Nancy
"Nous vivons l’arrivée de la CSRD avec beaucoup de joie"
Interview Nancy # Numérique # RSE

Arnaud Clément directeur RSE du groupe Inherent "Nous vivons l’arrivée de la CSRD avec beaucoup de joie"

S'abonner

Le groupe nancéien Inherent (1 200 salariés, 300 M€ de CA) vient de publier son premier rapport RSE. Si les émissions de CO2 de l’opérateur télécoms et cloud ressortent en baisse de 30 % en 2024, le directeur de la RSE du groupe, Arnaud Clément, ne se réfugie pas derrière ce résultat et évoque la nécessaire évolution du modèle économique des entreprises. Notamment grâce au reporting extra-financier imaginé dans le cadre de la CSRD.

Arnaud Clément est le directeur RSE du groupe Inherent — Photo : Inherent

Vous ouvrez le premier rapport RSE du groupe Inherent (1 200 salariés, 300 M€ de CA), en reprochant à Jean-Baptiste Say, le théoricien de l’offre et de la demande, d’avoir postulé en 1828 que les ressources naturelles apparaissaient inépuisables. La RSE, c’est aussi un moyen de changer de thermomètre pour mesurer la performance d’une entreprise ?

Les scientifiques nous alertent depuis des dizaines d’années : les ressources de notre planète sont finies. Et à partir du moment où cette donnée est intégrée dans nos raisonnements, le modèle économique qui est proposé actuellement par le capitalisme ne peut pas fonctionner sur le long terme. Si vous prenez 2 % de croissance par an, dans un siècle, il nous faut la puissance du soleil pour faire tourner la planète.

En termes d’énergie, ça ne marche pas. En termes de ressources, ça ne marche pas non plus. C’est intéressant de se dire qu’à une époque, avec le fameux Jean-Baptiste Say, les ressources naturelles sont apparues comme gratuites, illimitées et qu’il n’était pas nécessaire de les prendre en compte dans les modèles économiques.

Parce que tout part de là. Nous ne payons rien à la planète pour le pétrole, pour le gaz, et cette donnée a biaisé nos modèles économiques et continue aujourd’hui à biaiser notre rapport au vivant. Donc oui, il faut compter différemment : si nous ne parlons que de PIB pour un État, que d’EBITDA et de marge pour une entreprise, nous allons perdre de vue l’essentiel, car ces notions financières ne sont pas compatibles avec un monde en passe de subir un réchauffement climatique de + 2°C.

Le bilan carbone du groupe Inherent fait état de l’émission en 2024 de 19 780 tonnes de CO2, en baisse de 30 % par rapport à l’exercice précédent. Sur les scopes 1, 2 et 3 du bilan. Cependant, vos données montrent que les scopes 1 et 2, soient les émissions que vous maîtrisez directement, ne pèsent que 10 % de ce total. Comment agir sur le scope 3, soit les émissions indirectes ?

De nombreuses entreprises dans le service, ont de très bons scopes 1 et 2. Pour le groupe Inherent, c’est moins de 10 %. Et dans l’énergie totale que nous consommons, les datacenters et les équipements réseau, qui tournent à plein régime toute la journée, ne pèsent que 3 % de notre bilan carbone. Évidemment, ça ne veut pas dire qu’il ne faut pas faire des économies d’énergie, puisqu’il va y avoir demain des tensions sur l’énergie pour tout le monde.

En France, avec notre mix énergétique qui est très peu carboné, soit autour de 60 grammes d’équivalent CO2 par KWh, là où nos voisins allemands ou polonais sont à 5 voire 10 fois ce chiffre, notre impact environnemental est limité. Au passage, cela veut dire qu’il vaut mieux installer un datacenter en France plutôt qu’aux États-Unis ou en Pologne.

"Le réemploi, c’est vraiment le top du top."

Pour réduire fortement nos impacts, il faut effectivement agir sur le scope 3. Et le scope 3, c’est quoi ? Ce sont toutes les émissions indirectes qui viennent notamment de nos fournisseurs et donc de notre politique d’achat et de nos partenaires. Concrètement, si vous mettez en place des équipements qui ont une durée de vie de 2 ans, vous faites augmenter l’impact environnemental de l’entreprise. C’est là une de nos priorités, parce que le matériel pèse plus de 50 % dans ce bilan. Acheter d’occasion quand on peut acheter d’occasion, des serveurs, des routeurs, fait partie des solutions par exemple. Tout comme réemployer nos équipements, donc insister auprès de nos clients pour qu’ils nous renvoient les équipements en fin de contrat. Et ensuite, mettre en place un process pour réussir à bien les trier, pour aller vers le réemploi.

Votre rapport fait état de 35 % des plus 14 000 équipements récupérés chez vos clients qui sont réutilisés. L’objectif est de tendre vers les 100 % ?

Le réemploi, c’est vraiment le top du top. Cela veut dire que nous arrivons à allonger la durée de vie d’un équipement, sans même y toucher ou éventuellement juste le nettoyer. Pour les équipes, c’est une fierté, et pour l’entreprise, c’est un défi logistique. Donc, oui, si nous parvenons à réutiliser 100 % du matériel, c’est super. Après, cela ne peut pas marcher dans la durée, il y a un moment où le matériel n’est plus viable où il devient obsolète. Mais ce qui est intéressant, c’est qu’il y a un autre modèle économique qui s’appelle l’économie de la fonctionnalité. Dans l’économie linéaire, j’extrais de la matière, je fabrique quelque chose, je le vends. Donc j’ai intérêt à en fabriquer le plus possible. J’ai aussi intérêt à tirer mes coûts vers le bas, pour essayer soit de maximiser mes marges, soit de vendre mes produits moins chers pour en vendre plus. Dans l’économie circulaire, l’idée est de se dire qu’il est possible de récupérer les équipements pour essayer de les réparer, de les réemployer, d’en faire quelque chose. L’économie de la fonctionnalité va encore un cran plus loin. En tant que fabricant, je vais garder la propriété de ce que j’ai produit. Je reste propriétaire et je vais vous le louer. Le but, c’est de vous le louer pour que vous le gardiez le plus longtemps possible. Avec ce modèle, mon but va être de construire quelque chose de solide, de durable que je vais pouvoir réemployer.

À quel modèle répond votre nouveau centre logistique de Maxéville, à proximité de Nancy ?

C’est de l’économie circulaire. Nous avons cherché à minimiser l’impact numéro un du numérique, représenté par les équipements. Et nous avons déménagé un centre logistique, qui n’était pas bien dimensionné, pour ouvrir un entrepôt de 750 m2, à Maxéville. Aujourd’hui, ce centre traite 15 000 équipements, comme du matériel informatique ou des équipements réseau. Avec cet outil, nous faisons rimer écologie et économie. Concrètement, nous avons déjà récupéré 15 000 équipements dont la valeur de rachat est de 300 euros, la rentabilité est évidente. Donc en plus de faire du bien à la planète, en plus de d’accompagner les clients dans une croissance responsable, nous faisons aussi des économies. Pour aller vers l’économie de la fonctionnalité, le plus compliqué, c’est d’embarquer les fournisseurs, de leur faire accepter ce nouveau modèle. Car l’idée n’est pas de louer sur 3 ans pour payer plus cher qu’à l’achat. Le modèle, c’est de louer sur 7 ou 8 ans, à des prix raisonnables, pour des équipements durables et réparables. Nous sommes en négociations avec nos fournisseurs sur ce sujet.

"Le danger, c’est de céder à la tentation d’acheter le nouveau serveur qui vient de sortir."

Parmi vos postes de consommation d’énergie, figure votre parc de 14 datacenters. Comment peut-on améliorer la performance d’une infrastructure complexe comme celle-ci ?

Pour faire fonctionner un datacenter, si vous avez besoin de 100 kW pour alimenter les serveurs qui sont dedans, malheureusement, vous n’allez pas consommer 100 kW, mais plutôt 150 kW, voire, à la moyenne mondiale, 180 kW. Pourquoi ces kilowatts supplémentaires ? Pour refroidir le datacenter. Aujourd’hui, tout l’enjeu est de réussir à diminuer la consommation d’énergie en réussissant à refroidir le datacenter. Bien sûr, il est possible de faire le choix de matériel qui va consommer moins d’énergie, mais le danger, c’est de céder à la tentation d’acheter le nouveau serveur qui vient de sortir et qui ne consomme que 80 kW. La limite de ce raisonnement, c’est qu’il vaut mieux allonger la durée de vie des équipements. C’est un arbitrage qui n’est pas toujours facile à faire, et qui n’obéit pas à une règle valable dans tous les cas.

Les usages numériques du futur semblent nous entraîner vers toujours plus de consommation, notamment du fait de l’intelligence artificielle. Pensez-vous qu’il existe un chemin conjuguant généralisation de l’IA et sobriété énergétique ?

Malheureusement, je n’y crois pas. Je ne sais pas s’il est même possible de tracer ce chemin. Avec ou sans IA, de toute façon, nous sommes lancés dans une frénésie des usages. Toujours plus de smartphones, toujours plus de data, toujours plus d’écran. Donc il faut essayer de vulgariser et d’expliquer les impacts. Trop souvent, nous restons sur l’impression que le numérique est immatériel, inodore, incolore, sans impact. Mais l’Ademe a sorti des données, l’année dernière, qui montrent que le numérique est passé de 2,5 % à 4 % de l’impact environnemental de la France. Et nous serons probablement en 2030 autour de 7 à 8 %.

Mais le sujet numéro 1, pour moi, c’est l’impact matériel. Quand il faut toujours plus de microprocesseurs, toujours plus de puissance de calcul, toujours plus de stockage, les études nous montrent que nous n’avons pas la capacité de stocker toutes ces données, car nous ne saurons pas fabriquer suffisamment de disques dur. Quel est l’horizon ? 5 ou 10 ans ? Il y a un moment où cela ne marchera plus.

Est-ce que les clients et prospects du groupe Inherent sont sensibles à ce discours ? Sont-ils concernés par l’impact de leur usage du numérique ?

Il y a des obligations légales. Et les clients s’intéressent de plus en plus au sujet, notamment pour nous demander l’empreinte environnementale des services qu’ils consomment chez nous. Concrètement, là où j’avais une demande par mois l’année dernière, cette année, c’est plutôt une demande par semaine. Donc ça accélère et c’est probablement dû à la CSRD. Nous vivons l’arrivée de cette nouvelle réglementation sur le reporting extra-financier avec beaucoup de joie. Pour parler moins de PIB et moins de ROI, il faut des lois qui vont l’imposer.

"Si nous voulons faire évoluer notre modèle économique, il faut un reporting extra financier cadré, soumis à validation"

Et finalement, la CSRD c’est ça. Aujourd’hui, c’est à la portée de beaucoup de monde de lire un bilan financier, et c’est très facile de comparer le bilan financier d’une entreprise A avec celui d’une entreprise B. Demain, avec la CSRD, on pourra comparer l’empreinte environnementale et sociale d’une entreprise A et d’une entreprise B. À partir du moment où les données seront soumises à des commissaires aux comptes, plus de greenwashing, il sera vraiment possible de comparer. Alors oui, c’est de la bureaucratie à la française, ce sont des normes compliquées, c’est 1 180 points de reporting, donc ce n’est pas simple. Mais si nous voulons faire évoluer notre modèle économique, il faut un reporting extra financier cadré, soumis à validation. À l’heure actuelle, certains clients peuvent nous envoyer trois formulaires exigeant 4 heures de travail sur l’aspect environnemental. Mais d’autres passent des appels d’offres à plusieurs dizaines de millions d’euros et ne mettent pas une ligne sur le sujet de l’impact environnemental…

Nancy # Numérique # Numérique # RSE # PME # Transition écologique