Ingénieur et spécialiste des questions énergétiques, polytechnicien, Édouard Roblot vous venez de publier "Vivre sans CO₂". Pourquoi avoir écrit ce livre ?
Je suis ingénieur et je travaille depuis une quinzaine d’années sur les questions énergétiques, aussi bien dans le secteur public que privé. J’ai notamment travaillé à la Commission de régulation de l’énergie, au cabinet de la présidente de la Région Île-de-France, puis développé des activités dans les énergies renouvelables.
Aujourd’hui, je travaille au sein du groupe Idex, une ETI française spécialisée dans le développement, la construction et l’exploitation d’infrastructures énergétiques décarbonées (réseaux de chaleur et de froid, biomasse, géothermie, solaire). Fondé en 1963, notre groupe emploie près de 6 400 salariés et a réalisé 2,1 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2025.
Au quotidien, dans le cadre de mon travail, je vois des solutions qui fonctionnent. Nous déployons des installations d’énergies renouvelables rentables, des projets d’efficacité énergétique qui marchent. Pourtant, dans le débat public, j’entends sans cesse que la transition est impossible, qu’elle coûtera trop cher ou qu’il vaut mieux attendre. Ce décalage m’a frappé. J’ai voulu montrer qu’il existe un chemin crédible pour vivre sans CO₂.
Vous affirmez que le véritable problème n’est pas l’électricité mais les énergies fossiles. Pourquoi ?
Cet entretien se tient alors que nous sommes à Nantes, qu’il fait 45 degrés dehors et que c’est la seconde vague de chaleur, après celle de mai. Nous venons de battre des records de chaleur jamais enregistrés dans notre pays. Le réchauffement climatique est là, et il est d’abord la conséquence de la combustion des énergies fossiles. Elles sont responsables de la quasi-totalité des émissions de CO₂, qui représentent elles-mêmes l’essentiel des gaz à effet de serre.
En France, beaucoup pensent que notre énergie est déjà largement décarbonée grâce au nucléaire. C’est faux. En réalité, près de 60 % de notre consommation d’énergie repose encore sur le pétrole et le gaz, via les transports, le chauffage. Tant que nous continuerons à les utiliser, à les brûler, nous ne réglerons pas le problème climatique. Notre objectif devrait donc être de sortir progressivement des énergies fossiles d’ici 2050.
Votre livre ne plaide pourtant ni pour la décroissance ni pour une révolution des modes de vie…
C’est précisément ce qui le différencie de beaucoup d’ouvrages publiés ces dernières années. Je ne dis pas qu’il faut bouleverser notre société ou renoncer au confort. Je propose un projet collectif. Le débat est trop souvent réduit à des injonctions ou à des constats alarmants. Moi, je pars d’une question simple : comment organiser concrètement une société sans CO₂ ? C’est une approche beaucoup plus mobilisatrice, concrète, efficace.
Selon vous, la France souffre surtout d’un manque de vision ?
Oui. Depuis plusieurs décennies, nous avons cessé de penser l’énergie comme un projet collectif. Les politiques publiques se sont succédé avec des mesures parfois contradictoires. Prenons l’exemple du chauffage au fioul : il a été fortement encouragé avant d’être interdit quelques années plus tard. Comment voulez-vous que les Français adhèrent à une politique écologique si les règles changent en permanence ? La transition énergétique est une politique de temps long. Elle suppose un cap stable pendant vingt ou trente ans. Elle suppose donc de ne pas changer tous les cinq ans. Nous sommes aux portes de nouvelles élections présidentielles, il y a une fenêtre d’opportunité pour mettre ce sujet sur la table.
"Une voiture électrique transforme près de 90 % de l’énergie qu’elle consomme en mouvement, contre environ 25 % pour un moteur thermique."
Vous défendez une bascule vers l’électricité. Est-ce la clé ?
Je préfère parler d’un basculement des énergies fossiles vers l’électricité plutôt que "d’électrification", qui peut donner l’impression d’une contrainte. Aujourd’hui, nous n’avons pratiquement pas commencé cette transition. La part de l’électricité dans notre consommation d’énergie est quasiment stable depuis plusieurs décennies. Pourtant, l’électricité est beaucoup plus efficace que les énergies fossiles. Une voiture électrique transforme près de 90 % de l’énergie qu’elle consomme en mouvement, contre environ 25 % pour un moteur thermique, dont 75 % de l’énergie part en chaleur. Le véritable enjeu consiste donc à produire davantage d’électricité décarbonée.
Vous identifiez trois priorités : le nucléaire, l’éolien en mer et le solaire sur les surfaces déjà artificialisées. Pourquoi ces choix ?
Parce qu’il faut choisir les batailles que nous pouvons gagner d’ici à 2050. Nous n’avons pas le temps de miser sur des technologies qui ne seront pas matures à cette échéance.
À mes yeux, ces trois filières, le nucléaire, l’éolien offshore et le solaire installé sur les bâtiments, les parkings ou les friches industrielles, sont capables de répondre à nos besoins. Aucune ne suffira seule, mais ensemble elles peuvent permettre de doubler notre production d’électricité, car c’est l’objectif qu’il convient de se fixer pour remplacer les énergies fossiles. L’éolien terrestre continuera naturellement à produire, mais son potentiel de développement supplémentaire me paraît aujourd’hui plus limité, car il y a une acceptabilité de plus en plus faible de la part de la population.
"Nous importons chaque année 45 milliards d’euros de pétrole et de gaz".
Vous voyez aussi dans cette stratégie un véritable projet industriel…
Absolument. La transition énergétique n’est pas seulement un sujet climatique. C’est aussi un projet de souveraineté économique. Nous importons chaque année 45 milliards d’euros d’énergies fossiles, pétrole et gaz. En développant une production électrique abondante et décarbonée, nous réduisons cette dépendance tout en renforçant nos filières industrielles. La France possède encore des champions mondiaux dans ces secteurs.
"La France pourrait devenir l’Arabie saoudite de l’électricité décarbonée"
Si nous faisons les bons choix, nous pouvons redevenir une grande puissance industrielle de l’énergie. Et si nous en produisons assez, comme c’est d’ailleurs déjà le cas, nous pourrons vendre encore davantage de l’électricité à nos voisins (NDLR, la France a vendu pour 6 milliards d’euros d’électricité en 2025). La France pourrait devenir l’Arabie saoudite de l’électricité décarbonée.
Les investissements nécessaires sont pourtant considérables.
Ils sont importants, mais ils sont rentables. On confond souvent coût et investissement. Déployer les infrastructures nécessaires représente plusieurs dizaines de milliards d’euros. Prenons un exemple : installer 30 millions de points de recharge pour véhicules électriques coûterait environ 45 milliards d’euros. C’est un investissement important, mais il faut le comparer à ce que la France dépense déjà : nous importons chaque année près de 45 milliards d’euros de carburants. Autrement dit, le coût de ces infrastructures correspond à une année d’importations de pétrole. Ce ne sont pas des dépenses perdues, ce sont des investissements qui permettent ensuite de réduire durablement notre dépendance aux énergies fossiles.
L’argent public devra surtout accompagner les ménages les plus modestes, ceux que j’appelle les "prisonniers énergétiques", qui n’ont aujourd’hui ni les moyens de changer de véhicule ni de rénover leur logement. Pour le reste, une grande partie de la transition est économiquement viable.
Pourquoi estimez-vous que ce débat devient aujourd’hui incontournable ?
Parce que les effets du changement climatique sont désormais visibles pour tous. Les Français attendent autre chose qu’une succession de mesures techniques : ils attendent un cap fort.
La Chine comme les États-Unis ont une stratégie énergétique claire. La Chine développe de manière considérable son électrification. Les États-Unis, eux, cherchent à s’approprier les réserves d’énergies fossiles, avec plus ou moins de succès. L’Europe, elle, peine encore à porter un projet énergétique collectif, tout comme la France qui ne porte pas un récit très clair. C’est pourtant un enjeu majeur du XXIᵉ siècle.
Mon objectif avec ce livre est simple : sortir du constat permanent et montrer qu’il existe une trajectoire crédible pour atteindre l’objectif de ne plus dépendre des énergies fossiles. La France peut vivre sans CO₂. Il faut désormais décider collectivement de s’y engager.
Note : Vivre sans CO₂. En France, on n’a pas de pétrole, mais on a de l’électricité, par Édouard Roblot. Éditions Hermann