Devant les députés, le président de Michelin Florent Menegaux ne mâche pas ses mots : le groupe ferme deux usines en France, à Cholet et à Vannes, en raison de coûts de production devenus insoutenables. En cinq ans, les coûts en France ont doublé par rapport à ceux des usines asiatiques du fabricant auvergnat de pneumatiques (132 000 salariés). La cause ? L’inflation, la hausse des salaires et l’explosion des prix de l’énergie. "Le coût de l’électricité en Europe atteint 132 euros le MWh, contre 68 euros en Amérique du Nord", déplore Florent Menegaux. Résultat : "Nous ne sommes plus en capacité d’exporter à partir de l’Europe".
Risques sur le made in France
À la tête de Safran, Olivier Andriès doit lui aussi composer avec des écarts grandissants de prix entre les continents. En décembre, le dirigeant annonce que l’équipementier aéronautique parisien (92 000 salariés) ne va probablement pas faire construire sa prochaine usine en France. La faute là encore aux coûts de l’énergie. Sur ce plan, "l’Amérique du Nord a un avantage sur l’Europe, c’est indéniable", assure-t-il, rappelant que "le prix de l’électricité a été multiplié par cinq" en Europe entre 2019 et 2023.
Dans la chimie, les coûts de l’électricité sont un des facteurs expliquant la crise du secteur. 15 000 emplois sont menacés en France, s’inquiète la fédération France Chimie, réclamant d’urgence des offres énergétiques "compétitives".
Pourtant les prix baissent
Pourtant, en France "la tendance est à la baisse des prix de l’électricité depuis la fin 2023", assure Mathias Laffont, délégué général adjoint de l’Union Française de l’Électricité, une association qui regroupe 500 entreprises du secteur. "Les prix français de l’électricité sont compétitifs comparés à nos voisins européens et à certains États américains… Sans doute moins comparés à certains pays comme le Canada", poursuit-il. Sur les marchés de gros, "les Américains tournent en moyenne à 45 ou 50 euros du mégawattheure, contre une électricité qui s’échange autour de 60 à 70 euros du mégawattheure dans l’Hexagone", illustre Mathias Laffont.
"Les nouveaux contrats sont plus chers qu’avant la crise mais l’électricité n’est plus pour nous un sujet de préoccupation"
Pour certains industriels, le coût de l’électricité n’est effectivement plus du tout un problème. C’est le cas de la plupart des 3 000 entreprises de la plasturgie française. Le secteur est l’un des dix plus gros consommateurs d’électricité en France et a souffert de l’envolée des tarifs lors de la crise énergétique. "Quand le prix de l’électricité est monté à plusieurs centaines d'euros du MWh, cela a posé un problème. Les nouveaux contrats sont aux alentours de 80 ou 90 euros le MWh. C’est certes plus cher qu’avant la crise, mais l’électricité n’est plus pour nous un sujet de préoccupation", explique Xavier Chastel, directeur général de Polyvia, la principale fédération de la plasturgie.
Ce qui est vrai dans la plasturgie l’est également dans d’autres industries. Pour beaucoup de chefs d’entreprise, la problématique se résume aujourd’hui à se prémunir d’une future crise énergétique. Ce qui donne parfois lieu à des initiatives innovantes, comme la création en Bretagne d’un producteur d’énergies renouvelables suite à l’alliance d’une collectivité locale et de six PME de Vitré (Ille-et-Vilaine). D’autres industriels travaillent sur leurs process, comme Setforge (800 salariés). Le forgeron basé à L’Horme (Loire) a mis en place une démarche de sobriété énergétique, pour contrecarrer une hausse de ses coûts énergétiques qui menaçait sa pérennité.
Le prix de l’électricité, une usine à gaz
Mais pourquoi les prix de l’électricité sont-ils en train de faire disjoncter certains industriels quand, pour d’autres, la crise énergétique qui a suivi la guerre en Ukraine n’est qu’un lointain souvenir ? Pour répondre à cette question, il faut s’intéresser à un marché de l’électricité qui ressemble à s’y méprendre… à une usine à gaz. Car, il n’existe pas un prix de l’électricité. Ni en France où les gros consommateurs ont accès à des tarifs plus doux. Ni aux États-Unis, où les prix peuvent varier d’un à trois entre les États.
Le prix de l’électricité "se décompose en trois briques, entre les coûts de la fourniture d’énergie, des réseaux (d’acheminement, NDLR), et des taxes, qui représentent chacune environ un tiers du prix", explique Mathias Laffont. Chacun de ces trois composants du prix est lui-même influencé par divers facteurs. Par exemple, les coûts de production de l’électricité diffèrent en fonction des technologies et de leurs amortissements. "Au Canada, ils sont, pour certains barrages hydroélectriques déjà amortis, inférieurs à 10 euros par MWh. Dans certaines régions chinoises, les prix peuvent en revanche monter à 80 euros le MWh", illustre Guillaume de Goÿs, qui dirige Aluminium Dunkerque. Ce fabricant d’aluminium (700 salariés) est le site qui consomme le plus d’électricité en France.
Le nucléaire est devenu plus cher
Le nucléaire français, qui représente les deux tiers de la production tricolore, était pourtant réputé pour être une énergie bon marché. "Mais le coût de production moyen pondéré du nucléaire a dérivé ces dernières années. Le coût de l’uranium a augmenté, tout comme les coûts d’exploitation des centrales avec les nouvelles normes de sécurité post-Fukushima. Par ailleurs, EDF est confronté aux investissements liés à la remise à niveau du parc nucléaire", explique Nicolas de Warren, président de l’Uniden, une association défendant les intérêts d’une soixantaine d’industriels fortement consommateurs d’énergies. Difficile toutefois de se faire une idée précise des coûts de production de l’électricité en France. Entre l’entreprise publique et les industriels de l’Uniden, le débat à ce sujet fait des étincelles. "EDF intègre dans ses charges des éléments que nous considérons comme indus, comme des dépenses réalisées chez Orano ou des apurements de charges passées", indique le président de l’Uniden.
L’envolée du prix du gaz alourdit la facture d’électricité
S’ajoutent aux coûts de production des mécanismes parfois complexes, comme le système européen - très critiqué - de "Merit Order", qui rend les prix de l’électricité vulnérables aux coûts des sources d’énergie comme le gaz. Et ce, même si le gaz n’intervient que dans 3 % de la production d’électricité en France et de 20 % en Europe.
L’électricité européenne reste en conséquence pénalisée par les tensions géopolitiques mondiales. Depuis la guerre en Ukraine, les prix du gaz se sont envolés en Europe. "La volonté des pays européens de limiter leur dépendance au gaz russe a conduit à un renchérissement structurel des coûts d’approvisionnement", explique Alexandre Mirlicourtois, directeur de la conjoncture et de la prévision chez Xerfi. Le recours au GNL américain génère ainsi des surcoûts, notamment en matière de transport et de transformation (liquéfaction et regazéification), par rapport au gaz russe acheminé par gazoduc. Conséquence : "En 2024, le prix du gaz naturel en Europe est cinq fois plus élevé que celui des États-Unis. Comme le prix de l’électricité est en grande partie couplé à celui du gaz, les évolutions sont du même acabit", poursuit Alexandre Mirlicourtois.
L’intervention des États
Les lois du marché ne suffisent pas pour expliquer la facture d’électricité. "Il y a beaucoup de pays dans lesquels les prix sont administrés. Aux États-Unis, il y a pas mal d’États où les prix sont régulés. En matière d’électricité, ce n’est pas du tout un pays libéral", explique Nicolas de Warren. La France dispose aussi d’un mécanisme de régulation des prix, pour une partie de sa production, l’Arenh. Ce dispositif permet aux entreprises de bénéficier d’un prix bon marché (42 € le MWh) pour une partie plus ou moins importante de leur consommation - la part pouvant se monter aux deux tiers de la facture pour les plus gros consommateurs. Problème : créé en 2011, l’Arenh s’arrête à la fin de l’année.
Pour remplacer ce dispositif, un accord entre EDF et l’État a été signé fin 2023. Il se traduit, d’une part, par la mise en place de contrats énergétiques de moyen terme (4 ou 5 ans). En un peu plus d’un an, EDF en a déjà signé 4 500 avec des entreprises. "Il y a une vraie appétence pour ces contrats de moyen terme", se félicite-t-on au sein de l’entreprise publique.
L’accord prévoit, d’autre part, la création de contrats d’allocation de production nucléaire (CAPN), de longue durée (au moins 10 ans), réservés aux industriels les plus énergivores – dits électro-intensifs. Malgré "plusieurs avancées", le président de l’Uniden Nicolas de Warren se dit "inquiet" sur des négociations qui patinent depuis des mois. En cause : le prix.
La fin de l’Arenh inquiète les industriels électro-intensifs
"Pour nous, 70 € du MWh (proposés par EDF pour les contrats CAPN, NDLR), ce n’est pas attractif, pas compétitif", assure Jean-François Serre, le directeur des achats de Norske Skog Golbey, le dernier fabricant de papier journal en France, basé dans les Vosges (350 salariés). "Concrètement, pour l’instant, nous n’arrivons pas à négocier quoi que ce soit avec le PDG d’EDF". Pour le dirigeant, "il doit être possible de s’entendre sur un tarif pour les industriels entre 50 et 55 € du MWh".
EDF dit avoir engagé des discussions avec plusieurs acteurs et signé 24 accords de confidentialité. Malgré six lettres d’intention avec des entreprises, aucun contrat CAPN n’est à ce jour signé. "Il faut se donner du temps pour se mettre d’accord", temporise-t-on au sein du producteur d’énergie.
"Le risque c'est que le fer, l'acier, l'aluminium, la chimie et une partie de l'agroalimentaire subissent le même sort que l'industrie du textile et se retrouvent décimés"
Le dossier est sensible. Dans certaines industries, le coût de l’électricité "peut représenter jusqu’à 60 % du coût de production. Le sujet est vital… ou létal", indique Nicolas de Warren. Sont concernés la sidérurgie, l’aluminium, une partie de la chimie ou encore les fabricants de papier.
Très sensibles aux écarts de prix, ces industriels font face à une forte concurrence internationale. Gros consommateurs, ils ont accès à l’électricité la moins chère de France. Paradoxalement, ce sont eux qui sont aujourd’hui les plus pénalisés par les prix.
L’Uniden demande un arbitrage de l’État
Pour l’Uniden, "la seule solution, c’est que l’État impose un arbitrage, en considérant que l’intérêt d’un certain nombre d’industriels doit primer". "Le risque sinon, c’est que le fer, l’acier, l’aluminium, la chimie, la pétrochimie, mais aussi une partie de l’agroalimentaire subissent le même sort que l’industrie du textile et se retrouvent décimés", prévient Alexandre Mirlicourtois, de Xerfi.
Pour l’instant, chez EDF, on fait remarquer que ces industriels ont "une vraie appétence pour les offres de marché qui sont basses". Nicolas de Warren acquiesce : "Si rien est fait pour les CAPN dans les prochaines semaines, les industriels vont s’adresser au marché pour répondre à leurs besoins en 2026 et 2027". Une option qui n’offre aucune visibilité, les prix pouvant facilement fluctuer. Et comme le rappelle Stéphane Ameille, directeur de l’usine chimique d’Evonik Rexim, située à Ham (Somme), "j’ignore à combien vont s’élever les prix de l’électricité en janvier 2026. C’est un vrai problème quand je signe un contrat courant sur trois ans avec un client".
Une électricité décarbonée trop chère menacerait la décarbonation
Cette absence de visibilité est tout aussi préjudiciable pour les lourds projets de décarbonation de ces industries. Deuxième groupe sidérurgiste mondial, ArcelorMittal (127 000 salariés) a ainsi gelé ses décisions d’investissement pour sa décarbonation en Europe. À Dunkerque et à Fos-sur-Mer, l’aciériste devait investir 1,7 milliard d’euros notamment pour se doter de fours électriques, en vue de produire un acier décarboné. Mais entre les coûts de l’énergie et des barrières douanières européennes insuffisantes, le groupe dit ne pas réussir à résoudre l’équation. "Le coût du CO2 en Europe, c’est 10 % du prix de vente de l’acier. En 2030, ce sera 25 %", indique Alain Le Grix de La Salle, président d’ArcelorMittal France. Un surcoût dont ne s’embarrassent pas les sidérurgistes des autres continents.
L’industrie française se trouve donc à un tournant décisif. Les coûts de l’électricité menacent non seulement la compétitivité d’une partie de son industrie lourde, mais aussi les ambitions de réindustrialisation et de décarbonation du pays. Un comble quand on sait que l’électricité française est l’une des plus décarbonée du monde.