C’est à Toulouse qu’Emmanuel Macron est venu annoncer, en décembre 2023, les nouvelles ambitions de la France en matière de deeptech. Un Plan Deeptech préexistait, depuis 2019, pour faciliter l’émergence de ces start-up porteuses d’innovations de rupture, souvent issues de la recherche. Mais le Chef de l’État l’a boosté en fixant l’objectif de créer 500 pépites deeptech par an d’ici 2027 (contre 320 cette année-là). L’Occitanie se prêtait bien, il est vrai, à une telle annonce. Avec 3,7 % du PIB consacré à la R & D (record national), un vivier de 50 000 chercheurs publics et privés et plus de 1 000 brevets déposés par an, la région dispose de grands atouts pour surfer sur cette dynamique. Car elle donne aux acteurs régionaux les moyens de mettre en place de nouveaux outils pour muscler les écosystèmes locaux d’innovation et créer toujours plus de start-up.
De nouveaux pôles universitaires d’innovation
Sur le plan institutionnel, la Région Occitanie vient de voter le dispositif "Start-up Industrie de Demain" doté de 5 millions d’euros par an afin de doubler le nombre de Jeunes Entreprises Innovantes d’ici 2028, soit une centaine annuellement. Mais, aux côtés de Bpifrance (opérateur du plan France 2030) pour le volet financier, et de l’État pour le soutien apporté par les organismes de recherche tels que le CNRS ou l’Inserm, le Plan Deeptech replace d’abord les universités au centre du jeu. Il a permis notamment, en 2023, de créer 28 Pôles Universitaires d’Innovation (PUI), nouvelles structures visant à renforcer la collaboration entre laboratoires et monde économique. L’Université de Toulouse (UT) vient ainsi de se doter de son PUI, baptisé "UT Innovation" (7,5 M€ de budget). Il devra jouer "un rôle déterminant dans le développement responsable de notre territoire", selon Michael Toplis, président de l’UT.
Montpellier, site pionnier
Choisie comme site pilote du dispositif dès 2021, l’Université de Montpellier (UM) a servi de matrice aux PUI. Son propre pôle (9 M€ de budget) est déjà entré en vitesse de croisière, avec une vingtaine de start-up deeptech créées par an, en lien avec les incubateurs académiques (Initium à l’UM, AgroVallée à l’Institut Agro…) ou le BIC de Montpellier. Fort de cette avance, il peut tester de nouveaux outils comme le statut "Étudiant entrepreneur innovateur".
Susciter plus de vocations chez les thésards
"Dans les laboratoires, les innovateurs ont souvent 45 ou 50 ans, et se rapprochent de leur fin de carrière académique. Nous devons donc susciter plus de vocations chez les jeunes thésards et docteurs afin de les impliquer dans le monde économique. Ce nouveau statut permet ainsi au PUI de soutenir la création de deeptech dès le niveau Bac + 3", décrit Philippe Combette, vice-président de l’UM en charge de l’innovation, qui pilote le PUI.
La puissance d’un écosystème
Parmi les start-up nées au sein du PUI figure Terratis (7 salariés), fondée en 2024 par Clélia Oliva après une thèse sur la technique de l’insecte stérile. La deeptech montpelliéraine est la première à industrialiser ce procédé appliqué au moustique tigre : elle produit massivement des mâles stérilisés par rayons X, puis les relâche pour bloquer leur prolifération. Terratis vient de lever un million d’euros afin de sortir du laboratoire, s’installer dans un local-pilote de 200 m2 et lancer sa production. Elle aura la capacité de couvrir 300 ha au démarrage – représentant "les besoins de 3 ou 4 clients dès 2025", selon la dirigeante – avant de porter sa capacité à 1 000 ha.
"Je n’aurais jamais disposé d’autant de moyens à l’étranger"
Dans sa courbe de croissance, la pépite a reçu divers soutiens financiers (Bpifrance, Créalia, Région, SATT AxLR…), sans compter l’appui scientifique et technique de l’IRD, de l’UM, de l’Inrae et du BIC de Montpellier. "Je n’aurais jamais disposé d’autant de moyens à l’étranger. De la petite à la grande échelle, il existe de nombreux dispositifs financiers, ce qui est vital car les deeptech sont des projets ambitieux en investissement", témoigne Clélia Oliva, qui évoque déjà "des marques d’intérêt des investisseurs" en vue de la bio-usine qu’elle veut bâtir d’ici l’été 2026.
Une meilleure détection des dossiers
Un peu plus en aval, dans la phase de maturation (transformation d’une découverte scientifique en produit commercialisable), le Plan Deeptech a aussi rapproché, encore plus qu’elles ne l’étaient, les universités des SATT régionales : TTT à Toulouse et AxLR à Montpellier. Cette dernière vient de signer un partenariat renforcé avec le PUI afin d’augmenter le flux de projets d’entreprises qu’elle pourra accompagner. Elle détecte environ 150 projets par an sur l’écosystème montpelliérain, mais seuls 15 % d’entre eux entrent en maturation. L’initiative AxLR/PUI vise à doubler le nombre de dossiers émergents éligibles aux dispositifs SATT. "La création du PUI est une vraie opportunité pour nous. Face à la foule de chercheurs et doctorants, il jouera le rôle de tour de contrôle pour faire un meilleur aiguillage des dossiers vers la SATT et limiter les pertes des projets à fort potentiel", résume Philippe Nérin, président d’AxLR (44 salariés, CA 2023 : 23 M€), qui chiffre à un million d’euros les fonds ciblés sur ce seul partenariat (la SATT investit par ailleurs au capital des pépites en maturation : 8,4 M€ en 2023).
Le rôle moteur du CNRS
Par ailleurs, avec 2 350 chercheurs et 3 000 ingénieurs, le CNRS dispose en Occitanie de sa plus forte implantation régionale après l’Île-de-France. Membre fondateur des PUI, présent au capital des deux SATT, il joue un rôle historique dans l’appui aux deeptech : depuis 10 ans, 98 projets issus des laboratoires de la région ont été soumis à la prématuration du CNRS, dont 48 ont été financés pour un montant total de plus de 6 millions d’euros. La dynamique en cours l’amène lui aussi à muscler sa connexion aux PUI et aux SATT avec la création d’un département "Relations territoriales".
"Le CNRS met à disposition des PUI des ingénieurs-transferts qui viennent sensibiliser les chercheurs dans les labos en leur présentant l’offre existante en termes de création de deeptech et de financement", explique Amine Mokri, responsable du pôle Start-up à CNRS Innovation. Il n’hésite pas pour cela à mettre en avant des success stories de start-up devenues biotechs matures, comme le haut-garonnais Micropep et le montpelliérain Cilcare, qui ont levé 37 et 40 millions d’euros respectivement en 2024. Pour stimuler ce rôle moteur, la Région Occitanie vient de renouveler un partenariat avec le CNRS, doté de 5,9 millions d’euros, qui financera des équipements de pointe, comme le futur calculateur informatique de haute puissance à Toulouse.
Les moyens d’être attractif
En effet, les équipements d’un site académique sont un autre moyen de susciter ou d’attirer des projets deeptech. Née en 2017 autour d’un brevet développé en Vendée, la start-up Biomanity (9 salariés) s’est transférée à Montpellier sur la base d’un contrat de collaboration avec le CNRS signé en 2022. Elle a trouvé dans le laboratoire ICGM (UM-CNRS), au sein de l’École de Chimie, les moyens de créer des solutions super absorbantes à partir du chitosan, une molécule issue des carapaces de crevettes ou d’insectes. "Le labo dispose du plus gros plateau technique d’Europe pour la chimie. Il a nous a permis de passer de la paillasse à la production de plusieurs kilos", apprécie le PDG Bernard Gainnier. Le recrutement de Ghislain David, professeur à l’École de Chimie, et de plusieurs post-docs issus du CNRS permet à Biomanity de travailler sur des formulations adaptées aux environnements industriels des futurs clients (agriculture, cosmétique, hygiène…). Elle vient de lever 2,2 millions d’euros pour entrer en phase de pré-industrialisation avec la création d’un démonstrateur.
Lever toujours plus de fonds
Car l’autre ambition du Plan Deeptech est bien d’aider les start-up à lever plus de fonds dans leur marche vers l’industrialisation. L’accord passé avec AxLR a porté de 250 000 à 500 000 euros les tickets que le PUI peut investir en détection (prématuration) de projets, par le biais d’un outil baptisé "BIM" (Booster d’innovation de Montpellier). Mais le PUI veut aller plus loin en lançant un fonds d’investissement universitaire "de plusieurs dizaines de millions d’euros", à l’échelle des fonds déjà créés par de grandes universités parisiennes. "Nous le lancerons d’ici deux ans car nous souhaitons que les banques et les investisseurs locaux l’abondent aussi", annonce Philippe Combette.
Un changement de perception
Pierre-Arnaud Coquelin dispose du recul pour témoigner du nouveau climat baignant l’univers deeptech. Avec déjà 3 start-up à son actif, il présente un profil de serial-entrepreneur rare dans ce milieu. Titulaire d’une thèse en intelligence artificielle à Polytechnique, il a successivement créé et revendu Vekia (logiciel de prévisions de ventes) à Lille et McLloyd (GPS pour le sport) dans l’Aveyron, avant de créer Wheere à Montpellier. Cette start-up de 25 salariés développe un GPS d’intérieur fonctionnant sans balises. Après avoir autofinancé son démonstrateur en toute discrétion, elle est sortie du bois en 2023 et a rejoint le BIC pour profiter des ressources académiques locales.
Wheere a déjà obtenu 11 millions d’euros afin de bâtir une unité de fabrication d’émetteurs. "Créer une technologie de rupture, c’est répondre à un besoin durable. Nous avons obtenu autant car le verrou technologique était levé", insiste Pierre-Arnaud Coquelin. Wheere prévoit de lever 40 millions d’ici l’été pour lancer une constellation de satellites à horizon 2028. Or la pépite, déjà très mature, profite du changement de perception chez les investisseurs, longtemps réticents à miser sur des deeptech restant peu rentables jusqu’à la mise en marché.
Une dimension "tech" mieux appréhendée
"Il y a deux camps chez les investisseurs. Entre 50 et 60 % d’entre eux restent sur un modèle exigeant d’abord un revenu récurrent rapide. Le reste a retenu la leçon d’Ynsect (expert en élevage d’insectes, en difficulté depuis 2024, NDLR) et fait d’abord des vérifications préalables sur le volet innovation, en plus des volets juridiques et RH. La dimension technologique est enfin rentrée dans les fonds d’investissement", assure le dirigeant. La vraie bonne nouvelle apportée par la vague deeptech ?