"Si les librairies disparaissent, demain les éditeurs mourront aussi"
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Alexandra Charroin Spangenberg présidente du syndicat de la librairie française "Si les librairies disparaissent, demain les éditeurs mourront aussi"

Des fermetures en hausse, des enseignes phares comme Gibert et Furet du Nord placées en redressement judiciaire, des charges qui explosent et une rentabilité inférieure à 1 %… Les librairies indépendantes traversent une période difficile. Présidente du syndicat de la librairie française, Alexandra Charroin Spangenberg appelle à revaloriser les remises accordées par les éditeurs. Et à créer une taxe pour soutenir le monde du livre.

Alexandra Charroin Spangenberg, présidente du Syndicat de la librairie française (SLF) — Photo : ©Fabrice Roure

Vous présidez le syndicat de la librairie française (SLF), qui réunit 800 adhérents. La conjoncture est actuellement difficile pour les libraires indépendants que vous représentez. Comme en témoignent les redressements judiciaires de grands réseaux comme Gibert ou encore le groupe Nosoli, qui réunit les enseignes Furet du Nord et Decitre, et qui prévoit de fermer 11 librairies sur 27, en supprimant jusqu’à 163 postes…

Alexandra Charroin Spangenberg : Oui, la situation est difficile. Ce sont les deux plus gros réseaux de librairies indépendantes. Les fermetures annoncées de la boutique Decitre de la Place Bellecour à Lyon, et de celle du Furet du Nord à Roubaix, deux magasins historiques, sont ressenties comme un choc par les habitants…

En France, le nombre des fermetures de librairies est à nouveau supérieur au nombre d’ouvertures, d’après les chiffres du Centre national du livre (CNL). Les fermetures ont même doublé depuis 2023, à un rythme de 60 à 75 par an, contre 30 à 40 chaque année entre 2019 et 2023.

Certes, le nombre de librairies avait explosé après le Covid, avec 600 nouvelles boutiques créées en 5 ans. Et on peut se dire qu’on assiste à la fin d’une bulle économique… Mais plusieurs phénomènes sont inquiétants. Première chose : en 20 ans, les chiffres d’affaires ont peu progressé. Dans le même temps, les charges ont augmenté et la rentabilité s’est dégradée. Sachant que la rentabilité d’une librairie, c’est moins de 1 % de son chiffre d’affaires, la moyenne étant aujourd’hui de 0,8 %… Autre point inquiétant, le peu de transmission d’entreprises l’an dernier : de nombreux libraires arrivant à la retraite ne trouvent pas de repreneurs.

Le principe du "prix unique du livre" — pour les ouvrages neufs — garantit que ce prix reste le même partout : en librairie, en supermarché, sur internet… Avec un effet protecteur, puisque cela empêche notamment de grands acteurs de casser les prix. Mais vous dénoncez l’insuffisance des marges commerciales. À quel niveau se situent-elles aujourd’hui ?

D’abord, le prix des livres a augmenté bien en deçà de l’inflation qu’on a connue. Et nos marges commerciales – c’est-à-dire les remises accordées par les éditeurs – n’ont pas bougé. En moyenne, elles tournent autour de 36 % du prix de vente du livre. Alors même que nos charges, elles, ont explosé : les frais de personnels en priorité, mais aussi le transport, les loyers… On subit donc un effet de ciseaux.

"Auparavant, on qualifiait de gros lecteur un Français qui lisait plus de 50 livres par an. Aujourd’hui, la barre est descendue à 20 livres…"

Le SMIC a augmenté de 20 % en 6 ans par exemple. Et vu que les salaires sont globalement très proches du SMIC dans notre secteur… On a forcément suivi cette augmentation. Il faut savoir que la masse salariale — en hausse ces dernières années — représente entre 19 et 21 % du chiffre d’affaires d’une librairie indépendante. Ce qui n’est pas le cas des grandes surfaces spécialisées (GSS) comme la Fnac, Cultura ou les Espaces Culturels Leclerc, qui tournent plutôt autour de 12 %, ni le cas des supermarchés, plutôt en deçà de 10 %. Et Amazon, je n’en parle même pas.

Vous préconisez une hausse des remises accordées par les éditeurs aux librairies indépendantes ?

Tout à fait. Il faut surtout que les éditeurs et diffuseurs rémunèrent mieux le travail des librairies indépendantes. Les librairies demandent deux points de remise supplémentaire, soit 38 % minimum. Ainsi qu’un déplafonnement des remises pour les plus grosses librairies qui, elles, s’élèvent à 40 %, pour les augmenter également. Même si ce minimum ne suffira pas pour vraiment sortir la tête de l’eau. Une autre solution serait que le prix des livres augmente un peu. Mais en période de contraction des budgets des ménages, ce n’est sans doute pas le choix le plus intelligent à très court terme

Par comparaison, à quel niveau se situent les remises obtenues par les plateformes et grandes surfaces spécialisées ?

Encore faudrait-il que j’aie une certitude sur ce point. Car il n’y a pas de communication rendue publique sur ce sujet. Mais on s’aperçoit que les remises sont supérieures quand des libraires reçoivent par erreur des colis qui ne leur sont pas adressés. Les plateformes et les espaces culturels bénéficient d’au moins 40 % de remise et on pense qu’ils vont jusqu’à 45 % voire au-delà. Mais je ne peux pas le prouver avec des documents formels.

"Nous souhaitons aussi une taxe redistributive. Comme dans l’industrie du cinéma, où les grosses plateformes notamment sont taxées, pour financer d’autres acteurs plus fragiles, comme les cinémas d’art et d’essai."

Ce qui pose la question du périmètre d’application de la loi Lang de 1981 (ou La loi relative au prix du livre, NDLR) et de son article 2 – qui prévoit que le travail "qualitatif", comme le font les libraires indépendants, doit être mieux rémunéré que le quantitatif. Il s’agit d’une discrimination positive en faveur de ceux qui font un travail de défense des livres toute l’année : avec des équipes plus étoffées pour apporter un service, dans des locaux de centre-ville plus onéreux mais centraux pour faire venir le public, etc. Des librairies qui organisent des animations gratuites et régulières pour parler de livres, recevoir des auteurs et illustrateurs. On se déplace aussi hors nos murs, dans les écoles, les hôpitaux, les prisons… Tout un travail de terrain que ne font pas les grandes surfaces spécialisées ni Amazon.

On sait aussi qu’il y a des GSS qui ne payent pas le transport des livres jusque chez elles… Aujourd’hui ce sont les entreprises qui ont les plus fortes charges qui ont les moins bonnes remises.

Cette valorisation de 2 % ou plus ne suffira sans doute pas, dites-vous. Quelles sont les autres options à explorer ?

En l’absence de meilleures remises, il nous faut par ailleurs une taxe de redistribution, autrement dit un partage de la valeur. Car malgré le chiffre d’affaires généré par l’industrie du livre en France, il n’y a pas de taxe de ce type, contrairement à l’industrie du cinéma et de la musique, où les grosses plateformes notamment sont taxées, pour financer d’autres acteurs plus fragiles, comme les cinémas d’art et d’essai. Bref, un dispositif qui soutienne les maillons les plus faibles de la chaîne, mais dont le travail sert toute la filière.

Et cette taxe ne serait pas seulement en faveur des librairies, mais aussi en faveur des auteurs. Puisque les éditeurs soulignent notamment qu’il n’y a pas de droit d’auteur quand on achète des ouvrages d’occasion…

Outre ses fonctions à la tête du syndicat SLF, Alexandra Charroin Spangenberg tient la "Librairie de Paris", dans la ville de Saint-Etienne — Photo : ©Fabrice Roure

La baisse de la lecture affecte aussi le marché du livre. D’après une récente étude de l’ObSoCo, 33 % des Français déclarent acheter au plus un livre par an… Et 24 % confient acheter moins de livres ces dernières années, contre seulement 19 % qui disent en acheter davantage…

Depuis plusieurs décennies, on constate une baisse continue de la lecture globalement. Mais ce qui nous interpelle le plus, c’est la baisse des gros lecteurs, ceux-là même sur qui l’on compte pour vendre des livres. C’est ce qui ressort aussi des chiffres de l’Observatoire société & consommation ou ObSoCo, que vous citez.

Par le passé, on qualifiait de gros lecteur un Français qui lisait plus de 50 livres par an. Aujourd’hui, la barre est descendue à 20 livres… La lecture se trouve en concurrence avec tous les écrans, notamment les smartphones, les séries TV, etc.

Vous demandez un vrai plan de l’État pour favoriser la lecture ?

Il y a quelques années, le président Macron avait déclaré la lecture "Grande cause nationale". Mais nous n’avons rien vu venir. On observe en revanche une baisse de 22 % en deux ans des budgets du Centre national du livre. Pour le ministère de la Culture c’est entre 15 et 25 % de baisse pour les crédits destinés aux livres. Alors, certes, il y a eu le pass culture pendant un temps, mais les budgets ont été divisés par deux pour les crédits offerts aux jeunes l’an dernier.

Au passage, je tiens à souligner que le problème ne se limite pas aux seuls libraires. Parce que si, nous libraires, nous mourons aujourd’hui, demain, les éditeurs mourront aussi. On ne prêche pas que pour notre paroisse : c’est l’intégralité de la chaîne du livre qui est impactée.

Vous voulez dire que beaucoup d’éditeurs sont trop spécialisés ou affichent des audiences trop confidentielles pour être relayés par la grande distribution et les plateformes ?

Bien sûr, comme des spécialistes des livres d’arts ou des sciences sociales… Il faut des libraires. Si nous ne sommes pas là pour défendre ces ouvrages, ce ne sera pas Amazon qui le fera. Et c’est toute une diversité culturelle, que le monde nous envie, qui risque de disparaître.

La concentration qui s’opère sur le marché du livre inquiète aussi des professionnels du secteur. Des garde-fous s’imposent ?

Oui, parce que la concentration n’est jamais bonne pour la diversité éditoriale. Attention, je ne parle pas simplement d’une concentration verticale des éditeurs. Mais aussi de certains groupes, qui possèdent à la fois des maisons d’édition, de sociétés de diffusion-distribution… En somme, toute la chaîne. Si l’on prend le groupe Bolloré et bientôt peut-être Editis (détenu par le milliardaire tchèque Daniel Kretinsky, NDLR), ces groupes possèdent aussi bien des maisons d’édition que des magasins comme les points Relay ou la Fnac.

Vous réclamez une loi qui limite la concentration dans le monde du livre ? Sur le modèle de ce qui existe dans les médias ?

Oui, ce serait une bonne chose.

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