En Alsace, la transmission d’entreprise devient un sujet d’urgence économique. Selon la Chambre de Commerce et d’Industrie Alsace Eurométropole (CCIAE) et le Réseau Initiative Strasbourg, environ 6 000 sociétés devront changer de mains dans les prochaines années. À l’échelle nationale, un quart des dirigeants ont plus de 60 ans et un sur dix dépasse 65 ans, selon Bpifrance.
"La pyramide des âges n’est pas favorable à nos PME, et c’est une vraie menace pour le maillage économique local", observe Guy Tonnelier, président d’Initiative Strasbourg et vice-président de la CCIAE. Pour lui, "l’Alsace doit anticiper dès aujourd’hui les départs à la retraite massifs, avant que les entreprises ne ferment faute de repreneurs".
Un front commun pour anticiper
Le réseau Initiative Strasbourg et la CCIAE organisaient ce 13 novembre un petit déjeuner consacré à la transmission, avec la CPME 67, la CMA, l’Ordre des experts-comptables, l’Ordre des avocats et plusieurs banques partenaires. Tous s’accordent : préparer une cession demande du temps et du lien humain.
"Ce n’est pas qu’une question de chèque, rappelle Jérémie Mosser, membre de l’Ordre des experts-comptables du Grand Est. Il faut souvent deux à trois ans pour préparer une transmission. Le feeling entre cédant et repreneur est aussi décisif que la valorisation financière."
Une position partagée par Me Hélène Dott, avocate à l’Ordre de Strasbourg : "La transmission reste un acte profondément humain. Elle suppose un partage de valeurs et un effort de part et d’autre. Notre rôle est de sécuriser juridiquement la cession et d’assurer la pérennité de l’entreprise."
Transmipro, un outil pour coordonner les acteurs
Pour accompagner cette vague de départs, la CCI Alsace Eurométropole a finalisé, en juillet 2025, Transmipro, un dispositif qui fédère toutes les chambres consulaires et les ordres professionnels.
"L’idée est de croiser les regards, d’éviter que chaque acteur travaille en silo", explique Olivier Haxaire, conseiller transmission à la CCIAE, en change de Transmipro. Quatre sessions par an sont prévues, avec témoignages de dirigeants, études de cas et échanges entre cédants, repreneurs et experts.
"En 2025, nous avons accordé 2 millions d’euros de prêts d’honneur, contre 1,7 million en 2023. Ces prêts agissent comme levier : pour un euro prêté, les banques suivent entre huit et dix euros"
À la Chambre des Métiers et de l’Artisanat d’Alsace (CMA), Franck Pardini, directeur des affaires économiques, souligne d’ailleurs que "la transmission artisanale reste un cas à part. Souvent familiale, elle demande des compétences techniques spécifiques. Or les repreneurs ont de plus en plus des profils de managers". Résultat : une inadéquation entre offre et demande sur de nombreux métiers à savoir-faire. Preuve s’il en est qu’un outil comme Transmipro ne sera pas de trop dans le paysage local.
Les réseaux de financement en soutien
Le réseau Initiative Strasbourg joue un rôle clé dans l’amorçage. "En 2025, nous avons accordé 2 millions d’euros de prêts d’honneur, contre 1,7 million en 2023, précise Coralie Zazbek, chargée de mission. Ces prêts agissent comme levier : pour un euro prêté, les banques suivent entre huit et dix euros." Le réseau revendique "un taux de pérennité de 96 %". "Et nous essayons au maximum de maintenir une parité entre entrepreneurs et entrepreneuses, repreneurs et repreneuses", précise Guy Tonnelier.
Les banques régionales s’impliquent également. À la Banque Populaire Alsace Lorraine Champagne (BPALC), Mathieu Meyer souligne que "le plus délicat reste de trouver le juste prix, surtout lorsqu’il s’agit d’un patrimoine familial". Au Crédit Agricole Alsace-Vosges, Manon Gasulla, conseillère cession, pilote le dispositif e-RIS : "un mandat de cession confidentiel qui fait matcher repreneurs et vendeurs d’entreprises, valorisées entre 1 et 10 millions d’euros".
Préparer plutôt que subir
Pour Olivier Lang, président de la CPME 67, la tendance à la micro-entreprise accentue la fragilité du tissu économique : " On crée plus d’auto-entreprises que de PME aujourd’hui. Si l’on veut garder un tissu industriel et productif, il faut assurer la relève des patrons qui partent. "
Un constat partagé par Guy Tonnelier : " Nous devons créer des passerelles, des synergies dans les rachats, y compris avec nos voisins du Bade-Wurtemberg, qui font face aux mêmes enjeux. "
L’objectif des acteurs alsaciens est clair : anticiper les transmissions plutôt que de les subir, et maintenir vivant un capital productif régional que l’on ne reconstruit pas du jour au lendemain.