Philippe Rivière, le dirigeant d'ACI, fait du neuf avec du vieux en appliquant les méthodes de décollage accéléré de certaines start-up à des sous-traitants industriels qu'il embarque à bord de sa fusée, groupe ACI (1 600 salariés ; 200 M€ de CA en 2024), créé à Lyon en 2019. Des entreprises, qui, prises isolément, s'avèrent souvent trop petites pour financer des investissements de long terme pour un pivot stratégique ou répondre à des volumes de commandes importantes des ETI, notamment dans la Défense et le nucléaire, fers de lance de la nouvelle politique industrielle de Bercy.
Défense, nucléaire, aéronautique,...
Organisés par filières et par territoire d'industrie au nombre de 5 dans l'Hexagone (Stéphanois, vallée de l'Arve, île de France- grand Est, Bourgogne-Franche- Comté et Nord), ses 32 sites de production forment une Alliance de Compétences Industrielles (ACI), pour fabriquer des pièces, de sous-ensembles, et proposer du service et de la maintenance. "Nous sommes spécialisés et certifiés sur 5 filières industrielles, le nucléaire, sécurité & Défense, aéronautique, ferroviaire, nouveaux systèmes énergétiques comme l'hydrogène", déroule fièrement Philippe Rivière, président d'ACI.
40 acquisitions depuis 2019
L'histoire d'ACI a commencé en 2019 dans la région stéphanoise avec le rachat de 4 entreprises du secteur de la mécanique de précision dont MDV à la Ricamarie. Quarante acquisitions plus tard, ACI pèse aujourd'hui 200 millions d'euros et emploie 1 400 salariés en France (et 200 à l'étranger). "Nous devrions atteindre 215 millions d'euros de chiffre d'affaires cette année, annonce-t-il. Et ce n'est pas fini.
"Après avoir digéré notre levée de fonds de 80 millions d'euros au premier semestre, nous allons nous mettre en quête d'une ou deux grosses PME réalisant 50 à 100 millions de chiffre d'affaires, dont les acquisitions devraient intervenir à la fin de l'année", confie celui dont le service M&A reçoit 700 à 800 dossiers de sociétés à reprendre par an.
Sa première expérience de reprise d'entreprise, il l'a faite en solo, au Japon où il rachète une spécialiste de la poudre de titan pour les satellites qu'il fera "pivoter" vers le blindage des têtes de missiles avant de la revendre 11 millions d'euros à l'Etat Japonais en 2013. Un premier succès qui lui donne le virus.
Tambour battant
Depuis le début de l'année, ACI a repris deux fonderies dans l'Est de la France, où il renforce son pôle "chaud" des forges-fonderies, en amont des métiers de la mécanique.
En mars 2025, il s'agissait du haut-marnais les aciéries Hachette et Driout (280 sal ; 35 M€ de CA), rebaptisées fonderie, avec le projet de les diversifier vers la Défense, pour réaliser 50 millions de chiffre d'affaires en 2030 avec 400 salariés. Juste avant, en janvier, les fonderies de Sougland (6 M€ ; 50 salariés) dans l'Aisne, qui se positionnent sur le nucléaire, l'énergie, le ferroviaire.
Six mois plus tôt, en juin 2024, c'était au tour du vitrollais SDML (3,70 M€ de CA) dont les équipements de levage seront proposés aux clients d'ACI dans le nucléaire et la Défense et la reprise, en avril 2024 de l'activité pompes hydroélectriques - usine de Blois (Loir-et-Cher) et centre technique de Chennevières-sur-Marne (Val-de-Marne) - de l'équipementier japonais Jtekt dont le siège de la filiale européenne est implanté à Irigny (Rhône). Ses produits vont être proposés aux acteurs de la Défense et de l'aéronautique.
Le défi du décolletage
Philippe Rivière va aussi s'intéresser au décolletage dans la vallée de l'Arve, une région industrielle à moins de 2 heures de Lyon, encore très dépendante du secteur automobile et en mal de diversification. Là-bas, il crée de toutes pièces un pôle de sous-traitants dont l'entreprise de mécanique générale de précision et d'outillage Molliex Frères (12 M€ de CA ; 80 salariés), reprise en juin 2024.
"La conversion des outils de production des entreprises de cette région est délicate, analyse-t-il, parce que ce sont des équipements pour fabriquer des très grandes séries. Or, aujourd'hui, mis à part l'automobile, quelle industrie a besoin d'aussi grandes séries ?". Peut-être celle de la Défense justement...
Chasser en meute
Molliex va contribuer au développement de l'offre pour la l'aéronautique et la Défense du territoire Vallée de l'Arve. L'objectif pour le patron de ce pôle est de développer une cohérence et des synergies entre ces entreprises (Mottier, Sodep, Expert déco, Lacroix, MPR, MPM, ...) pour se positionner sur les marchés cibles d'ACI.
Il s'agit en pratique de diversifier les marchés, partager des fonctions supports communes et travailler la marque sur le territoire. Au-delà, dans la région Aura, le haut-savoyard NTR s'est associé au stéphanois NDD-NCA pour répondre aux besoins de Safran.
Cette même organisation est déclinée dans 4 autres business units en France, générant chacune entre 25 et 28 millions d'euros de chiffre d'affaires.
Expertises industrielles à forte valeur ajoutée
Second étage de la fusée en France (80 M€ de CA) : fabriquer des produits propres à ACI, une stratégie pour renforcer "la souveraineté" du groupe, un terme martelé par son dirigeant pour signaler la nécessité de ne pas dépendre d'un seul marché et "d'aller chercher de la valeur ajoutée avec des expertises pointues rendant l'offre de l'entreprise incontournable".
Une ligne de conduite peut-être inspirée par la douloureuse expérience d'Aerospace Reims, liquidé en 2024 après un sinistre ayant coûté 25 millions d'euros à l'entreprise et deux ans et demi d'efforts pour la remettre sur pied, "alors que dans le même temps, ses clients faisaient le choix de l'approvisionnement low-cost à l'autre bout du monde", constate-t-il.
Augmenter ses capacités
"C'est une stratégie qui nécessite une certaine capacité financière. Nous investissons 5 % de notre chiffre d'affaires en investissement soit 10 millions d'euros par an pour du renouvellement et surtout de l'augmentation de capacité", estime-t-il.
Enfin, 3e étage de la fusée, l'internationalisation rendue possible grâce à la levée de fond de 80 millions d'euros réalisée en mars 2025 auprès du fonds américain Fortuna. "Etre un fournisseur de rang 1 ne suffit pas. L'idée est de bâtir des partenariats à égalité avec grands groupes comme Thalès, Safran, Dassault, Framatome/Areva pour les accompagner à l'étranger". La boucle est bouclée pour ce passionné de l'Asie industrielle qui a fait ses armes dans la construction d'usine à Shanghaï en 2005 en tant que jeune ingénieur alors salarié du groupe Eramet.