Bien plus qu'une opération financière d'entreprise, les ouvertures de capital sont souvent des histoires humaines. Elles impliquent à la fois le dirigeant et ses potentiels associés, qui doivent composer ensemble, avec des visions et personnalités différentes. Ainsi, quand le club Ambition Capital invite des chefs d'entreprise nordistes à témoigner sur leur expérience de l'ouverture de capital, ce sont avant tout des histoires humaines qui en ressortent. Le Journal des entreprises vous propose un tour d'horizon de ces témoignages, qui reviennent à la fois sur les motivations de ces dirigeants, leurs difficultés, réussites ou encore leurs conseils.
Des dirigeants de tous les horizons
Le 5 juillet, dans les locaux de la CCI Grand Lille, une dizaine de dirigeants nordistes sont revenus sur leur expérience de l'ouverture de capital. Parmi ces derniers : Pierre Coursières, dirigeant de l'enseigne de librairies le Furet du Nord, Julien Lemarchand fondateur de la jeune entreprise Saveur Bière, qui vend des bières en ligne, Éric Derely, président du groupe immobilier Sergic ou encore François de Sivry, dirigeant de la start-up Intent Technologies, etc. Le moins que l'on puisse dire, c'est que l'ensemble était assez hétéroclite, tant du côté du profil des dirigeants, que de la taille de leur entreprise ou encore de leur secteur d'activité. Une diversité qui traduit bien que, quel que soit son stade de développement, une entreprise peut prétendre à une ouverture de capital, une opération qui revêtira alors différentes formes : capital-risque, capital amorçage, capital développement ou capital transmission.
Leurs motivations
Pour se lancer, « il faut avoir une vision d'entreprise et savoir où on va. Il faut aussi des synergies et valeurs communes avec les investisseurs », résume Alexis Devillers, dirigeant de la société événementielle Alive Groupe (CA 2015 : 17 M€, 92 salariés) basée à Tourcoing. Ce dernier a fondé sa société il y a 20 ans et n'a réalisé sa première ouverture de capital qu'en 2006, dans le cadre d'une opération de croissance externe, avant de réaliser un deuxième tour de table en 2011/2012. « Nous sommes en train de réaliser aujourd'hui un troisième tour de table de 4 millions d'euros, pour poursuivre la croissance externe afin de mailler la France. Notre objectif est d'avoir une dizaine d'agences d'ici quatre à cinq ans », annonce Alexis Devillers. Tout comme lui, la direction du groupe coopératif Advitam (CA consolidé : 1,18 Md€, 2.120 salariés), spécialisé dans les métiers de l'agriculture (productions végétales et animales, machinisme agricole) et de la distribution verte (jardineries), a opté pour l'ouverture de capital afin de financer une acquisition : « Nous aurions pu financer cette opération avec de la dette mais nous aurions alors pénalisé le développement de la coopérative : cela aurait été moins évident pour elle de se présenter ensuite devant les banquiers », explique Anne Vandenbossche, une des administratrices d'Advitam. Pour d'autres, l'ouverture de capital a été l'occasion de se lancer dans l'entrepreneuriat. C'est le cas de Pierre Coursières, Pdg de l'enseigne de librairies Le Furet du Nord (CA 2014 : 91 M€, 408 salariés). Avant de diriger le Furet, celui-ci était salarié Virgin : « Je voulais diriger ma PME. En 2008, l'ensemble Virgin-Furet s'est fait racheter par Butler Capital Partners qui m'a demandé de détacher le Furet afin de le revendre. Nous avons rencontré des investisseurs potentiels, j'ai monté mon équipe et j'en ai profité pour entrer comme petit actionnaire », raconte-t-il. Il poursuit en souriant : « Depuis, nous avons fait prospérer l'entreprise et aujourd'hui le Furet du Nord a vocation à devenir une enseigne nationale ». L'histoire est similaire pour Bruno Chesnel, actuel dirigeant de Renson International (CA 2015 : 13,7 M€, 75 salariés), un fabricant de matériel industriel installé près de Cambrai. « En 2003, j'ai voulu acheter une PME et ne pouvant le faire seul, j'ai été accompagné par 14 amis et un fonds d'investissement. Je n'avais pas la possibilité de le faire avec de la dette bancaire à l'époque ». Enfin, d'autres ont choisi l'ouverture de capital pour se lancer à l'international, financer une innovation, voire un nouveau modèle économique à l'image de François de Sivry, fondateur et dirigeant d'Intent Technologies qui propose à ses clients de connecter leurs bâtiments (CA 2014 : 1,4 M€, 21 salariés) : « Nous ubérisons le bâtiment, un secteur qui est en retard dans le domaine du numérique. La première ouverture de capital a été réalisée un an après la création de l'entreprise, avec un client qui a cru au concept : Pas-de-Calais Habitat ». De son côté Julien Lemarchand a fondé en 2007 la société Saveur Bière, spécialisée dans la vente de bières en ligne, avant d'ouvrir son capital à des business angels en 2009 et à Siparex en 2012 : « Pour se développer sur les nouveaux modèles économiques aujourd'hui, il faut atteindre un certain niveau de rentabilité et les fonds nous ont aidés à ça, à aller chercher le point mort ». Saveur Bière a été revendue depuis au groupe brassicole belge Ab Inbev et Julien Lemarchand y travaille toujours.
Les avantages collatéraux
Ouvrir son capital permet de financer un projet, mais pas uniquement. L'opération financière s'accompagne la plupart du temps d'avantages collatéraux dont se réjouissent ceux qui en ont fait l'expérience. D'abord, l'augmentation de fonds propres renforce la solidité financière d'une entreprise, sa crédibilité et c'est un véritable levier face aux banques. « Le fait de démarrer l'aventure avec un fonds et une dette nous a permis d'aller chercher des financements bancaires pour ouvrir des magasins », indique Pierre Coursières (Furet du Nord). Par ailleurs, ouvrir son capital, c'est aussi lever des idées. « Les investisseurs apportent un regard différent et cela permet au dirigeant de se remettre en question. On s'en nourrit pour continuer à avancer et on lève la tête du guidon », note Alexis Devillers (Alive Groupe). Enfin, pour d'autres cela a été l'occasion de structurer davantage l'entreprise, comme en témoigne Anne Vandenbossche pour le groupe Advitam : « Nous avons été obligés de nous professionnaliser pour parler avec l'investisseur. Nous sommes sur un métier différent, l'agriculture, et nous n'avions pas le même langage, or ça fait partie des prérequis de ce genre d'opérations ! »
Leurs conseils
Malgré ces avantages collatéraux, l'ouverture de capital est loin d'être un long fleuve tranquille. François de Sivry la qualifie même de « marathon » et chacun y va de son petit conseil. Pour le dirigeant d'Intent Technologies, « il faut se lancer aux côtés d'un leveur et simplifier au maximum son projet : on n'a que quelques minutes pour convaincre et seul 1 dossier sur 10, ou même 1 sur 100, est pris ! ». Dirigeant de la société American Desserts (CA : NC) dans l'Aisne, Bruno Roy conseille d'ailleurs de ne pas se décourager : « Quand il y a un fonds qui vient, tous les autres suivent. Le plus dur c'est de trouver le premier. Pour nous, c'était l'IRD. » Pour Alexis Devillers, il ne faut pas avoir peur de perdre la majorité du capital dans l'opération : « Je ne crois pas que l'on perde réellement la main. L'investisseur vient pour suivre le projet du dirigeant. C'est une crainte qui est typiquement française car aux États-Unis ou dans les pays anglophones, les dirigeants ont moins de scrupules. Je préfère avoir 30 % d'un gâteau de 12 personnes que 50 % d'un gâteau de 4 personnes ». D'autres insistent sur la nécessité de ne pas se tromper d'investisseurs afin de pouvoir établir une relation de confiance. « À chaque fois, j'ai choisi un homme plutôt qu'un fonds ! », affirme ainsi Bruno Chesnel. De son côté, Michel Legras, dirigeant de la société de robinetterie Sarasin Actor à Sequedin (CA 2015 : 5,7 M€, 25 salariés), indique : « Il faut avoir des relations de transparence avec les investisseurs et ne pas leur cacher la réalité ». Ce dirigeant, dont l'entreprise a connu quelques difficultés, précise : « même si ces difficultés n'ont duré que quelques mois, j'ai senti la confiance des investisseurs à cette occasion ». Enfin Pierre Coursières insiste sur la nécessité de s'attarder sur le pacte d'associés : « C'est comme un contrat de mariage où le notaire passe deux heures à vous dire comment ça va se passer quand vous allez divorcer. Il faut prendre le temps de le lire et avec des conseils autres que ceux du fonds... »
Dirigeants nordistes de start-up, TPE, PME, ou groupes, ils ont un jour ouvert leur capital pour financer une innovation, une reprise d'entreprise, une acquisition... Le Journal des entreprises vous livre leur retour d'expérience : motivations, avantages, difficultés, etc.