La Bénédictine a bâti sa renommée sur une recette jamais dévoilée, où 27 plantes et épices suivent un processus d’élaboration complexe. On en retrouve la trace au début du XVIe siècle. C’est alors la recette d’un remède médicinal, consignée dans un manuscrit conservé à l’abbaye bénédictine de Fécamp, en Seine-Maritime, jusqu’à la Révolution Française.
En 1792, l’abbaye ferme, les moines sont dispersés. L’un d’entre eux, Ambroise Blandin, emporte le manuscrit avec lui et le transmet à un certain Prosper Couillard, le grand-père maternel d’Alexandre Le Grand. "C’est l’histoire qu’Alexandre Le Grand a toujours racontée de son vivant, maintenant une certaine ambiguïté en refusant de montrer le manuscrit de la recette", précise Sébastien Roncin, archiviste au Palais de la Bénédictine.
La même recette depuis 1863
Installé comme négociant en vins et spiritueux à Fécamp depuis 1852, Alexandre Le Grand parvient, onze ans plus tard, à reconstituer la recette du manuscrit dont il a hérité, en l’adaptant pour en faire une liqueur digestive. Depuis 1863, la recette n’a jamais varié. À cette date, il installe son établissement commercial à l’endroit de l’actuel palais de Fécamp.
Les premiers mois de l’année 1864 sont consacrés à la création de la bouteille et de son habillage, ainsi qu’au dépôt de sa marque de fabrique. II agit véritablement en pionnier – la première loi sur les marques de fabrique en France datant de 1857-protégeant sa marque avant même le début des ventes. Il aura raison, le palais possédant une collection de 800 bouteilles de contrefaçon !
L’export dépasse le marché hexagonal
Le fondateur mise beaucoup sur la publicité dans les journaux - une pratique émergente à l’époque. Les premières bouteilles s’écoulent en juin 1864. Utilisant son réseau de négociants en vins et spiritueux, il va très vite exporter sa liqueur dès 1864 en Grande-Bretagne, au Brésil et au Mexique. Le succès est fulgurant. Dès 1867, les ventes à l’international dépassent les ventes françaises, une tendance qui s’est confirmée tout au long de l’histoire de Bénédictine.
Alexandre Le Grand met fin à son négoce pour se consacrer uniquement à la Bénédictine. Le commerce est florissant, le fondateur a besoin de capitaux et d’agrandir ses locaux. Il crée alors, en 1876, la société anonyme de la distillerie Bénédictine, dont le conseil d’administration est présidé par le maire de Fécamp, Alfred Dubois.
Le Grand conserve une très grande majorité du capital et, dans son apport, figurent les bâtiments, les moyens de production ainsi que la collection d’art religieux encore présente dans l’actuel musée pour illustrer les origines de sa liqueur.
Un incendie ravage le bâtiment historique
Bénédictine est introduite en Bourse en 1882, permettant à ses actions d’être négociées. "De 1864 à 1914, les ventes sont en perpétuelle croissance. Elles ne stagneront qu’en 1892", ajoute l’archiviste.
Cette année-là, deux pyromanes provoquent un incendie, qui dévaste une partie des locaux commerciaux et détruit les archives, laissant peu d’éléments sur la constitution du réseau commercial à l’export. Mais la distillerie, les caves et le musée sont intacts. Le chantier de la reconstruction durera huit ans, qu’Alexandre Le Grand ne verra pas achevé, décédant en 1898. Tout ce que l’on voit aujourd’hui est donc l’œuvre de cette reconstruction, à l’exception de la distillerie de 1888, préservée des flammes.
La succession assurée par les 4 fils aînés
Sur les 15 enfants du fondateur, seuls les 4 fils aînés (Marcel, Pierre, Fernand et Eugène) sont associés à l’entreprise, qui restera une structure familiale jusqu’en 1988. Marcel devient le nouveau directeur général de l’entreprise, au décès de son père.
Au début du XXe siècle, Bénédictine jouit d’une grande renommée et a inspiré de nombreux artistes. "D’après la correspondance de Maupassant, on sait qu’il est venu visiter le palais de la Bénédictine, même si nous n’en avons aucune trace dans nos archives. Et le romancier Karl Huysmans a écrit dans son ouvrage À rebours quelques belles lignes consacrées à la Bénédictine", commente Sébastien Roncin. De même, on la retrouve dans une des toiles de Paul Gauguin.
Dès les premières semaines de la Première Guerre mondiale, le fils de Marcel Le Grand - Alexandre, destiné à lui succéder - est tué dès septembre 1914. Marcel décide alors de convertir l’espace muséal en hôpital militaire, qui accueillera tout au long de la guerre plus de 3 000 soldats blessés.
Marcel meurt en 1916, son frère Pierre lui succède et leurs deux lignées alterneront à la tête de l’entreprise, sans bouleversement majeur.
Au lendemain de la Grande Guerre, Bénédictine perd ses principaux marchés à l’international : les USA en raison de la prohibition (qui ne sera levée qu’en 1933) et la Russie à cause de la révolution bolchevique. L’entreprise se tourne alors vers des marchés plus petits mais plus nombreux, notamment en Asie (Malaisie et Singapour), qui restent à ce jour, les principales ventes à l’export.
C’est une deuxième phase qui s’ouvre pour l’entreprise : la croissance, continue depuis la création de la marque en 1864, va devenir plus chaotique pendant les deux conflits mondiaux.
Aux USA, la Bénédictine n’est pas connue comme telle. C’est un cocktail, lancé en 1937, où elle est mélangée à du Brandy, le "B & B", qui la popularise. C’est un véritable tournant pour la Bénédictine depuis 1864, qui était restée mono-produit, sans autre déclinaison.
Mais la Seconde Guerre mondiale mettra fin aux exportations du cocktail vers les USA. À Fécamp, les Allemands occupent alors le palais. Pierre Le Grand a pu négocier des expéditions régulières au profit de l’armée occupante pour éviter la réquisition des stocks.
Pierre décède en 1949. La troisième génération familiale prend les commandes de l’entreprise, avec Marcel, fils de Marcel, le premier successeur d’Alexandre.
Les années 50 et 60 constituent l’âge d’or du B & B aux USA, tandis que la Bénédictine accroît son marché en Asie, vendue auprès de détaillants par l’intermédiaire d’un agent qui en a l’exclusivité dans son pays. La Bénédictine renoue avec une période faste, à l’image des "30 glorieuses".
Une diversification par croissance externe
On assiste au début de la diversification de l’entreprise Bénédictine, avec le rachat en 1969 de GET Frères, qui produit la liqueur de menthe Get 27. Suivi, en 1974, du rachat des liqueurs Garnier, basées à Enghien-les-Bains (Val-d’Oise). Puis suivront l’acquisition d’autres marques de Cognac (Guy Gautier) et d’Armagnac (Lafontan).
Représentant la 5e génération de l’entreprise familiale, Alain Le Grand, ambitieux et inspiré par les méthodes américaines, veut mener la diversification de l’entreprise plus loin, en transformant la Bénédictine en entreprise de luxe. C’est ainsi que, dans les années 80, il entre au capital de plusieurs marques : les montres Fabre Lebas, les parfums Capucci et même Christian Dior pour la distribution de montres et de maroquinerie. Il complexifie aussi la structure de l’entreprise en la scindant en deux entités : Bénédictine SA devient une holding, tandis que la Distillerie Bénédictine est chargée de la production à Fécamp. Et crée des filiales, aux USA et en Australie.
Rachats par Martini puis Barcardi
Mais cette stratégie fragilise l’entreprise. Et, depuis l’introduction en Bourse en 1882, le capital a été considérablement éparpillé, les actions étant de moins en moins contrôlées par la famille, qui se divise. En 1988, les Le Grand ne détiennent plus la majorité du capital de l’entreprise. Bénédictine est alors rachetée par le groupe Martini & Rossi en septembre 1988, pour contrer, à la demande de la famille Legrand, l’OPA lancée par l’entreprise de Cognac Rémy Martin.
Au début de l’année 1989, Alain Le Grand quitte l’entreprise. L’entreprise familiale Bénédictine n’est pas allée au-delà de sa 5e génération.
Martini est lui-même racheté par Bacardi, groupe basé aux Bermudes, en 1992. L’entreprise Bénédictine finit par être totalement absorbée par Bacardi France en 2005, ne possédant plus de structure administrative en propre.
Si le palais de Fécamp abrite la distillerie - l’unique site au monde de production de la liqueur - mobilisant 9 collaborateurs, la mise en bouteilles de la liqueur s’effectue aujourd’hui dans une usine du groupe Bacardi, à Beaucaire (Gard). C’est désormais l’établissement secondaire de la Bénédictine, dont le siège social est celui de Bacardi France, à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis). En haute saison, une trentaine de personnes accompagnent les circuits des visites du musée néo Renaissance, qui attirent quelque 80 000 visiteurs par an.