Dans une note pour le Haut-commissariat à la Stratégie et au Plan, un organisme chargé de mener des études pour éclairer les choix du gouvernement, vous annoncez "cinq révolutions du marché du travail" à partir de 2035. Dont la fin du chômage de masse. Dans votre étude, tout part d’une baisse attendue de la population active. De quel ordre de grandeur parle-t-on ?
Nous entrons dans une période inédite depuis 1945 : la population active n’augmente plus en France. Ou très peu. Pour donner un ordre de grandeur, cette population, autrement dit le nombre de personnes en âge de travailler, a augmenté d’un peu moins de 200 000 personnes chaque année pendant 40 ans, jusqu’au milieu des années 2010. Ce qui a nourri la croissance de l’économie française, mais aussi rendu très difficile de faire baisser le chômage. Car pour stabiliser le chômage, il fallait créer au minimum un million d’emplois par quinquennat…
"Malgré une croissance faible, le chômage n’augmente pas. Une telle équation aurait été impossible il y a 15 ans…"
Mais, depuis une dizaine d’années, la croissance du marché du travail ralentit, avec moins de 100 000 actifs de plus par an. Et à partir de 2035, ce marché va même diminuer. Pour résumer, il y aura tellement de départs à la retraite, avec la fin de carrière des baby-boomers, que ni l’arrivée des jeunes sur le marché, ni l’immigration, ne pourront suffire.
Quel impact cette diminution de la population active aura-t-elle concrètement sur le taux chômage en France sur le long terme ?
La France va définitivement sortir du chômage de masse. Le ralentissement de la démographie sur le marché du travail commence déjà à se faire sentir : malgré une croissance faible, de + 1,2 % en 2024 puis de seulement 0,9 % l’an dernier, le chômage n’augmente pas. Plus besoin de créer beaucoup d’emplois pour faire reculer le chômage. Une telle équation aurait été impossible il y a 15 ans… Mais ça va devenir la norme. Cela explique que la France affiche un taux de chômage inférieur à 8 % depuis plus de 3 ans.
Cette contraction de la population active qui s’amorce se fait aussi sentir en matière de recrutement, au vu des difficultés croissantes que rencontrent les entreprises qui embauchent, notez-vous dans votre rapport…
Effectivement. Selon France Travail, les quatre dernières années ont été les plus difficiles en matière de recrutement, depuis 11 ans que l’enquête est menée selon la même méthodologie.
" Jamais on n’a autant démissionné dans notre pays. Environ un salarié sur sept quitte son CDI chaque année. Les salariés savent que si leur salaire et les conditions de travail ne leur conviennent pas dans une entreprise A, ils trouveront du travail dans une entreprise B, C ou D."
Un nouveau rapport de force va-t-il s’installer entre les entreprises et les salariés ?
C’est l’une des révolutions à venir : avec la fin du chômage de masse, le rapport de force entre les salariés et les entreprises va s’inverser, dans la négociation des salaires et des conditions de travail. Cela a déjà commencé, comme en témoignent les entrepreneurs, mais aussi les statistiques relatives aux démissions et ruptures conventionnelles.
Jamais on n’a autant démissionné dans notre pays. Pour donner des ordres de grandeur : 28 millions de personnes occupent aujourd’hui un emploi, dont 20 millions de salariés, 5 millions de fonctionnaires, 3 millions d’indépendants… Dans le détail, 16 millions de salariés occupent un CDI et parmi eux un peu moins de 2 millions démissionnent chaque année depuis trois ans, auxquels s’ajoutent 500 000 personnes qui signent une rupture conventionnelle. En résumé, un salarié sur six ou sept démissionne de son CDI chaque année.
" Les gens ne démissionnent pas pour aller à la piscine, mais pour aller travailler ailleurs. 86 % des Français qui ont quitté leur CDI sont à nouveau en emploi moins de 6 mois après."
Les salariés hésitent beaucoup moins à partir. Car ils savent que si leur salaire et les conditions de travail ne leur conviennent pas dans une entreprise A, ils trouveront du travail ailleurs, dans une entreprise B, C ou D.
" Il n’y a pas d’épidémie de flemme ", martelez-vous, avec un certain sens de la formule…
Tout à fait. Les gens ne démissionnent pas pour aller à la piscine, mais pour aller travailler ailleurs. 86 % des Français qui ont quitté leur CDI sont à nouveau en emploi moins de 6 mois après, selon la Dares (direction du ministère du Travail notamment en charge d’études statistiques, NDLR).
Côté entrepreneurs, on entend parfois : "Les salariés ne veulent plus travailler. Dès qu’ils ne sont pas contents, ils s’en vont. On ne peut plus rien leur dire, etc. " Je pense que cela reflète une réalité mal interprétée. Il n’y a pas d’épidémie de flemme, au sens où les Français veulent travailler et n’ont jamais autant travaillé collectivement. Pour preuve, le taux d’emploi, autrement dit le nombre de gens en âge de travailler et qui travaillent effectivement n’a jamais été aussi élevé depuis 1975 ! Il s’élève à 69 % aujourd’hui, quand nous étions à 60 % il y a 30 ans. Collectivement, nous n’avons donc jamais autant travaillé en France depuis 50 ans. Ce qui accentue le renversement du rapport de force : si le taux d’emploi était plus faible, et que le taux de chômage était plus haut, on pourrait se dire qu’il reste une grosse réserve de main-d’œuvre…
Sur la question du temps de travail, vous constatez que les Français ont travaillé "le même nombre d’heures en 2023 qu’en 2003 ". Là aussi, il n’y a pas de baisse…
Le préjugé classique — " On ne travaille plus en France, les 35 heures ont tué la valeur travail " — est deux fois faux. Les actifs d’aujourd’hui sont la première génération qui ne travaille pas moins que ses parents. Regardons les chiffres de l’Insee : on travaillait 2 200 heures en 1950, puis 2 000 heures en 1970, 1 800 heures en 1990… Et les Français travaillent aujourd’hui environ 1 600 heures depuis l’an 2 000. Pour la première fois depuis 1945, le temps de travail pendant l’année n’a pas diminué en 25 ans, et ne diminuera plus.
"Au total sur l’année, on travaille davantage en France que dans la plupart des pays européens plus riches que nous. Notamment parce que les Français travaillent moins à temps partiel, et ces temps partiels sont plus longs."
Deuxièmement, les Français ne travaillent pas moins que les Européens plus riches que nous. Au contraire : en Allemagne, au Danemark, en Suède, aux Pays-Bas, on travaille moins pendant l’année, et on est plus riche, c’est-à-dire que le PIB par habitant est plus élevé. Notre débat sur ce sujet est biaisé par le fait que nous ne regardons que les chiffres concernant les salariés à temps plein. Certes, ils travaillent moins en France, que dans la plupart des autres pays européens, mais ils ne sont que 16 millions sur les 28 millions de gens qui travaillent. Ils ne représentent même pas 60 % des travailleurs !
Or, si on veut comparer le temps de travail entre pays, il faut prendre tous les travailleurs. Or, les Français travaillent moins à temps partiel, et ces temps partiels sont plus longs. De plus, nos travailleurs indépendants et chefs d’entreprise travaillent bien plus que dans les autres pays… Au total, quand on prend toutes les personnes qui travaillent, on travaille davantage en France, pendant l’année, que dans la plupart des pays européens plus riches que nous. En revanche, là où le bât blesse, c’est sur le temps de travail pendant la vie : là oui, c’est vrai, et c’est intenable. Nous travaillons trois ans de moins que les autres Européens, essentiellement parce que nous partons deux à trois ans plus tôt à la retraite.
Nous faisons un choix collectif : avoir la retraite la plus longue d’Europe et la meilleure retraite du monde comparée au niveau de vie du reste de la société. Pourquoi pas, mais comme nous ne compensons pas cette moindre durée du travail pendant la vie, ni par exemple par une meilleure productivité — nous sommes 14e de l’OCDE en productivité horaire — ni par un meilleur niveau d’éducation ou de compétences — nous sommes au-delà du 20e rang dans les classements PISA (qui mesure l’efficacité des systèmes éducatifs, NDLR) et PIACC (qui évalue la capacité de compréhension des adultes, NDLR) — au bout d’un moment nous sommes moins riches. C’est l’une des raisons pour laquelle le niveau de vie des Français est passé en dessous de la moyenne européenne, pour la troisième année consécutive.
"Pour recruter, les entreprises peuvent notamment jouer sur les rémunérations extra-salariales. Ou encore sur l’amélioration des conditions de travail et l’équilibre vie pro-vie perso."
Les entreprises doivent désormais "s’adapter davantage aux attentes des salariés si elles veulent continuer à recruter et fidéliser" leurs équipes, précise le rapport. De quelles façons ?
Les entreprises sont attendues sur plusieurs volets. Primo, sur la rémunération des salariés. Mais cela reste compliqué car les entreprises françaises n’ont pas de marge pour le faire : le partage de la valeur entre le travail et le capital est stable en France depuis 1950 (autour d’un ratio de 65-35), donc si le travail ne paie plus, ce n’est pas, sauf exception, de la responsabilité des entreprises. Il faut donc surtout jouer sur d’autres volets, comme les rémunérations extra-salariales qui augmentent le pouvoir d’achat : tickets restaurant, chèques-vacances, chèque culture, chèque sport… Autre levier pour recruter et fidéliser : l’amélioration des conditions de travail et la flexibilité entre vie pro et vie perso, via le télétravail, la semaine de 4 jours, en offrant plus de souplesse dans les plannings aux salariés ayant des problématiques de garde d’enfants ou qui ont besoin de s’occuper d’un parent âgé, etc.
Vos prévisions ne pourraient-elles pas être atténuées ou remises en cause par certains facteurs ? Par exemple un boom de productivité lié à l’IA, réduisant les besoins humains ?
Atténuer les prévisions, oui. Les remettre en cause, je pense que non. Certes, personne ne saurait prédire précisément l’impact qu’aura l’IA sur l’économie. Mais on dispose de quelques indices sur les tendances futures. Le prix Nobel d’économie Daron Acemoglu a calculé par exemple, il y a seulement quelques mois, que l’impact de l’IA sera du même ordre que celui d’internet, c’est-à-dire de 0,7 % de productivité par an. C’est toujours bon à prendre, mais d’un point de vue macroéconomique, ça ne change ni la structure des emplois, ni la problématique du travail qui ne paie plus. L’IA va profondément changer notre manière de travailler, comme internet l’a fait, mais il n’y a rien de robuste pour affirmer qu’elle va générer un chômage de masse.
Vous parlez de révolutions à venir sur le marché du travail… Le Haut-Commissaire à la Stratégie et au Plan, Clément Beaune, parle même de "bombe démographique". Pourquoi ?
Il s’agit d’une bombe démographique dans le sens où ça nous oblige à repenser le financement de notre modèle social, désormais intenable dans sa forme actuelle. Prenons notre système de retraite par répartition. Il y a 40 ans, il y avait 4 travailleurs pour 1 retraité, il y a 30 ans, c’était 3 pour 1. Et maintenant 1,7 travailleur pour 1 retraité. S’il n’y a pas de nouvelles réformes des retraites, le ratio descendra bientôt à 1,3. Cela explique pourquoi les cotisations retraites ont doublé, et donc en partie pourquoi les actifs n’améliorent plus leur niveau de vie en travaillant… Quand on gagne 100 euros en travaillant aujourd’hui, on en garde 54. On en gardait 60 en 1990 et 69 en 1970.
La démographie, c’est-à-dire le fait d’avoir moins d’enfants et en même temps de vivre plus longtemps, est en train de faire exploser notre système. Il faut trouver un mode de financement à la fois viable et acceptable par la grande majorité.
Cette baisse de la démographie, et les tensions de recrutement consécutives, vont aussi soulever la question du besoin d’immigration ?
Le vieillissement démographique fait qu’on est obligé, soit de demander aux travailleurs de s’appauvrir parce qu’ils consacrent une partie de plus en plus importante de leur salaire à payer la retraite de leurs parents, soit de travailler plus longtemps, soit de recourir davantage aux travailleurs immigrés. C’est mathématique.
À ce stade, les Français ne veulent aucun des trois… Mais ce triple refus est intenable. À mon avis, les enfants des baby-boomers devront travailler 2 à 3 ans de plus que leurs parents, pour atteindre 45 à 46 ans de cotisation. Soit un départ à la retraite à 70 ans pour quelqu’un qui a fait bac + 5. Et ils passeront 4 à 5 ans de moins à la retraite. Pour revenir à l’immigration, une manière de concilier la crainte culturelle majoritaire et les enjeux économiques incontestables pourrait être de s’ouvrir moins à l’immigration familiale et davantage à l’immigration économique. Mais nous sommes peut-être déjà en train de faire un autre choix, celui d’une augmentation pure et simple de l’immigration depuis quelques années, même si on ne le dit pas politiquement. L’an dernier, 384 000 titres de séjour supplémentaires ont été délivrés, selon la DGEF (la direction générale des étrangers en France, NDLR) contre environ 250 000 dans les années 2010.
Vos prévisions concernant l’évolution de la population active s’étendent jusqu’en 2070. Sur quoi vous basez-vous pour réaliser des projections à si long terme ?
Les projections de 2025 à 2045 sont fiables, car les enfants qui auront 20 ans en 2045 sont déjà nés, nous savons combien ils seront à entrer sur le marché du travail. La seule inconnue reste le nombre de travailleurs immigrés.
"La natalité baisse beaucoup plus vite que l’Insee ne l’avait anticipé…"
Au-delà des 20 prochaines années l’avenir n’est pas encore écrit. Mais si l’on regarde les tendances, le taux de fécondité continue de diminuer, il a chuté à 1,6 enfant par femme. Et les projections au-delà de 2050 sont plus noires encore. La natalité baisse beaucoup plus vite que l’Insee ne l’avait anticipé… Cela dit, encore une fois rien n’est écrit. Heureusement cela dépendra aussi des choix de société que nous ferons. Le désir d’enfant est multi factoriel et dépend aussi des politiques sociales, qui favorisent ou non la parentalité…
Antoine Foucher en quelques dates
1980 : Naissance à Paris
2006 : Titulaire d’un master à Sciences Po
2010-2012 : Conseiller du ministre du Travail et de la Santé Xavier Bertrand
2012-2016 : Directeur des relations sociales puis DG adjoint du Medef
2016-2017 : Vice-président de Schneider Electric France
2017-2020 : Directeur de cabinet de la ministre du Travail Muriel Pénicaud
Depuis 2020 : Président de Quintet, cabinet de conseil en stratégie sociale et raison d’être. Co-fondateur d’Oqtave, IA dédiée à la performance sociale.