La part des femmes chefs d’entreprise peine à atteindre les 40 % en France. Et ce, malgré la multiplication de dispositifs de soutiens publics, ou de réseaux économiques au féminin. Difficile de faire pire ? Il faut croire que non, car il existe tout un pan de l’économie encore moins féminisé : celui de l’investissement, en particulier à titre personnel. Selon l’association Femmes Business Angels (FBA), les femmes ne représentent dans l’Hexagone que 15 % des quelque 5 000 à 6 000 business angels (BA) organisés en réseaux, ces personnes physiques qui engagent une part de leur patrimoine pour répondre au besoin de financement de jeunes entreprises innovantes, durant la phase d’amorçage de leur activité.
Et les Hauts-de-France ne font pas figure d’exception. "Dans notre catalogue, qui comprend une cinquantaine de BA identifiés et actifs, nous avons recensé quatre femmes", relève Marc Burden, directeur du Réseau Entreprendre Nord, qui accompagne la création, le développement et la reprise de start-up et PME. Si les anges n’ont pas de sexe, à en croire la citation du philosophe Auguste Comte, les anges gardiens des affaires sont, eux, bel et bien masculins. Un constat qui interpelle forcément : où sont les femmes business angels ?
Un pourcentage en hausse
Elles arrivent. C’est un avis partagé par les différents acteurs économiques interrogés. À titre indicatif, elles ne représentaient en 2020 que 10 % des BA recensés. Leur proportion a donc légèrement augmenté en quatre ans. Mais les femmes partent de loin en matière d’investissement, notamment au regard de l’histoire. Rappelons qu’en France, elles ne sont autorisées que depuis 1965 à ouvrir un compte bancaire en leur nom, et sans l’accord de leur mari, soit à peine soixante ans… Or, à la même époque, les premiers BA au masculin faisaient déjà leurs armes aux États-Unis, avant une explosion en France dans les années 90, à la faveur de l’essor d’Internet.
Face à ce droit tardif à disposer de leur propre argent, rien d’étonnant à ce que les femmes aient mis du temps à rejoindre les rangs des investisseurs. Mais le rattrapage est désormais en marche et l’expansion de l’association Femmes Business Angels (FBA) l’illustre bien. Née il y a vingt ans à Paris, cette association compte 180 membres actifs et essaime depuis trois ans dans les régions.
"Il y a encore quinze ans, les femmes BA n’étaient pas prises au sérieux"
Il s’agit, selon Bpifrance, de la seule association féminine de BA en France et de l’une des plus importantes en Europe. "Il y a encore quinze ans, les femmes BA n’étaient pas prises au sérieux. À l’époque, on m’envoyait surtout des dossiers de co-investissement dans des secteurs qui avaient l’air féminin, comme les cosmétiques, alors que j’étais intéressée par la Tech", témoigne Morgane Rollando, ex-directrice financière de grands groupes, conférencière, business angel aguerrie et membre de FBA.
Créer des portes d’entrée
L’association compte trois membres dans les Hauts-de-France, à la faveur d’une antenne ouverte il y a quelques mois et emmenée par Armelle Blanchard, en tant que déléguée générale. Ces antennes régionales se positionnent notamment comme des portes d’entrée. "Avant de franchir le pas de l’investissement, j’ai mené une réflexion durant près de quatre ans. J’ai été conviée à des réunions de clubs de BA très masculins, dans lesquels je ne me suis pas reconnue", témoigne l’investisseuse, diplômée d’une école d’ingénieur et salariée.
En proposant des formations autour de l’investissement, la possibilité d’investir en groupe (avec d’autres membres de l’association ou des tiers), ou d’échanger entre paires, FBA crée un terreau propice à l’arrivée d’autres femmes business angels. "J’aurais apprécié de bénéficier de partages d’expériences d’autres BA, notamment sur le volet des conditions juridiques", admet Emmanuelle Tkacz, devenue business angel en solo, il y a trois ans, après la revente son entreprise lilloise, Act Beauty by Act Impor Group.
Renforcer la présence des femmes dans l’économie
Mais c’est à la faveur d’une plus grande présence des femmes dans l’économie que les rangs des femmes business angels continueront de grossir. Ce préalable est indispensable car les BA sont généralement soit des cadres dirigeants, soit des entrepreneurs, ayant constitué une épargne grâce à leur rémunération ou à la revente de leur société. "Une politique volontariste sur l’entrepreneuriat au féminin conduira les femmes à avoir du patrimoine demain", confirme Marc Burden, qui se réjouit de compter 10 femmes entrepreneures parmi les 17 projets accompagnés par Réseau Entreprendre Nord, depuis janvier 2024. Il concède toutefois que cette évolution prendra du temps : "Entre la création d’une entreprise et sa revente, le cycle est long. Il s’écoule facilement 5 à 10 ans".
"Une politique volontariste sur l’entrepreneuriat au féminin conduira les femmes à avoir du patrimoine demain."
Quant à l’accession des femmes aux postes clefs des entreprises, elle est portée par des politiques publiques, comme la loi Rixain de décembre 2021, qui impose des quotas de femmes dans les postes de direction. Un combat mené également par FBA. "Nos membres investissent aussi dans des entreprises portées uniquement par des hommes. La présence de femmes à leur capital est une manière de les encourager à faire bouger les lignes, c’est-à-dire à faire entrer des femmes au comité de direction", explique Catherine Malaval, présidente de FBA.
Un intérêt économique à cette féminisation
Un mouvement de société est donc amorcé et devrait se poursuivre, ne serait-ce qu’en raison de l’intérêt que cette féminisation présente pour l’économie. Si les femmes investissaient les mêmes montants que les hommes, quelque 3 200 milliards de dollars américains de flux financiers additionnels pourraient être investis dans l’économie réelle, à l’échelle mondiale. Ce montant ressort d’une étude réalisée en 2021 par le cabinet Coleman Parkes Research, pour le compte de BNY Mellon Investment.
Un moyen aussi d’aider les dirigeantes à lever des fonds
Par ailleurs, plus il y aura de femmes BA, plus les dirigeantes d’entreprises lèveront des fonds facilement, soutenues par ces dernières. "Sur l’ensemble des fonds levés par des start-up en France l’année dernière, seuls 2,6 % l’ont été par des start-up dirigées par des femmes", pointe Armelle Blanchard.
"La France pourrait gagner 0,4 % de croissance annuelle supplémentaire si autant de femmes que d’hommes créaient leur entreprise", souligne un rapport du gouvernement
"Ce sont des systèmes sociologiques, analyse de son côté Morgane Rollando. Moins il y a de femmes à la direction des entreprises, moins la société a l’impression qu’elles en sont capables. Et par conséquent, les dirigeantes ont plus de mal à lever des fonds". Or les entrepreneures créent elles aussi de la richesse. "Selon l’OCDE, la France pourrait gagner 0,4 % de croissance annuelle supplémentaire si autant de femmes que d’hommes créaient leur entreprise", souligne un rapport du gouvernement sur la situation des entrepreneures, datant de décembre 2019.
Des freins sociétaux
Malgré de réelles avancées, des obstacles culturels et sociétaux perdurent donc. "Nos BA investissent un ticket moyen de 11 000 euros dans une start-up. Si les femmes sont moins présentes, c’est en raison de revenus plus faibles que ceux des hommes et ce phénomène démarre très tôt, dès l’argent de poche !", regrette Catherine Malaval. "Elles ont aussi moins de temps à y consacrer", complète-t-elle, en lien avec une répartition encore inégalitaire des charges familiales. Surtout, les femmes se sentent moins sûres d’elles. Ainsi, selon un baromètre Odoxa daté de mars 2024, 62 % des femmes en France estiment avoir manqué des opportunités professionnelles en raison d’un manque de confiance en soi.
Les femmes prennent peu de risques
Sans oublier que les femmes prennent peu de risques. Or, l’activité de business angels est par nature risquée, puisque l’investissement intervient dans la phase d’amorçage des start-up, sachant que celles-ci affichent en moyenne un taux de survie de 50 % en France à 5 ans, selon l’Insee. D’après le même baromètre Odoxa, 63 % des femmes interrogées déclarent ne pas prendre de risques dans leur vie professionnelle, tandis que les hommes, eux, sont 53 % à le faire.
"Moins d’une femme sur cinq investit régulièrement, alors que plus des trois quarts épargnent régulièrement"
Ce phénomène se traduit par une forte propension des femmes à épargner. En Europe, "moins d’une femme sur cinq investit régulièrement, alors que plus des trois quarts épargnent régulièrement", indique une étude Kantar pour JP Morgan, datant de 2021. "D’un point de vue physiologique, les femmes n’ont aucune raison de présenter plus d’aversion au risque que les hommes. C’est un frein éducationnel", martèle Armelle Blanchard, qui compte réaliser des interventions auprès d’étudiantes pour inverser la tendance.
Une motivation au rendez-vous
Les femmes ne sont d’ailleurs pas moins sensibles aux attraits de l’activité de business angel. Pour certaines, cela revient à "entreprendre par procuration", selon les mots d’Armelle Blanchard, comme de Morgane Rollando. "Parmi nos membres, certaines BA, qui étaient salariées, ont même fini par créer une entreprise", sourit Catherine Malaval.
Pour d’autres, c’est une manière de prendre en main son épargne. "Je trouvais que l’immobilier ou les dispositifs proposés en banque étaient froids, dormants, entraînant peu de contacts ou d’actions", commente Cyrielle Decherf, salariée et membre de l’antenne régionale de FBA. Sans oublier la satisfaction de faire bouger les lignes : "C’est important que mon argent puisse servir l’économie locale et réelle, et si possible au féminin", commente Armelle Blanchard.
Caroline Poissonnier, codirigeante du groupe familial nordiste Baudelet (180 M€ de CA en 2023), recherche quant à elle "une forme d’ouverture d’esprit", sur des sujets variés. Tant mieux si cela concerne le métier du groupe, spécialiste du tri des déchets et de leur valorisation, mais ce n’est pas une obligation. "Mon frère et moi avons créé une structure, Baudelet Invest, dédiée à la prise de participation minoritaire dans des start-up, avec des tickets allant de 50 000 à 200 000 euros. Les dossiers nous arrivent par le bouche-à-oreille ou encore la participation à des jurys de concours… C’est une démarche d’enrichissement intellectuel, sur des sujets comme l’intelligence artificielle par exemple. L’idée est aussi de privilégier le lien humain, en apportant un regard extérieur au porteur de projet et en bénéficiant du sien sur nos activités".
Un seul bémol
Le seul bémol évoqué par celles qui ont franchi le pas, c’est qu'"il faut être prêt à perdre l’argent investi", souligne Cyrielle Decherf. Ou du moins à accepter "qu’il soit immobilisé durant un moment, jusqu’à une revente", complète Caroline Poissonnier. Le cas échéant, il est possible d’investir autrement. Après être intervenue dans quatre start-up en tant que BA, Emmanuelle Tkacz a fait le choix de "se tourner vers les fonds d’investissement expérimentés, qui offrent une meilleure visibilité sur le délai et les conditions de sortie".
'"Il faut être prêt à perdre l’argent investi"
Dans tous les cas, au regard de ces motivations et de récents mouvements de société, nul doute que l’investissement au féminin est appelé à se développer ces prochaines années. Reste à savoir si ces premières avancées se heurteront ou non à un plafond de verre. Pour appréhender plus finement cette progression, Catherine Malaval lance un appel : "Il existe des tas d’études sur la manière dont les femmes épargnent, mais quasiment pas sur celle dont elles investissent…"