Mille milliards de mille sabords, ce marin-là, il a de l’énergie ! Et c’est peu de le dire. À 45 ans, Victorien Erussard est le fondateur d’Energy Observer, le premier navire hydrogène autour du monde, né comme lui à Saint-Malo. Il est la pierre fondatrice, en 2015, de ce qui est devenu aujourd’hui un véritable groupe, qui réalise 13 millions d’euros de chiffre d’affaires et emploie 120 personnes. Plusieurs filiales sont nées depuis pour rendre concrètes les actions de recherche et développement menées à bord par l’équipe du marin breton.
Sept ans d’odyssée
Parti en 2017 de la cité corsaire, le navire de Victorien Erussard, Energy Observer, a terminé cette année un tour du monde de sept ans, soit 68 000 miles nautiques et 101 escales. Par cette "odyssée", le navigateur avec son équipage de marins, ingénieurs, scientifiques, journalistes, est allé à la rencontre de pionniers de la transition énergétique. Son catamaran a ainsi testé le photovoltaïque, l’éolien, l’hydrolien, l’hydrogène extrait de l’eau de mer. Il a toujours puisé son énergie dans le soleil, le vent et l’océan. Trois éléments qui guident Victorien Erussard dans sa quête. Celle qui consiste à "prouver qu’un futur plus propre est possible. Mon ambition est de réussir à développer des navires bas carbone. Ce qui m’éclate, c’est d’accélérer la transition énergétique et d’embarquer le plus de monde possible avec moi", confie-t-il.
Officier de marine marchande et skipper
C’est en 2013 que le marin a décidé de s’emparer de ce sujet. "Je m’intéressais à la climatologie via mes lectures et j’ai pris peur. J’ai pris conscience que le secteur maritime avait un fort impact sur l’environnement. Et je me suis dit que j’allais avoir de plus en plus de mal à justifier mon métier", explique-t-il. En effet, Victorien Erussard est officier polyvalent de la marine marchande de formation. Il a étudié à l’École nationale de la marine marchande de Saint-Malo. En parallèle, il pratique la voile de haut niveau, participe à des championnats du monde et des courses au large. À son actif : 8 championnats du monde de catamaran de sport, dix traversées de l’Atlantique. Pour sa première Route du Rhum, en 2006, il termine même 3e dans la catégorie Ocean 50, et finit deux fois 2e de la Transat Jacques Vabre.
"La marine marchande, c’était aussi pour rassurer mes parents, concède-t-il. Et puis, skipper c’est un peu comme artiste, vous n’êtes pas sûr d’être parmi l’élite, ni de trouver des sponsors. Et quand ça s’arrête, il vaut mieux avoir un bagage !" Pendant plusieurs années, Victorien Erussard passe donc son temps en mer, sur ses voiliers, mais aussi à bord de navires de croisières, de yachts ou de cargos.
Engagé pour la décarbonation du secteur maritime
"Ces gros bateaux ont un impact à tous les niveaux, sur l’environnement, sur notre économie mondiale. Même la compétition. C’est très égocentrique et nécessite de construire sans cesse de nouveaux bateaux. Il y a un véritable enjeu de décarbonation. J’ai voulu me servir de mes deux expériences pour faire avancer les technologies."
Il imagine alors le projet de bateau Energy Observer, dès 2013, pour chercher des solutions pour décarboner le secteur, en parallèle de son parcours dans la voile professionnelle. Mais, conscient qu’il n’arriverait pas à relever le défi en menant de front plusieurs projets, il quitte la course à la voile en 2015 pour chercher des fonds.
Bien lui en a pris. De solitaire en 2013, il est aujourd’hui entouré d’une équipe de 120 personnes. Pour son premier bateau laboratoire, il a dû trouver des associés. "Puis, en 2019, mes associés ont voulu que nous rendions nos expérimentations concrètes. C’est comme cela qu’est né EODev", raconte Victorien Erussard.
EODev (80 salariés) est la filiale de développement du groupe. Elle est déjà le leader mondial de la conception et de l’industrialisation de systèmes de production d’électricité sans émissions. Elle fabrique des groupes électro-hydrogène et des générateurs destinés au secteur maritime, et prochainement des systèmes de stockage sur batteries pour stocker de l’énergie hors réseau. Elles pourront être utilisées avec les générateurs hydrogènes ou en hybride avec des groupes électrogènes diesel sur les bateaux.
Energy Observer 2, Energy Observer 3… et la voile
Poussé par sa passion et son engagement, l’infatigable Victorien Erussard a toujours en vue de nouveaux horizons. Car, même si Energy Observer est rentré, pas question pour le marin de rester à quai. Il a lancé début 2024 le projet Energy Observer 2, le premier cargo décarboné au monde, qui fonctionnera à l’hydrogène (lire également page 6). Il devrait être mis à l’eau en 2029, soutenu par l’Union européenne.
Et ce n’est pas le seul horizon pour Victorien Erussard. Il annoncera en mars 2025 le lancement d’une nouvelle expédition, Energy Observer 3, avec un équipage de 25 personnes. "Nous partirons trois fois trois ans", indique le dirigeant, qui sera à bord aux escales les plus stratégiques.
Le reste de son temps, il le consacre au développement du groupe. Et un peu aussi à la voile en compétition. "J’ai besoin de ça, confie ce passionné de la mer. En plus, la voile est un sport où plus vous êtes âgé, plus vous vous bonifiez ! Car l’expérience fait beaucoup. Il faut énormément réfléchir, à sa stratégie de positionnement sur la ligne de départ, aux éléments naturels, à la météo… Mais pour concourir face à des jeunes de 20 ou 30 ans, ça pousse tout de même à s’entretenir ! J’avais pris du poids ces dernières années, alors je retourne à la salle de sport." Après un retour fracassant aux championnats du monde de Barcelone cette année, où il a terminé 6e, Victorien Erussard vise "un podium" en 2025. "Ces dernières années, cela m’a terriblement manqué."