Pouvez-vous résumer l’activité de Comerso ?
Comerso est une plateforme digitale qui organise les dons à des associations d’invendus invendables (péremption, défauts, incomplets…), alimentaires ou non provenant d’entreprises. Nous sommes un tiers de confiance qui met en lien avec 2 500 associations identifiées et qui permet de valoriser un stock en bénéficiant d’une réduction d’impôt mécénat. Le logiciel se charge de la partie administrative, complexe, et de la conformité. Généralement la logistique est gérée par les associations, mais nous pouvons aussi intervenir. Notre chiffre d’affaires (nous visons 10 M€ d’ici quelques années) est réalisé auprès des entreprises, aux trois quarts via des abonnements.
Fin 2024 vous avez franchi des paliers importants : 130 000 tonnes de marchandises sauvées des poubelles, 220 millions d’équivalents repas redistribués aux associations. De quoi êtes-vous le plus fier ?
C’est de montrer qu’on est capable de réconcilier performance économique et impact RSE. Quand une entreprise donne une marchandise qui vaut 100, elle récupère 60 en réduction d’impôt. En comparaison, un déstockage permet une valorisation de l’ordre de 15 à 30 %. Et si c’est jeté, elle perd 100 et paie le traitement, qui coûte entre 150 et 300 euros la tonne.
Quels sont les plus grands défis aujourd’hui pour Comerso ?
Convaincre les entreprises de continuer à investir. Nous sommes dans une période économique tendue avec peu de visibilité, ce qui freine le déploiement de nouveaux projets. Pourtant, toutes les entreprises, quelle que soit leur taille, ont un stock dont elles ne savent pas quoi faire : appelez-nous. Notre système est simple ; en 15 jours on fait qu’une entreprise ne jette plus.
Et beaucoup de décideurs n’ont pas conscience de l’impact du changement climatique sur leur propre activité à 5 ou 10 ans. De la même manière que la guerre en Ukraine a fait baisser la consommation d’énergie et réfléchir à des alternatives vertes, que la sécheresse a fait s’interroger sur la consommation d’eau, la crise agricole doit faire réagir sur le gaspillage alimentaire.
Enfin, certaines entreprises ont l’impression d’avoir fait le job parce qu’elles ont commencé à valoriser. Mais via Comerso nous poussons le curseur jusqu’à 75 % de valorisation, la preuve avec Fnac Darty qui était déjà un acteur engagé.
Vous annoncez 300 millions d’euros d’économies cumulées par l’ensemble des organisations accompagnées depuis votre création en 2013, c’est-à-dire ?
Les entreprises qui travaillent avec nous font des économies, entre 100 000 et 500 000 euros par an. C’est très variable mais c’est important que les dirigeants aient cette notion en tête. Je suis moi-même chef d’entreprise et je sais qu’on ne parle pas de 10 000 euros mais de bien plus.
Votre activité en 2025 sera marquée par une forte accélération que vous prévoyez en Espagne, où vous êtes implantés depuis plus de deux ans. C’est une loi qui va vous le permettre…
L’Espagne est sur le point d’adopter une loi quasi copiée-collée de la loi française qui interdit la destruction des marchandises, encourageant les dons. L’activité économique y est dynamique, et même s’il y existe déjà quelques acteurs antigaspi ils sont beaucoup moins structurés que nous. Nous avons dix ans d’expérience. Notre développement s’annonce donc intéressant cette année, avec des embauches (l’entreprise compte 51 salariés répartis entre le siège à Bordeaux et son centre de R & D à Angers dans le Maine-et-Loire, NDLR). La solution déployée en Espagne sera pilotée depuis la France.
Vous cumulez les grands industriels et les grands groupes (L’Oréal, Décathlon, Carrefour, LVMH, Fnac Darty…), est-ce plus facile aujourd’hui de convaincre ?
C’est sûr qu’il y a 11 ans quand j’ai annoncé à mon banquier que je quittais Danone pour créer ce projet, il m’a pris pour un fou. Mais n’est-ce pas la caractéristique d’une innovation ? C’était saugrenu pour pas mal de gens, a fortiori des décideurs. Aujourd’hui, l’anti gaspi est une évidence. Beaucoup d’entreprises ont progressé, mais parle-t-on de 30 % ou de 90 % d’entre elles ? Où en est-on réellement ? Les États généraux du gaspillage alimentaire mi-mars aborderont la question.
Comerso est né de la lutte contre le gaspillage alimentaire ; pourtant le secteur non alimentaire, que vous avez investi depuis 2018, représente désormais 40 % de votre activité, avec par exemple une ouverture notable à la parapharmacie en 2024. Comment l’expliquez-vous ?
Les deux sont un sujet et les nouveaux clients concernent autant l’un que l’autre secteur. Pour la parapharmacie, c’était une volonté de notre part de nous pencher sur le lait infantile. Ce sont des produits chers, qui génèrent une perte économique importante pour le fabricant, le pharmacien et qui ont une forte valeur pour les associations. Nous avons vite trouvé un écho chez Gallia début 2024, Modilac a suivi, et nous allons annoncer un troisième laboratoire.
"Dans 10 ans, Comerso sera une société internationale qui réalisera au moins la moitié de son chiffre d’affaires en Europe. "
Parmi vos innovations, vous lancez au second semestre une nouvelle application destinée aux associations pour qu’elles y déclarent des produits non conformes au don. C’est un problème ?
Oui. Selon l’Ademe, environ un quart des marchandises données ne sont pas conformes, surtout provenant des grandes et moyennes surfaces. La loi dit qu’une association doit avoir les moyens de réceptionner et de refuser la marchandise. Cette application, Vali-don, nous permettra de faire un diagnostic retour à l’entreprise et de conserver notre équilibre entre solidarité et antigaspi.
Comment voyez-vous Comerso dans 10 ans ?
Comerso sera une société internationale, qui réalisera au moins la moitié de son chiffre d’affaires en Europe. Les 27 doivent réduire le gaspillage de 30 % à horizon 2030 pour le hors foyer, avec des interdictions à venir de détruire les invendus alimentaires et textiles. Les besoins des entreprises seront les mêmes en Allemagne, aux Pays-Bas, même aux États-Unis. Le problème est mondial. Pour le coup, le gouvernement français a fait preuve de leadership. La loi Garot de 2016 est unique au monde et fait office d’exemple. L’Espagne, mais aussi le Canada, l’Italie, Singapour, etc., nous ont emboîté le pas.