles de commerce et d’ingénieurs qui ont intégré une chaire dédiée avec des programmes adaptés. "Il y a un vrai regain des formations, projets et programmes spécifiques à la transmission d’entreprises familiales", souligne-t-il. Philippe Grodner, président du FBN France (pour Family Business Network, réseau mondial d’entreprises familiales) déplore de son côté une offre encore marginale et peu structurée. Selon lui, la reprise d’entreprise familiale reste "un angle mort pédagogique".

Des formations encore peu nombreuses

Si quelques établissements comme Dauphine, Audencia ou HEC ont récemment ouvert des chaires sur le sujet, ces initiatives restent isolées et encore peu intégrées aux cursus majeurs des grandes écoles. Ce que confirme également Vincent Calvez. Le responsable de l’Institut des Entreprises Familiales à l’Essca regrette que l’entreprise familiale souffre encore à l’occasion d’une image vieillissante : "poussiéreuse", "coincée dans sa région", peu compatible avec les aspirations de jeunes diplômés attirés par la start-up nation. Pour faire face à ces défis, l’Essca a ainsi ouvert sa propre chaire il y a cinq ans. Alors même que les enjeux sont énormes, la reprise d’une entreprise familiale est un sujet complexe qui ne doit pas seulement être abordé par le prisme académique. "Les étudiants qui viennent d’entreprises familiales doivent se sentir compris dans la complexité de leur environnement et de leur métier", insiste Vincent Calvez.

Ecouter les témoignages de repreneurs

Les futurs repreneurs ont besoin d"'un parcours de formation équilibré" alliant témoignages de membres d’entreprises familiales et formation académique avec des experts aux compétences complémentaires – experts en mentorat, psychologues d’entreprises, avocats spécialisés en médiation familiale, consultants en stratégie, etc., indique Vincent Calvez. Convaincu que "par l’émotion passe la transmission", le responsable de l’Institut des Entreprises Familiales plaide pour des témoignages forts de repreneurs : "Le transfert entre notion défendue et notion retenue est plus fort lorsque les étudiants savent que la personne parle de son vécu". Cela renforce à la fois l’authenticité, la crédibilité et l’impact émotionnel du discours. "Ce n’est pas juste un parcours de formation avec des interventions de professeurs qui n’ont que les compétences académiques qu’il leur faut, c’est un parcours qui leur parle", résume-t-il. Outre "la méthode des cas", qui permet aux étudiants repreneurs d’être confronté à des incidents critiques qu’ils devront vivre dans leur aventure familiale, il milite également pour leur redonner la parole. Regrettant des enseignements "trop descendants", il encourage à questionner les étudiants repreneurs pour qu’ils s’interrogent sur ce qu’ils feraient dans les mêmes circonstances.

Adopter une posture entrepreneuriale

Pour Miruna Radu-Lefebvre, responsable de la chaire "Entrepreneuriat familial & société" de l’école de commerce Audencia à Nantes, ces repreneurs familiaux doivent endosser un véritable rôle d’entrepreneur. Avec cette première chaire créée en 2013, Audencia veut former et préparer les successeurs d’entreprise familiale. "Ils ne doivent pas embrasser une posture de continuité mais se positionner comme des entrepreneurs capables de piloter l’entreprise dans un environnement de plus en plus concurrentiel et incertain", explique-t-elle.

L’entreprise familiale doit rester agile, capable de se transformer, d’évoluer et de s’adapter au fil des générations, en identifiant de nouvelles opportunités d’affaires, en explorant de nouveaux marchés, en faisant évoluer le business model ou en transformant son organisation. Partant du principe qu’il s’agit avant tout d’une ressource entrepreneuriale à développer, la formation les encourage à changer de posture et de manière de diriger, sans se sentir enfermés dans une logique de pure pérennisation. "Cela leur donne une plus grande liberté d’action", souligne-t-elle. Le programme, qui se déroule sur six mois à raison de deux jours par mois, accueille volontairement des promotions resserrées d’une dizaine de participants. Ce format favorise des échanges intimes et approfondis, dans un climat de confiance où chacun peut partager ses questionnements, ambitions et incertitudes.

Relever le défi de l’émancipation

Entre continuité et transformation, les successeurs apprennent ainsi à s’émanciper tout en préservant ce qui fait l’identité de l’entreprise. Un défi propre à la reprise familiale, qui suppose de se démarquer de l’héritage reçu. "Il doit être en capacité de se distinguer par ses croyances, ses pratiques, sa manière de faire", relève Miruna Radu-Lefebvre. Soulevant le "conflit de loyauté" auquel ils doivent parfois faire face, entre leur sentiment d’être redevables envers leur famille et ses valeurs, et leurs obligations vis-à-vis de l’entreprise, les successeurs doivent apprendre à trouver leur propre équilibre pour prendre des décisions justes, à la fois fidèles à l’histoire familiale et adaptées aux réalités économiques.

"Devenir dirigeant demain, ce n’est pas forcément faire comme ses parents",

"Ils doivent prendre conscience de leur place, de cette complexité et de leur rôle à jouer dans l’entreprise en tant que maillon dans une longue histoire familiale", poursuit-elle. Le programme de formation dispensée par Audencia leur permet d’acquérir des compétences clés sur la dynamique familiale, actionnariale et de gouvernance de ces entreprises afin qu’ils soient "en capacité de se positionner de manière stratégique". Car "devenir dirigeant demain, ce n’est pas forcément faire comme ses parents", met en garde Alain Moy. "Il ne s’agit pas simplement d’un passage de témoin, mais d’une véritable réappropriation du projet", confirme Laurent Allard, associé et cogérant au sein du cabinet de conseil pour les entreprises familiales Family & Co.

S’approprier le projet

Pour que motivation et engagement soient au rendez-vous, "le successeur doit pleinement prendre les commandes et s’approprier le projet, car il n’est pas là uniquement pour perpétuer la vision de son prédécesseur", poursuit-il. Le successeur doit avoir toute liberté de penser et d’autonomie et "écrire son propre projet", prévient-il. C’est là que la formation dispensée par Audencia prend tout son sens, avec, en fin de parcours, la présentation par les participants de leur projet entrepreneurial au sein de l’entreprise familiale devant un jury, accompagné de leur vision stratégique pour l’avenir. Objectifs : développer leur leadership et leurs compétences d’entrepreneur. Ce travail d’appropriation leur offre ainsi le recul nécessaire pour réinterpréter le projet familial à leur manière, en prenant de la hauteur par rapport à l’héritage reçu, tout en préparant l’entreprise aux enjeux futurs.

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