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Lagrange fait recette en mettant la famille à table
Rhône # Biens de consommation # PME

Lagrange fait recette en mettant la famille à table

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Depuis 70 ans, Lagrange, PME familiale de 50 salariés qui fabrique du petit électroménager, cultive une croissance organique fondée sur la convivialité gourmande et l’attachement à ses racines familiales, tout en tenant tête à des géants comme le groupe SEB, installé à quelques kilomètres de là, au nord de Lyon.

Fonderie Lagrange — Photo : Lagrange

Il est des histoires d’entreprises qui ne se racontent pas seulement en chiffres, mais en saveurs partagées autour d’une table. En famille. Celle de Lagrange (20 M€ de CA en 2024 ; 50 salariés permanents) en fait partie. Fondée en 1955 dans la région lyonnaise, cette ancienne fonderie d’aluminium est devenue, au fil des décennies, une référence française du petit électroménager dit "convivial", qui est toujours restée fidèle à son ancrage local au sud de Lyon.

Le gaufrier "Qui va bien"

L’aventure commence avec René Lagrange, qui installe sa fonderie à Villeurbanne en 1955. Là où de nombreux artisans se concentrent sur la seule production de pièces métalliques, René fait un choix qui s'avèrera audacieux : il imagine et fabrique le premier gaufrier électrique à plaques interchangeables – une innovation majeure qui va poser les fondations d’un savoir-faire unique. Et devenir l’emblème de la marque. 3,5 millions de gaufriers ont été écoulés depuis.

Baptisé "Qui va bien", ce gaufrier n’était pas un simple appareil pour son inventeur, qui avait traversé une enfance cabossée. Il incarnait la promesse d’un quotidien plus chaleureux, où les gaufres croustillantes côtoyaient les rires des enfants et les discussions entre amis. À une époque où l’électroménager de grande série n’en était qu’à ses balbutiements, cette création artisanale séduisit un public en quête de convivialité.

Fondue, crêpes et planchas

Au fil du temps, la PME dirigée par les fils de René à partir de 1989, enrichit sa gamme, toujours autour de la convivialité culinaire : crêpières, appareils à raclette ou à fondue, yaourtières, planchas, fours à pizza. Les gaufriers, qui représentent aujourd’hui encore près de 40 % des ventes, deviennent réglables dans les années 2000. La diversification (planchas, turbines à glace, yaourtières,) vise aussi à désaisonnaliser les ventes. 60 % du chiffre d’affaires est réalisé entre septembre et décembre, obligeant l’entreprise à stocker massivement tout au long de l’année.

En 2006, Lagrange arrête son activité de fonderie pour se focaliser sur l’appareil électroménager. "Nous avons pris un risque considérable pour une entreprise qui générait alors 5 millions de chiffre d'affaires, en investissant 2 millions d’euros dans notre site de Vourles, sur une surface de 3 600 m2", raconte Matthieu Lagrange, directeur général. Lagrange monte en gamme avec un design plus affirmé faisant la part belle au bois, au verre et à l’inox. En 2010, sa yaourtière lui ouvre les portes de la grande distribution alimentaire.

Rude expérience américaine

Une période faste qui donne des ailes à l’entreprise qui réalise 12 millions d’euros de ventes en 2010. Elle se lance sur le continent nord-américain se faisant référencer chez Walmart, Williams Sonoma. Mais des taux de retour incroyablement élevés (de l’ordre de 30 %) causés par les modes de consommation américains et une tentative d’escroquerie, brisent son élan. "Nous avons failli mourir en 2014 quand l’identité de mon père a été usurpée. Heureusement, les escrocs avaient fait une erreur dans les dates et nous avons pu récupérer notre virement de 1,5 million d’euros, confie-t-il. Mais les banques qui devaient entrer à notre capital pour financer notre développement aux États-Unis ne l’ont pas fait".

À partir de 2016-2017, date de l’arrivée de Matthieu (le commercial et le manager) et Clément (l’ingénieur) issus de la 3e génération, Lagrange se recentre sur ses bases. Et décide d'agrandir de 1 000 m2 son site de Vourles pour un million d'euros d’investissement en 2021. L'entreprise relocalise une partie de sa production. Pendant que ses concurrents délocalisent massivement, Lagrange assemble 70 % de ses produits à Vourles (Rhône), tandis "que le reste est sous-traité en Europe ou au plus proche possible".

Un modèle Made in France raisonné

"Nous avons fait le choix de concevoir et assembler en France l'essentiel de notre production. Ce modèle nous permet d’être réactifs et de conserver de l’emploi en France, tout en restant rentables", explique Matthieu Lagrange, qui déclare consacrer 15 % du chiffre d’affaires en R & D. pour l’écoconception des produits et l’intégration d’outils d’IA (référencement, traduction du site e-commerce en 6 langues, gestion du service client, etc.).

Dans un secteur dominé par des poids lourds comme le géant SEB, installé lui aussi dans la région lyonnaise avec des marques mondialement connues telles que Tefal ou Moulinex, Lagrange a choisi un autre chemin : celui de la qualité locale, de la durabilité et de la réparation. Son atelier SAV répare tous ses produits, même ceux qui ne sont plus sous garantie. L’entreprise a aussi su tirer profit de la crise sanitaire, lançant son propre site marchand en 2021, dont 10 % des ventes sont issues de produits reconditionnés. Après l’Allemagne, la Belgique, l’Espagne, l’Italie, le Portugal et les Pays Bas, le site Lagrange sera prochainement ouvert aux Suisses et aux Polonais.

Farouche indépendance

"Avec mon frère, on n’est pas très ambitieux. On a un outil formidable qui, depuis 10 ans, permet à l’entreprise de gagner de l’argent avec des produits de bonne facture. Nous sommes prudents et refusons de nous endetter ou d’ouvrir notre capital à des fonds qui essorent les boîtes", confie Matthieu, plein de gratitude pour "les deux générations avant nous qui ont fait des choix payants".

Ici, pas de course au chiffre d’affaires, la rentabilité avant tout, avec l’objectif de maintenir l’emploi en France autant que faire se peut. Le chiffre d'affaires 2025 devrait tourner sensiblement au même niveau que celui de 2024, à savoir, 19,4 millions… dans un marché à -10 %.

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