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Pourquoi les entreprises belges investissent de plus en plus dans les Hauts-de-France
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Pourquoi les entreprises belges investissent de plus en plus dans les Hauts-de-France

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En 2024, la Belgique s’est classée comme le 3e pays investisseur en région Hauts-de-France. Discret sur le podium, le plat pays est néanmoins constant dans les chiffres. Au-delà de l’évidente position géographique, les raisons de cet attachement, que l’après Covid a renforcé, sont multiples : accompagnement offert aux entreprises, main d’œuvre disponible, prix de l’énergie compétitifs… Entre autres.

En 2024, la Belgique s’est classée comme le troisième pays investisseur en région Hauts-de-France — Photo : Traconord

"Un doublé stratégique pour les Hauts-de-France", s’enthousiasmait, fin mars, Nord France Invest (NFI), l’agence de promotion économique de la région, en commentant la décision de la société d’externalisation technique Logi-technic (630 salariés, 51 M€ de CA) de s’implanter à Lille et à Dunkerque, avec 20 emplois directs à la clé. Il s’agit de la première implantation en France de cette société de droit belge, basée en région flamande. Quelques jours plus tôt, c’est une autre société venant du plat pays, Enaos, qui annonçait avoir choisi le nord de la France pour installer son deuxième bureau français.

Un phénomène de longue date

La tendance n’est pas nouvelle. Les investissements belges en Hauts-de-France "ont toujours été là", estime Patricia De Backer, directrice de la chambre de commerce franco-belge et luxembourgeoise (CCFBL).

"La Belgique est extrêmement fiable et constante dans ses décisions d’implantations en Hauts-de-France"

"Le pays est extrêmement fiable et constant dans ses décisions d’implantations. La proximité géographique est le premier critère : les entreprises veulent être à une heure trente maximum de leur centre de décision", reconnaît Yann Pitollet, directeur général de Nord France Invest.

Un critère immuable : à tel point que certains n’hésitent d’ailleurs pas à parler de rente pour évoquer ce mouvement de fond. En 2024, la Belgique s’est classée troisième en nombre de projets (19) et quatrième en nombre d’emplois créés (398) dans la région, selon Business France.

La carte Dunkerque

Ces dix dernières années, les investisseurs belges ont annoncé près de 200 projets en Hauts-de-France, entraînant la création ou le maintien de près de 4 500 emplois (chiffres NFI). Mais il y a bien eu une bascule, avec un marché qui s’est considérablement ouvert dans le sillage de la dynamique de réindustrialisation française post-Covid. Et la boussole pointe particulièrement vers Dunkerque. "L’engouement pour les Hauts-de-France est grand et la zone portuaire de Dunkerque est porteuse", résume Pierre Haugen, porte-parole du développeur logistique belge Weerts. Ce dernier finalise actuellement les accords avec les entreprises qui plancheront sur la construction d’un bâtiment de 80 000 m² destiné à des logisticiens et sociétés en demande de zones de stockage, plusieurs cellules ayant été réfléchies pour recevoir des produits dits dangereux.

Patricia De Backer, directrice de la chambre de commerce franco-belge et luxembourgeoise (CCFBL) — Photo : Jonathan Blanchet

Selon la directrice de la chambre de commerce franco-belge et luxembourgeoise, la politique volontariste du Dunkerquois se positionnant en démonstrateur d’une industrie décarbonée, combinée à la médiatisation des méga projets de développements autour (les gigafactories de Verkor, ProLogium…), a contribué à mettre en lumière la dynamique d’investissement soutenue des entreprises belges (à la première place du podium des entrepreneurs étrangers sur la place dunkerquoise), d’ordinaire plutôt discrète.

Effet boule de neige

Une bonne publicité qui aurait un effet boule de neige auprès des relais d’opinions et d’autres investisseurs, créant un effet d’entraînement, notamment de la région flamande d’où émane la majorité des investissements consentis dans le nord de la France (soit plus de la moitié du flux global). "Le bouche-à-oreille en Flandre est très important", estime la directrice de la CCFBL, pour qui les opportunités d’investissements se font beaucoup sur le retour d’expériences des premiers de cordée.

L’exemple de Logi-technic

L’implantation récente de Logi-technic à Lille et Dunkerque l’illustre bien. Dans le giron du géant belge de l’intérim House of HR depuis 2014, Logi-technic fonctionne comme une société de portage, salariant 600 techniciens qui exercent ensuite des missions auprès de clients industriels dans le besoin. Or, "depuis deux ans, de plus en plus d’entreprises belges parmi nos clients témoignent de leur intérêt pour le marché français", explique Sarah Craeymeersch, directrice de développement de la société.

Souhaitant elle-même développer son marché, Logi-technic vient donc de sortir de ses frontières pour attaquer le territoire, en commençant par travailler avec une clientèle de compatriotes, comme le producteur belge de frites surgelées Clarebout. Si elle entend débuter avec 20 salariés et réaliser un million d’euros de chiffre d’affaires en année 1, la néo filiale française vise 10 % de croissance annuelle et se projette à 100 salariés et 8,5 millions d’euros de résultats à cinq ans, en essaimant ensuite sur une bonne part des Hauts-de-France.

Le siège de Traconord se trouve à Steenvoorde, près de Dunkerque, dans le Nord — Photo : Traconord

"Dunkerque représente aujourd’hui plus de 50 % de notre chiffre d’affaires" Evy

La PME Traconord, filiale française du groupe belge Valcke Prefab Beton (48 collaborateurs, 23 M€ de chiffre d’affaires) connaît bien le sujet pour s’être développée côté français dès le début des années 1960. Elle a fait un pas de géant en regroupant, en 2022, ses bureaux et son dépôt en un site vitrine de 2 000 m² à Steenvoorde, non loin de Dunkerque. Ce nouveau périmètre a amené ce spécialiste de la préfabrication béton pour l’industrie à répondre à des marchés bien plus importants, comme ceux qui fleurissent aux environs de la cité de Jean Bart.

Résultat, Traconord a plus que doublé son chiffre d’affaires en cinq ans. "Dunkerque représente aujourd’hui plus de 50 % de notre chiffre d’affaires", confirme sa directrice générale, Evy Symoen. Traconord s’est ainsi positionnée sur le dossier d’extension d’AstraZeneca (pour lequel elle va réaliser dans les prochaines semaines un bâtiment de 40 mètres de hauteur), celui de la gigafactory de batteries Verkor ou ceux de l’installation et de l’extension de l’entreprise Clarebout. Cette dernière ayant créé 182 puis 118 emplois en 2022 et 2023, elle a largement contribué à faire de ces deux années les plus fortes en matière d’investissements belges dans les Hauts-de-France depuis dix ans.

Un volume d’investissements en hausse

Pour le Voka, organisation patronale de Flandre Occidentale, la volonté de réindustrialisation et la politique volontariste de l’État français en la matière, promue par le raout "Choose France" ou matérialisée à travers le plan France 2030, ont séduit les entrepreneurs flamands. D’où les investissements consentis dans le secteur, à plus forte raison dans l’agroalimentaire, qui demeure le premier secteur d’activité représentatif de la présence belge dans les Hauts-de-France avec 3 700 salariés. "Le label Fabriqué en France est devenu un totem", appuie Nord France Invest.

Un chantier réalisé par la société Traconord. Sa filiale française réalise plus de 50 % de son activité dans le dunkerquois — Photo : Traconord

Ces entreprises déployant, a fortiori, des outils de productions bien visibles du commun des mortels. Comme Clarebout ou Agristo, un fabricant de produits surgelés à base de pommes de terre, qui prévoit de recruter 105 salariés sur son futur site de production d’Escaudœuvres attendu à horizon 2027 et sur lequel Traconord entend bien se positionner. À tel point que l’on a commencé à renommer les Hauts-de-France en vallée de la frite, comme un clin d’œil à la volonté de l’exécutif régional de faire du territoire "une vallée de la batterie" et désormais des data centers. "Ce qui change, c’est le volume des investissements", estime Patricia De Backer : 350 millions d’euros au total pour Clarebout (via deux tranches consenties entre 2022 et 2023) et l’équivalent pour la future usine d’Agristo, qui prendra place sur l’ancien site de la sucrerie Tereos.

Coût de la main-d’œuvre compétitif

Agristo a les yeux rivés sur le bassin d’emploi dunkerquois. En Flandre belge, "il est presque asséché. C’est très compliqué d’avoir accès à de la main-d’œuvre", indiquait la société lorsqu’elle a révélé son projet de développement. Selon les dernières statistiques de Stabel, l’office belge de statistique, publiés le 13 mars dernier, le taux de chômage de la population active était de 3,8 % en Flandre au quatrième trimestre 2024, contre 8 % en Wallonie et 8,7 % dans les Hauts-de-France (chiffres INSEE), même s’il a baissé.

"Quand il y a 200 ou 300 personnes à recruter, cela devient très intéressant pour un investisseur… d’autant que le coût de la main-d’œuvre est plus élevé en Belgique", poursuit Yann Pitollet, à savoir 10 % à 15 % plus cher en Wallonnie et le coût est encore plus élevé en région flamande. "Ces dernières années, les salaires ont augmenté de près de 25 % en Flandre, notamment parce qu’ils sont automatiquement indexés sur l’inflation", décrypte Tom Vermeersch, directeur régional du Voka.

Foncier disponible

A cela s’ajoute un prix de l’énergie plus prohibitif côté belge… mais le nerf de la guerre demeure l’espace disponible. C’est même la raison numéro un qui motive les entrepreneurs flamands à s’implanter en Hauts-de-France d’après le Voka, la région manquant cruellement de foncier disponible.

"Les ports d’Anvers ou de Zeebrugge exercent une pression si forte que les terrains se font rares et chers", analyse Yann Pitollet chez NFI. À un point tel que 80 projets d’investissements provenant de la région flamande ont été identifiés entre 2017 et 2024, contre 43 en provenance de la région wallonne.

Yann Pitollet, directeur général de Nord France Invest — Photo : Jonathan Blanchet

Une raréfaction qui occasionnerait un autre problème en Belgique. La densité urbaine est telle que les procédures administratives pour obtenir les précieux permis seraient soumises à de multiples autorisations, qui rallongent les délais d’obtention. Permis par ailleurs sensibles aux recours administratifs en tous genres, explique Tom Vermeersch qui déplore un manque de soutien des autorités locales en matière d’implantation d’entreprises. "Le gouvernement n’aide pas, l’investisseur doit se débrouiller par lui-même. Les procédures d’obtention peuvent durer un an et demi… si on a de la chance !", se désole le représentant du réseau patronal flamand.

La région "en mode projet"

Pour mettre toutes les chances de leur côté, les Hauts-de-France ont d’ailleurs redoublé d’efforts pour accélérer les procédures d’instruction. Il y a peu, il fallait en moyenne douze mois pour traiter un dossier d’envergure. "Aujourd’hui, nous pouvons le faire en sept mois", assure Yann Pitollet. Une performance rendue possible par la mise en place d’un contrat d’implantation "all inclusive", signé à trois mains par le conseil régional des Hauts-de-France, l’État et l’intercommunalité d’accueil de l’entreprise, lui garantissant notamment des délais de délivrance d’autorisations compétitifs.

Le premier a été signé en 2017. "Quand une entreprise dépose officiellement son dossier, on sait déjà ce qu’il contient, puisque l’administration l’a co-construit avec l’entreprise. Nous ne sommes plus dans des jeux de navettes qui prennent un temps fou. La plupart du temps, nous n’allons même pas jusqu’à signer le contrat ! Le simple fait de le présenter aux investisseurs suffit souvent à les rassurer", rapporte Yann Pitollet.

La loi ZAN, source d’inquiétudes ?

Dans le ciel bleu des investissements belges en Hauts-de-France plane quand même un nuage : celui du Zéro Artificialisation Nette des Sols (ZAN) dans une région marquée par la volonté de réindustrialisation. La loi, qui prévoit, d’ici 2031, de réduire de moitié la consommation d’espaces naturels et, d’ici 2050, d’avoir au moins autant de surfaces renaturées que de surfaces artificialisées, peut-elle freiner les ardeurs des investisseurs ? "C’est possible que l’on observe un ralentissement, estime Tom Vermeersch. Les entreprises viennent parce qu’elles sont séduites par les démarches facilitatrices sur le territoire".

Sur ce point, Nord France Invest mise énormément sur son agilité et affirmait dernièrement dans nos pages que la task force régionale allait "tout faire pour que [le ZAN] ne casse pas la dynamique actuelle et ne limite pas les investissements étrangers". Selon Tom Vermeersch, "de tels services n’existent pas en Flandre". "Nous manquons de soutiens aux entreprises et d’aides à l’implantation. Chaque semaine, je parle avec une entreprise belge qui veut s’implanter en France, confie-t-il. Le flux n’est pas près de se tarir".

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