L’affaire avait fait grand bruit. En 2023, le groupe breton Le Duff renonçait à son projet d’usine Bridor en Ille-et-Vilaine et à ses 500 emplois, face aux manifestations de militants de défense de l’environnement. Quelques mois plus tard, le conseil d’État retoquait un projet de parc éolien du normand JPee en Eure-et-Loir, en raison de son impact jugé trop important sur le patrimoine littéraire ! Les éoliennes devaient en effet s’implanter dans une vallée rendue célèbre par Marcel Proust dans son roman Du côté de chez Swann. À l’instar de ces deux exemples, des dizaines de projets industriels font, en France, l’objet de contestations, voire de recours devant la justice.
2,65 % des projets d’industries manufacturées contestés
Mais contrairement aux idées reçues, les oppositions ne concernent qu’une petite partie des projets. Entre 2010 et 2024, seulement 2,65 % des projets de créations ou d’extensions d’industries manufacturières ont ainsi été contestés en France. C’est ce qui ressort d’une étude de La Fabrique de l’Industrie publiée ce 19 décembre. Cette association financée par l’UIMM, France Industrie et le Groupe des Industries Métallurgiques a épluché 15 ans de presse quotidienne régionale pour recenser les projets ayant fait l’objet d’un conflit se matérialisant par un recours en justice, une manifestation ou encore la médiatisation d’un mécontentement.
Sur ces 15 années, seuls 61 projets sur 2 336 ont été remis en cause. L’opposition est plus fréquente en Normandie (5,9 % des projets contestés), en Région Sud (5,2 %) et en Nouvelle-Aquitaine (4,9 %). En revanche, un industriel a moins de chances de se faire inquiéter dans le Grand Est et en Auvergne-Rhône-Alpes (1,3 %).
Un projet énergétique sur cinq remis en cause
Si les Français ne sont pas fâchés avec les usines, ils le sont plus avec d’autres activités économiques. L’opposition aux projets monte à 21,6 % pour les activités minières et énergétiques. Toujours entre 2010 et 2024, l’étude de La Fabrique de l’Industrie recense 603 oppositions sur 2 786 projets. Les plaintes visent principalement les initiatives liées aux énergies renouvelables, comme les éoliennes et les méthaniseurs. Elles concernent aussi les usines d’enrobage, de traitement des déchets ainsi que les carrières.
L’Occitanie est la région où le taux de contestation est le plus fort (42 %), devant la Normandie (38 %), le Centre-Val-de-Loire (31 %) et la Nouvelle-Aquitaine (30 %). Les projets suscitent moins de contestations en Île-de-France (9 %), en Région Sud (11 %) et en Auvergne-Rhône-Alpes (12 %).
Les riverains et les nuisances
Le rejet de l’industrie peut être expliqué par les calculs individuels de riverains craignant que le projet génère des nuisances, comme des mauvaises odeurs, du bruit ou des flux de camions. Mais "les contestations locales des projets industriels ne sont pas majoritairement expliquées par ce phénomène Nimby (not in my backyard, que l’on peut traduire par : pas chez moi, NDLR)", assurent les auteurs de l’étude.
De l’émotion au refus structurel
Les motifs d’opposition sont en effet nombreux. Certains peuvent s’opposer à un projet "parce qu’ils en contestent la nature ou qu’ils en récusent le processus de décision qui a conduit à le proposer". D’autres vont manifester leur mécontentement à cause de valeurs personnelles, de symboles et d’émotions. La modification du paysage par des éoliennes par exemple "amène des personnes à défendre et à protéger un territoire en raison de leur attachement au lieu et à son identité. L’opposition au projet est alors de nature émotionnelle et ne procède pas purement d’un calcul d’intérêt individuel", note La Fabrique de l’Industrie.
Enfin, certaines contestations ne vont pas porter sur le projet lui-même mais critiquer une cause plus générale, comme le capitalisme, la justice ou l’ordre social.
Des contextes différents selon les territoires
Selon leur histoire, leur contexte social et politique, certains territoires se montrent plus hostiles aux projets industriels, tandis que d’autres leur réservent un accueil favorable. Pour la Fabrique de l’Industrie, les projets d’énergies renouvelables ne sont ainsi pas toujours très bien vus en Bretagne, "en raison de leur taille et de l’identité des porteurs, associés au modèle capitaliste". À l’inverse, dans les Hauts-de-France, l’accueil est plus favorable, du fait d’une dépendance historique de la région à l’industrie lourde et à l’existence d’une culture de la collaboration entre les acteurs locaux. "Ce passé a favorisé, très tôt, la mise en place de mécanismes de consultation et de négociation, lorsque les projets d’énergies renouvelables ont été pensés", poursuivent les auteurs de l’étude.
Co-construction de projet
La bonne nouvelle, c’est que le rejet de l’industrie en tant que telle est très rare", note La Fabrique de l’Industrie. Pour accroître ses chances de mener une implantation industrielle jusqu’à son terme, il apparaît essentiel de comprendre toute la variété des oppositions. Toutefois, les auteurs estiment que le cadre réglementaire amenant le grand public à s’informer et s’exprimer sur un projet "n’est pas toujours adapté à la multiplicité des motivations qui peuvent alimenter des conflits". Trop administratives, les procédures de débat public ne favoriseraient pas l’implication des citoyens et ne leur garantiraient pas la possibilité d’influencer la décision finale.
Les auteurs de l’étude "invitent les porteurs de projet et les responsables publics à opter pour des mécanismes de coconstruction au long cours." Il s’agit ainsi d’impliquer le plus grand nombre d’acteurs représentatifs du territoire en les faisant sortir de leur simple rôle de riverains pour les reconnaître comme de potentiels "experts profanes". L’industrie de demain doit en conséquence s’appuyer sur "une vision partagée", élaborée en partie au niveau local et de façon ascendante, et pas seulement être le fruit de décisions centralisées.