Vous représentez l’Union Française de l’Électricité (UFE), qui réunit plus de 500 entreprises, aussi bien des fournisseurs d’électricité, des gestionnaires de réseaux, que des experts du stockage d’énergie et du pilotage des consommations. Une question d’abord sur la stratégie nationale bas carbone de l’État, qui prévoit de réduire les émissions de gaz à effet de serre en France. En s’appuyant sur l’agriculture, le transport, le bâtiment… Mais aussi l’industrie. Quels sont les objectifs dans ce domaine ? Et le potentiel de progression ?
La part de l’électricité consommée dans l’industrie par rapport à l’ensemble des énergies utilisées dans ce secteur s’élève à 36 % (chiffre sur l’année 2024). L’objectif est désormais d’arriver à 45 % en 2030. En sachant qu’on considère qu’à peu près 80 % de l’industrie est aujourd’hui "électrifiable".
Quelles sont les activités les plus concernées aujourd’hui dans l’industrie ?
Si l’on prend l’angle des politiques publiques, il y a eu un effort sur les 50 sites industriels les plus émetteurs de gaz à effet de serre en France (l’État a négocié des "contrats de transition écologique" avec ces entreprises, qui se sont engagées à réduire leurs émissions de 50 % d’ici 2032, avec notamment un soutien via des aides publiques, NDLR). Il s’agit par exemple de sites de cimenteries ou de sites de sidérurgie. Il y a d’ailleurs eu des annonces récemment, comme ArcelorMittal, qui va investir à Dunkerque plus d’un milliard d’euros dans un four à arc électrique.
Les activités les plus concernées sont aussi celles où les équipements électriques ont atteint le plus haut niveau de maturité technologique. Il peut s’agir de fours électriques, de compresseurs mécaniques de vapeur, de pompes à chaleur… Il existe notamment une certaine maturité dans les process "basses températures", c’est-à-dire inférieures à 400 ou 200 degrés, par exemple dans l’agroalimentaire, avec des pompes à chaleur et autres outils qui permettent de sécher des denrées alimentaires. Il y a aussi des applications en chimie, en pharmacologie, pour la papeterie ou encore la fabrication de briques ou de tuiles.
À l’inverse, quels sont les secteurs où la maturité technologique n’est pas toujours au rendez-vous ? Et où l’électrification reste, de fait, plus compliquée…
Plus vous allez vers les très hautes températures, c’est-à-dire plus de 1 000 degrés, plus c’est difficile. Mais pas impossible, car on connaît aujourd’hui des technologies capables de répondre à ces besoins : des fours à induction, à arc, à convection, etc. Mais le degré de maturité technologique reste moins important.
Il faut cependant voir l’effet d’entraînement. Comme on l’observe dans la mobilité électrique : celle-ci a commencé par les véhicules légers, avant de se propager sur les véhicules lourds… La taille des véhicules électrifiables augmente de plus en plus. Dans l’industrie, on progresse aussi. Et cette impulsion vers l’électrification permet de constituer toute une filière…
Des aides ont aussi été données pour l’électrification des grands sites industriels ?
L’État et les Régions ont apporté leur soutien, avec des facilités d’accès au crédit, des subventions, etc. Il existe par exemple des soutiens via les certificats d’économies d’énergie ou via les appels à projets pour les Grands projets industriels de décarbonation (GPID).
Quelles sont les premières actions à lancer, les usages les plus simples à adopter pour un industriel ? Par quoi débute-t-on ?
Le premier point, c’est l’audit énergétique. Il s’agit de savoir ce qu’on consomme, quand et comment. Ensuite, au vu de ces besoins, on va alors évaluer les technologies qui y répondent. On effectue cela avec des bureaux d’études, mais vous pouvez aussi être accompagné par votre fournisseur d’énergie, des équipementiers…
Puis il y a la question de l’investissement. Et c’est un vrai sujet. On constate qu’en France, l’appareil productif est en moyenne un peu plus âgé que dans les autres pays européens. Et aujourd’hui il y a plusieurs besoins d’investissements qui peuvent être en concurrence : l’électrification et la modernisation numérique des process, par exemple… Or, les capacités d’investissements des industriels ne sont pas illimitées. D’autant plus après la crise du covid, la crise énergétique en 2022, puis le flottement politique (après la dissolution de l’Assemblée nationale, NDLR)… La visibilité sur le carnet de commandes se réduit et les investissements sont difficiles à appréhender…
Quels sont principaux freins et les défis à relever pour poursuivre l’électrification de l’industrie ?
Pour moi, l’un des principaux freins est d’ordre économique. Aujourd’hui la situation économique est quand même assez peu propice à l’investissement dans ces dispositifs, qui pour certains entraînent des changements de process et aussi de manière de travailler. Vous devez donc former vos salariés, etc.
Il faut aussi anticiper. Car, certes, la quantité d’énergie est là -puisque la France exporte massivement de l’électricité, et le pays dispose d’un réseau électrique figurant parmi les plus performants d’Europe, voire du monde - mais si vous avez besoin de plus de puissance et d’un renforcement de réseau, par exemple, cela suppose des travaux d’ampleur. Et ça doit s’anticiper.
Avec un inconvénient pour les demandes de raccordement et de renforcement : la règle du "premier arrivé, premier servi". Or parfois le premier peut bloquer toute la liste d’attente… Parce qu’il peut connaître un retard sur son projet, pour des raisons administratives, ou suite à des recours, etc. L’UFE pousse pour que l’on passe à une règle du "premier prêt, premier servi", sur cette question, en lien avec RTE, Enedis et les entreprises locales de distribution.
Est-ce qu’il y a une question de coût également ? Les équipements électriques sont-ils globalement plus chers, comme on a pu le voir dans le transport ?
Dans l’industrie, cela va vraiment dépendre. Pour certains usages oui, pour d’autres c’est différent. C’est pour ça que dans les appels d’offres pour les grands projets de décarbonation (GPID), vous trouvez des soutiens aux Opex (dépenses d’exploitation, NDLR)… On sait par exemple que l’hydrogène issu de l’électrolyse est plus coûteux que l’hydrogène gris produit à partir d’énergies fossiles. Et donc dans ce cas, il faut accompagner l’entreprise pour investir dans un électrolyseur et pour compenser en partie le delta de prix au final. Mais dans d’autres industries, en revanche, le niveau des dépenses d’exploitation peut permettre de compenser un éventuel différentiel de coût d’investissement pour l’achat d’un équipement.
Y a-t-il d’autres freins encore à l’électrification massive de l’industrie ? Le rapport d’étape du député Schellenbergrer sur l’électrification de l’industrie évoque notamment un manque d’information de certains acteurs sur le sujet…
Là aussi, cela dépend des situations. Les industriels energo-intensifs (c’est-à-dire les très gros consommateurs d’énergie, NDLR) ont généralement intégré ces compétences. L’énergie représente parfois, 20 %, 30 %, 40 % voire plus de leur coûts, c’est donc un enjeu important. Pour d’autres, la réflexion est plus récente. La crise énergétique de 2022 a été l’occasion d’une prise de conscience, car même si l’énergie ne représente que quelques pourcents dans leurs charges, la hausse est venue manger leurs marges…
Le rapport Schellenbergrer souligne le besoin d’un discours politique pour "redonner confiance, dans la disponibilité de l’électricité pour tous, dans les technologies disponibles, et dans les prix de l’électricité…"
Oui. Concernant les prix, une experte du secteur a récemment déclaré qu’il y avait une sorte de "persistance rétinienne" de la crise de 2022. Aujourd’hui encore beaucoup d’acteurs se disent : moi électrifier ? OK, mais s’il se repasse ce qui s’est passé en 2022, comment je vais faire avec les hausses des prix de l’électricité ? D’abord, curieusement, cette persistance rétinienne est moins vraie sur les énergies fossiles…
"Le prix de l’électricité en France reste largement en dessous de la moyenne européenne : 2022 a été la seule exception sur les 10 dernières années au moins"
Ensuite, il faut marteler que la situation de 2022 reste un épiphénomène. Un phénomène qui s’est expliqué par l’absence d’hydroélectricité à cause de la sécheresse, par une défaillance sur le parc nucléaire, en même temps qu’une crise du gaz… Cela peut toujours se reproduire mais la probabilité reste très faible.
Il y a encore de la pédagogie à faire concernant la compétitivité des prix de l’électricité en France ?
Fin juin, le prix de l’électricité était à 56 euros du mégawattheure en France. Je parle du prix de gros en France, acheté aujourd’hui pour une livraison l’année prochaine… En comparaison, en Allemagne et au Royaume-Uni, il fallait payer 92 euros le mégawattheure, et en Italie 104 euros. La France reste largement en dessous de la moyenne européenne : 2022 a été la seule exception sur les 10 dernières années au moins. L’électricité est l’un des atouts majeurs de la France. Nous sommes convaincus que c’est un des piliers de maintien de l’activité économique.