200 entreprises de production textile sont basées en Occitanie, essentiellement des PME, qui représentent près de 3 200 emplois et génèrent un chiffre d’affaires de 550 millions d’euros, dont 35 % sont réalisés à l’export. Territoire historique de cette industrie, dont le glorieux passé est raconté au Musée du Textile à Labastide-Rouairoux (Tarn), la région a subi la délocalisation massive provoquée par l’internationalisation de la production amorcée dans les années 1970 et qui s’est accélérée vingt ans plus tard.
Textiles techniques et matériaux biosourcés
Mais l'industrie textile connaît un second souffle sur le territoire qui, selon l’Union des Industries Textiles, figure même parmi les cinq régions françaises en croissance (Hauts-de-France, Grand Est, Île-de-France, Auvergne-Rhône-Alpes) dans ce secteur. Ce regain d’activité s’explique en particulier par le fait que certaines entreprises diversifient leur production, en fabriquant notamment des textiles techniques (c’est-à-dire un matériau textile dont les performances répondent à un besoin de l’utilisateur : résistance aux chocs, aux produits chimiques, au feu, isolation thermique…), de la même façon qu’elles sont de plus en plus nombreuses à utiliser des matériaux biosourcés (des alternatives aux produits issus de la pétrochimie). Or, si l’habillement et le textile d’ameublement représentent respectivement 40 % et 20 % du marché textile, le textile technique, utilisé par des industries comme l’automobile, l’aéronautique, l’agriculture ou encore l’énergie, pèse aujourd’hui 40 % de ce même marché.
Ce dernier demande néanmoins le déploiement de moyens importants en termes d’innovation et d’investissement industriel, dont ne disposent pas toujours les entreprises de taille moyenne. Victor Lamego est bien placé pour en parler. Ce chef d’entreprise de 54 ans, qui a créé la société Biotex Technologie (12 salariés, CA 2023 : 10 M€) en 2011 à Lavelanet (Ariège), une entreprise de textile technique spécialisée dans les produits militaires et médicaux, qui s’est illustrée en produisant en masse des masques sanitaires pendant le Covid, conduit le plus gros projet industriel du moment dans la région : Occitanie Géotex.
Géotex Occitanie, un projet de 30 millions d’euros
Ce projet consiste en la création d’une usine sur une friche en cours de démolition à Laroque-d’Olmes (Ariège) qui produira un géotextile vert, à base de fibres de chanvre. Le géotextile, un matériau contribuant à la stabilité des sols, fortement utilisé dans le génie civil, le bâtiment et l’agriculture, est traditionnellement pétrosourcé. Victor Lamego a commencé par travailler avec les différentes chambres d’agriculture régionales pour stimuler la culture du chanvre à proximité. “Ce projet mobilise un investissement de 30 millions d’euros que je n’aurai pas pu mener sans l’aide de la Région et des collectivités, détaille-t-il. L’Agence Régionale Aménagement Construction (ARAC), avec la Banque des Territoires, va construire le bâtiment d’une valeur de 10 millions d’euros et, en contrepartie, l’exploitation lui versera un loyer. Pour l’équipement industriel, qui nécessite des machines spéciales, le volet est de 20 millions d’euros, qui sont répartis en 6 millions d’euros en fonds propres, dont une participation au capital de la société de l’Agence Régionale des Investissements Stratégiques (ARIS), 6 millions financés par l’Ademe et le reste en dettes bancaires.”
Le bâtiment devrait être livré en novembre 2025 et le démarrage de la production s’effectuerait en mai 2026. “Nous visons un chiffre d’affaires de 25 millions d’euros d’ici 2028, poursuit le dirigeant. Nous allons par ailleurs créer 40 emplois et consolider 180 emplois sur le territoire car nous allons collaborer avec des industriels voisins comme Sage Automotive Interiors.” L’entrepreneur précise avoir déjà reçu des lettres d’intention de la part de grands groupes (SNCF, Eiffage…). “Les rendements visés consistent en la production de 10 millions de mètres carrés de géotextiles biosourcés biodégradables chaque année”, indique-t-il encore. En France, 145 millions de mètres carrés de géotextile ont été vendus en 2022. “Notre industrie sera entièrement décarbonée, insiste-t-il. 97 % des eaux utilisées seront notamment recyclées.”
Le textile technique concentre également quelques fleurons de l’activité régionale. Basée à Labarthe-sur-Lèze (Haute-Garonne), la société Paul Boyé Technologies (303 salariés, CA 2023 : 118 M€), spécialisée dans la conception et la fabrication d’équipements de protection (pompiers, soignants, militaires, personnels de l’industrie) ainsi que dans la gestion de marchés d’habillement, notamment celui des gendarmes et policiers français, a enregistré une croissance de 12,3 % lors du dernier exercice (2022-2023) et une progression de plus de 74 % de son activité à l’export. Les travaux de son équipe R & D permettent au bureau d’études de l’entreprise, composé de stylistes, modélistes et techniciens, de concevoir et réaliser les modèles, qui sont ensuite mis en production dans le parc industriel, riche de plus de 2 500 machines assurant tous les process d’assemblage de matériaux (soudures ultrasons, hautes fréquences, thermiques, à impulsions électriques et tous les types de couture), jusqu’à l’intégration d’équipements électroniques sur certains produits.
Autre figure emblématique à Mazamet (Tarn), où l’entreprise Jules Tournier & Fils (100 collaborateurs), crée et fabrique des fils et des tissus destinés au prêt-à-porter de luxe mais aussi des tissus techniques pour l’équipement de protection individuelle (EPI) et l’industrie. Distinguée par le label Entreprise du Patrimoine Vivant depuis 2015, elle est l’un des derniers lainiers français totalement intégré.
LCS Groupe va inaugurer sa manufacture
Dans les Pyrénées-Orientales, LCS Groupe (36 salariés, CA 2023 : 3,20 M€) inaugurera, pour sa part, sa nouvelle manufacture en octobre, deux ans après le début du chantier à Perpignan. Fruit de 2 millions d’euros d’investissement, le site de 2 000 m2 lui permettra de tripler sa production, en passant à 200 000 pièces par an d’ici 2027, et de doubler ses effectifs en vitesse de croisière. La société se spécialise dans les produits textiles personnalisés à destination des collectivités, des entreprises, des clubs de sport et, depuis peu, pour le merchandising d’artistes. Elle développe aussi ses propres marques (Le Maillot Français, Côté France) sur le plan national. LCS Groupe vient aussi de se doter d’un nouveau pôle dédié aux uniformes, en misant sur le marché des uniformes à l’école, imposés par le gouvernement Attal. "Proposer de nouveaux produits est une obligation quand on prétend devenir une marque référente sur le textile. C’est aussi une question de cohérence : comment transmettre aux jeunes l’idée de souveraineté industrielle et de durabilité si on continue d’importer ?", pointe le fondateur, Nicolas Gomarir.
LCS Groupe s’est aussi dotée d’un CFA logé au sein de l’usine, qui formera 12 apprentis par an au démarrage, pour couvrir ses besoins mais aussi ceux de partenaires au sein de la filière locale. Il vient compléter un dispositif économique qui, peu à peu, lui permet de réduire l’écart de prix entre ses maillots et ceux fabriqués dans les pays à bas coûts. "En industrialisant nos process, avec des machines automatisées à la découpe, en formant nos couturières, grâce au CFA, nous produirons plus et mieux. Le textile est un produit qui crée de l’emploi et de la valeur ajoutée", estime Nicolas Gomarir qui, après ce virage industriel, vise 5 millions d’euros de chiffre d’affaires dans trois ans.
La Région Occitanie au soutien
En 2021, la Région Occitanie a adopté un contrat de filière Textiles, Laine et Cuir, pour une durée de cinq ans. Depuis 2017, elle a accordé plus de 19 millions d’euros aux entreprises de ces filières, représentant plus de 3 000 dossiers. “Le soutien aux filières locales donne un coup d’accélérateur à l’économie de nos territoires, notamment avec la création d’emplois non délocalisables, déclarait Carole Delga, la présidente de la Région Occitanie en mars 2024. C’est pourquoi nous devons continuer de soutenir et relancer le secteur du textile, qui est un des savoir-faire ancestraux de notre région. L’ambition que nous avons est de valoriser les matières premières de l’Occitanie, stimuler la création de valeur, favoriser les relations de proximité entre les acteurs, et renforcer l’économie locale et les relocalisations.”
N’en reste pas moins que l’industrie textile en Occitanie doit faire face à des enjeux structurels. “Sur la RSE, nos entreprises commencent à être soumises à des réglementations sur l’affichage environnemental de la fabrication des produits”, illustre Richard Rico, le délégué général du syndicat professionnel UIT Sud, branche régionale de l’Union des Industries Textile, basée à Aussillon (Tarn), qui compte 45 entreprises adhérentes. “Elles se heurtent aussi à la pénurie de main d’œuvre, notamment sur les postes de conducteurs d’équipements d’outils industriels, de maintenance et d’opérateurs de confection, ajoute-t-il. Elles souffrent par ailleurs des problématiques liées à l’énergie et doivent travailler sur des plans de réduction hydriques dans leurs process. Elles sont confrontées, enfin, à la hausse des prix des matières premières et des produits auxiliaires comme la teinture.”
Un projet confidentiel de filière biomasse
Malgré ces difficultés, “ces PME de 20 à 40 personnes en moyenne” parviennent encore à rebondir et à être résilientes car elles évoluent “soit sur des marchés de niche, soit dans le haut de gamme”, explique Richard Rico. Et demain ? Il existe un projet encore confidentiel, “mené par un consortium de 6 entreprises, qui ont la volonté de travailler à la réimplantation d’une filière biomasse pour de la fibre biosourcée”, dévoile-t-il. Ce pourrait être un développement stratégique importante pour l'indépendance de l'industrie textile dans la région.