C’est une donnée qui a le don d’agacer Dominique Mauffrey, le président de l’antenne Grand Est du réseau FBN, pour Family Network Business : "En France, le taux de transmission intrafamiliale des entreprises oscille entre 14 et 22 %. En Allemagne, c’est 65 %, et même 90 % en Italie", détaille le président du conseil de surveillance du groupe de transport vosgien Mauffrey. Comptant dans la région Grand Est 35 familles membres, et 2 300 à l’échelle nationale, le réseau FBN multiplie les ateliers de partage d’expérience avec un message à tous les dirigeants d’entreprises familiales : "Préparez votre transmission". Comme le martèle Jacques Bachmann, fondateur de la société nancéienne Noremat et membre actif du FBN. "À 60 ans, 60 % des dirigeants d’entreprises familiales n’ont rien fait pour préparer leur transmission", s’indigne le dirigeant.
Préparer le terrain pour la génération d’après
Pour le président de FBN dans le Grand Est, il y va de la survie des territoires ruraux : "Une entreprise familiale est ancrée dans son territoire, c’est une donnée non négociable. Je le sais d’expérience, combien de fois j’ai dû répondre à la question de l’emplacement du siège du groupe Mauffrey, basé à Eloyes, dans les Vosges, pour des raisons de recrutements de profils très qualifiés… Mais si tous les sièges sociaux se concentrent dans les grandes agglomérations ou à Paris, qu’est-ce qui va rester ?" Autre qualité des entreprises familiales, selon Dominique Mauffrey, leur capacité à s’inscrire dans le temps long : "Quand les entreprises familiales financent des projets, elles préparent le terrain pour la génération d’après. C’est une vision propre à ces entreprises qui fait que dans une entreprise familiale, vous n’entendrez jamais parler de retour sur investissement".
Un aspect psychologique dans la transmission
Mais pour durer, une entreprise familiale doit pouvoir se transmettre : et en France, c’est là que les choses se compliquent. "Il y a un aspect psychologique de la transmission qui n’est jamais abordé, par aucun conseil", regrette Jacques Bachmann, en évoquant un dirigeant de sa région souhaitant, malgré son âge canonique, continuer à aller chercher le courrier de l’entreprise à la Poste pour avoir le plaisir de saluer les habitants du village.
L’attachement de l’entrepreneur ou du fondateur à son entreprise est en effet souvent très fort et peut "être un frein à la préparation", estime Jacques Bachmann, en plaidant pour aborder très rapidement la place des membres de la famille au sein de l’organisation de l’entreprise. Pour Dominique Mauffrey, le prix à payer pour la transmission d’une entreprise familiale est aussi à explorer pour comprendre pourquoi les taux de transmission intrafamiliale sont aussi bas en France.
Exonérer d’impôts les bénéfices réinjectés dans l’entreprise
"Sans les dispositifs du pacte Dutreuil, pourtant régulièrement mis en cause, les taux seraient encore plus bas", assure le président de l’antenne Grand Est de FBN. Concrètement, le pacte permet de bénéficier d’abattements allant jusqu’à 75 % pour le calcul de l’assiette des droits de mutation à titre gratuit, sous réserve de souscrire à des engagements de conservation du capital, et à condition que l’un des signataires du pacte assume la direction de la société. Un dispositif encore insuffisant pour nombre de candidats à la reprise, et pour cause : "La transmission du groupe Mauffrey, par exemple, j’ai fini de la payer arriver à mes 70 ans", révèle Dominique Mauffrey. Ce dernier propose une mesure incitative pour renforcer la trésorerie des entreprises familiales : "Chaque année, exonérer d’impôt tous les bénéfices qui seront réinjectés en fonds propres dans l’entreprise", dévoile le dirigeant vosgien. En soulignant que c’est cette idée qui a permis au "Mittelstand" d’émerger, ces entreprises de taille intermédiaires qui font la force du tissu productif allemand.