Ils sont rares, en France, les noms d’entreprise qui s’alignent sur deux siècles. Rares aussi, les lignées qui ne se brisent pas au détour d’une génération. À Puget-sur-Argens, dans le Var, le nom Régis résonne dans le paysage économique local depuis 1825 et c’est aujourd’hui, la sixième génération, incarnée par Arnaud Régis, qui perpétue l’histoire de cette entreprise artisanale devenue une PME industrielle. Celui qui est aujourd’hui le directeur général, confie avoir été rattrapé par l’histoire familiale et avoir commencé en bas de l’échelle, en 2012. "Approvisionnement, pose, dessin des ouvrages, logistique, j’ai tout fait. C’était non négociable", se souvient le dirigeant. Son père, Jean-Jacques, désormais en retrait, mais toujours présent en qualité de président, confirme : "La qualification a été sévère."
De la forge à la PME industrielle
La PME Régis affiche 48 salariés, 12 millions d’euros de chiffre d’affaires et un atelier flambant neuf de 7 000 m², dans la zone industrielle de Puget-sur-Argens, où elle a emménagé en 2017. Exit les locaux historiques du centre-ville : "On y a vécu l’histoire, ici on la continue", glisse Arnaud. L’atelier est récent, les machines aussi. Avec le soutien de la Région Sud, l’entreprise a investi 2 millions d’euros ces dernières années pour s’équiper des meilleurs outils : découpe laser, centres numériques, cabines de laquage.
Il est loin le temps où l’atelier se limitait à une forge, au milieu du XIXe siècle.
Des fers à cheval aux moulins
À cette époque, le premier de la lignée, Jean-François Charles Régis, devenu artisan taillandier en 1825, a déjà passé la main à son fils Lucien Jacques.
"La ruralité d’alors a besoin de leurs mains. Ils fabriquent et réparent des outils pour le monde agricole, l’activité de maréchalerie prospère, le travail commence tôt, à 3 heures du matin", raconte Jean-Jacques. L’histoire commence à s’écrire, à coups d’enclume. Les fils, Jacques, Ferdinand et Léon (troisième génération) reprennent l’atelier, l’adaptent, le déplacent d’un quart de rue, modernisent un peu. "Après la Première Guerre mondiale, ils réalisent les premiers ouvrages : des grilles de fenêtres, des rampes d’escaliers. Ce sont les débuts de la serrurerie. Ils se spécialisent aussi dans la pose de moulins à vent pour pomper l’eau des nappes phréatiques", ajoute Michel, qui continue de diriger l’entreprise avec Arnaud.
Du fer à l’aluminium
Le grand virage industriel, lui, se joue plus tard. Dans les années 1970, le Var change : l’agriculture décline, le littoral se peuple, les zones artisanales se dessinent. En 1975, la maison devient officiellement Régis Père et Fils, société par actions. On quitte la forge, on entre dans la métallerie, la menuiserie, le travail de l’aluminium. L’entreprise ne trahit pas son ADN : elle l’ajuste.
Dès les années 60, la quatrième génération, incarnée par Lucien, remplace le marteau par la scie à ruban, le métal par l’aluminium soudé, la main-d’œuvre brute par la technicité. "En même temps, la construction de villas et bâtiments progresse. Tout naturellement, Lucien suit cette tendance", poursuit Jean-Jacques. Puis, dès 1967, il crée un nouveau bâtiment dédié à la fabrication de la menuiserie aluminium, "avec machines spécifiques et personnel qualifié."
Si le fer a permis d’écrire l’histoire de la maison, c’est aujourd’hui l’aluminium soudé qui fait sa renommée. "Nous avons été l’une des premières entreprises à travailler l’aluminium soudé, à l’image de cette tonnelle sur la mer, aux Issambres", confie Arnaud. La PME travaille avec des partenaires de poids : Technal, son voisin Intex Alu Sapa, ou encore le géant allemand Chücco, dont Régis est l’un des plus anciens clients français, le 10e en ancienneté.
Une signature reconnue
Dans les années 1990 et 2000, l’entreprise devient l’une des références locales du bâtiment métallique haut de gamme. Et elle le prouve, encore aujourd’hui : la gare de Cannes, le théâtre Anthea, la piscine olympique d’Antibes… Dans toutes ces constructions récentes, on trouve la signature de Régis Père et Fils. Elle collabore avec Kaufman & Broad, Cogedim, les collectivités locales. Elle travaille à l’échelle d’un territoire qu’elle connaît par cœur : "Notre terrain de jeu, c’est une heure à une heure et demie autour de Puget-sur-Argens. Là où bat le cœur de notre entreprise", confie Arnaud Régis. Depuis 2017, ce cœur bat au sein de la zone industrielle de Puget-sur-Argens. Ici, le laser a remplacé le marteau et le plan 3D le croquis à la craie. La société produit à 98 % en aluminium, mais conserve un savoir-faire sur l’acier et l’inox, pour des chantiers sur mesure. Les marchés publics représentent environ un tiers de son activité, aux côtés de maîtres d’ouvrage privés, promoteurs, architectes et collectivités.
Si les chantiers architecturaux restent son quotidien, Arnaud Régis veut projeter la société vers de nouveaux horizons : la rénovation avec des produits durables, mais aussi et surtout l’industrie, un secteur où il a déjà quelques références, à l’image de la conception des poteaux de clôture mis en place dans le secteur de Calais. "Nous avons le potentiel pour produire, chercher de nouvelles niches. Nous voulons notamment chercher des marchés industriels et soutenir l’effort de défense. Notre expertise sur la pièce métallique peut répondre à des besoins dans l’armement, la sécurité ou la maintenance." L’objectif pour le dirigeant : "maintenir le savoir-faire et évoluer."