Le groupe mayennais V and B est distributeur de boissons et à la tête d’un réseau de 300 caves-bars ; l’entreprise nantaise Neodif distribue, elle, des boissons à destination des professionnels, dont des bars et des caves indépendantes. Les deux acteurs peuvent être concurrents mais ne sont pas pour autant mauvais amis. Ils ont déjà une société en commun pour grouper les achats auprès de certains fournisseurs. Les deux sociétés mènent ensemble un autre projet, qui entre en chantier : la construction d’une brasserie à Château-Gontier-sur-Mayenne.
15 millions d'euros à 50-50
Elle se nommera The French Factory. Ses capacités de production s’élèveront à 100 000 hectolitres par an. L’unité doit être livrée fin 2025 pour des premières mises en vente début 2026. Cet investissement de 15 millions d'euros est réalisé à parts égales. Il permettra d’alimenter les deux distributeurs en fûts de bière d’une seule gamme : de la blonde légère, la plus consommée par les Français. L'outil sera un moyen de se rendre moins dépendants des brasseurs étrangers, belges et allemands en particulier. Les clients visés par The French Factory sont des cavistes, des associations, des festivals, des entrepositaires.
Limiter les tentions dans les flux
Le déclic est venu lors de l’Euro de football en 2021, qui s’est déroulé après le Covid dans onze villes européennes, à Londres, Munich, Glasgow, Amsterdam ou encore Saint-Pétersbourg. "Les fournisseurs belges et allemands nous ont un peu délaissés à cette période pour fournir les pays du Nord, raconte Emmanuel Bouvet, l’un des deux associés fondateurs du groupe V and B. On avait déjà imaginé se rendre moins dépendants depuis quelques années." Ces tensions dans les flux d’approvisionnement ont également décidé Neodif à se lancer. "À deux, on partage les risques financiers. Pour alimenter le marché de masse très concurrentiel, nous devons limiter nos charges pour conserver un prix compétitif. Investir seul n'était pas possible. Nous avions même imaginé un troisième investisseur", nous dit le dirigeant nantais, Gildas Hays.
"Nous avons aussi de plus en plus de clients qui nous demandaient de la bière française, en particulier des cavistes qui font de l’événementiel, poursuit le patron de Neodif. Or, en France, beaucoup de brasseries se sont orientées vers la bière de qualité au détriment de la bière de masse." Les deux partenaires confient d'ailleurs que de la prestation pourra être réaliser pour d'autres brasseurs.
Moins de transport
Les deux partenaires font également valoir la diminution de l’empreinte carbone de ces volumes qui ne seront plus à importer. "Nous allons à la fois réduire les coûts de transports et le nombre de camions, souligne Emmanuel Bouvet. Notre production entraînera les aller et venues de centaines de camions en moins sur les routes chaque année."
"Un jour Neodif a un camion en Belgique et V and B en Allemagne, le lendemain, c'est l'inverse", ajoute Gilgas Hays. "Pour aller plus vite dans le projet, nous aurions aussi pu racheter une brasserie qui a déjà une notoriété. Mais en France, les brasseries de cette taille sont équipées pour produire de la bière de qualité. Pour produire de la pils ou de la lager, nous aurions du acheter une entreprise en Belgique ou en Allemagne. C'était revenir à la case départ."
Des partenaires déjà voisins
The French Factory sera implantée à Château-Gontier-sur-Mayenne, où V and B a son siège et sa centrale logistique, et Neodif sa base logistique principale. Le premier a en effet aidé le second à déployer ses capacités de distribution depuis la ville mayennaise, en 2013. "Au départ, je n'avais pas d'argent", relate Gildas Hays. En 2018, il s’y est agrandi, et a fait construire un bâtiment logistique de 6 000 m2.
"Ce bâtiment est en cours d’extension, pour trois millions d'euros, et atteindra plus de 10 000 m2, avec trois cellules de 3000 m2 et 1500 m2 en semi-couvert ainsi que des bureaux. Nous allons y regrouper le stockage des fûts, jusqu’ici dans notre ancien dépôt." C’est sur ce site que la future brasserie sera implantée. Ces locaux sont situés en face de la microbrasserie de Mont Hardi appartenant à V and B. C’est l’une des deux marques appartenant au groupe mayennais, avec la Levrette, commercialisées par Neodif.
Une brasserie automatisée
La future brasserie mayennaise sera équipée de vingt fermenteurs de 40 000 à 50 000 litres, de deux silos de stockage de 60 tonnes pour le malt d’orge, et de deux silos de stockage pour les coproduits. Il s’agit des drèches brassicoles, qui seront envoyées dans l’industrie de l’alimentation animale. Deux silos stockeront les levures, qui iront ensuite alimenter un méthaniseur. La salle de brassage sera automatisée, avec une ligne d’enfûtage à la manutention elle aussi robotisée. L’unité pourra produire 240 fûts à l’heure, avec seulement cinq salariés au départ, et une dizaine à plein régime. "Là, on passe sur une production en mode industriel", commente le patron de V and B.
Ces installations, "c’est ce qui existe dans une vingtaine de brasseries en France de cette taille", indique Arnaud Huchet, consultant brassicole indépendant.
Une bière locale avec l'esprit artisanal
Le Breton, qui présente quinze ans d’expérience dans la brasserie finistérienne Britt, conseille aussi V and B et Neodif pour l’élaboration de leurs recettes de bières respectives. "Le choix s’est porté sur une production 100 % à base d’orge, sans ajout de maïs ou de riz comme peuvent le faire les industriels par souci d’économies. Cela représentera environ 4,4 tonnes d’orge, soit 4 % du volume de bière. À 95 %, c’est de l’eau. Avec 15 kilogrammes de houblon par 10 000 litres pour donner l’amertume." Chaque entreprise aura sa marque. "Nous n’avons pas encore le nom", avoue Emmanuel Bouvet.
Une année sans soif
Ce projet arrive alors que les ventes ne sont pas à leurs meilleurs niveaux. Entre inflation et été pluvieux, peu propice à la consommation. "Je n’ai jamais vu ça en trente ans", confie Emmanuel Bouvet. "C’est la même chose en Belgique et en Allemagne", rapporte Arnaud Huchet.
"Le marché est saturé, observe Gildas Hays. J'avais imaginé que le marché français atteindrait ce plafond en 2027. Le Covid a tout accéléré. Il y a quinze ans, il y avait 300 brasseries en France, on en compte 2500 aujourd'hui. Certaines rencontrent des difficultés. Une restructuration a commencé." Sans difficultés financières, la brasserie du Mont Blanc (Savoie) a ainsi été rachetée par le célèbre groupe belge Duvel en 2023.
Deux acteurs solides de la distribution
V and B commercialise 5 000 références de bières, dont une trentaine de Pils en gros volumes (150 000 hectolitres). Le groupe commercialise aussi des vins, y compris à l’export, et des spiritueux. "Nous devrions réaliser 110 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2024", indique Emmanuel Bouvet. V and B possède aussi un réseau franchisé de 300 caves-bars et 14 Levrette Café.
De son côté, Neodif commercialise 4 000 références de bières françaises, allemandes et belges hors gros industriels auprès de grossistes et de la grande distribution ; des centrales d’achat ou des magasins en direct pour un total de 1 500 points de vente. La société approvisionne aussi 450 bars, cavistes et entrepôts indépendants. L'entreprise emploie 120 personnes, dont une trentaine au siège à Bouguenais et une vingtaine de commerciaux.