Saint-Nazaire
L’estuaire nazairien vogue vers son futur destin industriel
Enquête Saint-Nazaire # Industrie # Écosystème et Territoire

L’estuaire nazairien vogue vers son futur destin industriel

Saint-Nazaire ne peut plus se résumer à un port, des paquebots et des avions. Aujourd’hui, l’ensemble de l’estuaire, des quais du port à l’intérieur des terres, s’ouvre à de nouvelles industries. Et entre l’énergie éolienne, l’hydrogène, les microalgues, ou encore le transport de CO2, les diversifications à venir seront légion au sein de la ville portuaire, qui vit un véritable chamboulement.

Le projet SolidSail pour lequel Gsea Design travaille en collaboration avec les Chantiers de l’Atlantique — Photo : Bernard BIGER

Tout a débuté avec L’Impératrice Eugénie. Ce premier paquebot a été construit à Saint-Nazaire il y a plus de 150 ans, en 1864. Depuis, le port de Saint-Nazaire, avec en figure de proue les Chantiers de l’Atlantique, a fait naître des monstres marins tels que le Queen Mary 2 ou encore Harmony of the Seas. Ces paquebots forment aujourd’hui l’image de la ville industrielle, par-delà les mers, et servent d’étendard à son savoir-faire. Mais au-delà de ces symboles forts, l’estuaire nazairien veut aujourd’hui diversifier ses activités industrielles. Une question de vie, ou de mort, pour cette ville de Loire-Atlantique qui semble capable de renaître de ses cendres, à la manière d’un phénix industriel. Quels sont donc les secrets de cette cité de 75 000 habitants qui a su s’imposer comme un modèle quasiment unique en son genre en France ?

L’Impératrice Eugénie a été le premier paquebot construit à Saint-Nazaire — Photo : COLLECTION ECOMUSÉE DE SAINT-NAZAIRE.

Si la construction navale et l’aéronautique demeurent les deux piliers historiques du territoire, de nouvelles filières industrielles s’y développent. Portée par la mise en service du premier parc éolien en mer en 2022, la ville attire aussi des projets innovants comme la plateforme préindustrielle AlgoSolis dédiée aux microalgues ou l’essor du secteur vélique. "Nous avons aujourd’hui des chantiers navals qui construisent des paquebots, mais aussi des sous-stations électriques pour les parcs éoliens. Saint-Nazaire se positionne aussi comme un acteur majeur de la transition énergétique. Notre diversification industrielle est une réalité", appuie David Samzun, maire de la ville depuis 2014 et président de la Communauté d’agglomération de la Région nazairienne et de l’Estuaire (Carene).

Un port qui se veut en pleine mutation

La capacité de Saint-Nazaire à se transformer se voit très vite, à commencer par sa porte d’entrée, le port, qui tente lui aussi de changer de modèle. Les activités de ce dernier reposent en très grande partie sur le trafic de pétrole et de gaz. En 2024, ces deux sources d’énergie ont représenté 67 % du trafic total du port, qui s’élève à 25,7 millions de tonnes au total. "Nous avons d’autres sources de revenus à trouver", commentait en février dernier, Bruno Michel, président du conseil de développement du Port Nantes Saint-Nazaire. D’ailleurs, cette bifurcation fait partie intégrante de son plan stratégique 2021-2026. Mais, à moins de deux ans de la fin de cette feuille de route, la bifurcation n’est pas encore évidente à distinguer dans les chiffres. Et pour cause : les importations de pétrole brut destinées à la raffinerie TotalEnergies de Donges ont progressé de 7 % par rapport à 2023 pour atteindre 7,3 millions de tonnes, soit un niveau proche des 7,8 millions de tonnes de l’année 2019 pré-Covid.

Ainsi, est-ce vraiment une mutation, ou plutôt une diversification que le Port tente de mettre en œuvre ? "Croyez-moi, j’aurais préféré parler de diversification, mais il s’agit bien d’une mutation. Même si cela n’est pas encore flagrant dans l’analyse de tous les chiffres, cela se verra bientôt", affirme Jean-Rémy Villageois, devenu président du directoire du port l’année dernière.

Jean-Rémy Villageois a pris la direction du port l’année dernière — Photo : Benjamin Robert

Un écosystème éolien en émergence

Le besoin de trouver d’autres sources de trafic, hors des énergies fossiles, s’avère essentiel pour les acteurs du port. Sans grande surprise, on retrouve en tête de liste des alternatives, les énergies renouvelables. Depuis 2022, et la mise en service du premier parc d’éoliennes en mer français, à Saint-Nazaire, la ville s’est imposée comme la place forte du secteur en France. Preuve en est, après l’installation de ce premier parc, le port gère aujourd’hui une deuxième installation, celle des 62 éoliennes qui prendront place près des îles d’Yeu et de Noirmoutier. Représentant un investissement de 2,5 milliards d’euros, ce parc sera mis en service fin 2025 et alimentera chaque année l’équivalent de la population de la Vendée.

Les premières pales du parc éolien d’Yeu et Noirmoutier viennent d’arriver au port de Saint-Nazaire — Photo : Franck Badaire

"Concernant le projet Eole, nous entrerons dans une phase de construction début 2027"

Saint-Nazaire compte bien garder sa longueur d’avance dans ce secteur avec une plateforme d’assemblage d’éoliennes baptisée Éole, du nom du maître des vents dans la mythologie grecque. Prévu pour 2030, ce site sera mis à la disposition des industriels de la filière pour assembler et stocker les éoliennes destinées aux futurs parcs de la façade atlantique, qu’il soit des technologies flottantes ou posés dans les fonds marins. L’équipement Éole comprendra un quai de 780 mètres, des dispositifs de stockage des composants, ainsi qu’un ponton spécifique pour les navires de service. La fourchette basse de l’investissement atteindrait les 235 millions d’euros. "Après une phase de concertation, nous avons lancé un appel à manifestation d’intérêt pour connaître les industriels, énergéticiens et acteurs intéressés. Nous entrerons dans une phase de construction début 2027", précise Jean-Rémy Villageois.

Le projet Eole comprend un quai de 780 mètres au niveau du port, qui permettra notamment d’assembler les éoliennes — Photo : Benjamin Robert

Des projets énergétiques de grande envergure

Au menu de sa mutation, la ville portuaire ne met pas toutes ses billes sur les éoliennes. Elle n’hésite pas à miser gros sur d’autres projets de grande envergure. Parmi de multiples initiatives, un appel à manifestation d’intérêt a été lancé en 2022 pour produire de l’hydrogène sur le territoire portuaire. Le nantais Lhyfe a été retenu, avec un projet de production de 210 MW, issue de l’électrolyse de l’eau. "Notre ambition est de se concentrer sur la décarbonation du secteur maritime", envisage Adrien Chazelas, responsable développement pour Lhyfe. En effet, cet hydrogène servira directement à l’usine d’une PME lyonnaise, Elyse Energy, qui l’utilisera pour synthétiser du méthanol. "C’est un alcool simple à produire, avec des technologies matures. De plus, nous avons des capacités de production avec une faible empreinte carbone, et sa consommation ne rejette pas de dioxyde de soufre ou de dioxyde d’azote", témoignait Benoit Decourt, cofondateur et associé produits d’Elyse Energy lors de la présentation de ce double projet. Basées à Montoir-de-Bretagne, ces deux usines verraient le jour entre 2028 et 2030, et avoisineraient le milliard d’euros d’investissement.

"Dans l’histoire, Saint-Nazaire s’est toujours adaptée aux crises par l’innovation et la diversification"

L’hydrogène et le méthanol devraient ainsi se tailler une part importante de la nouvelle stratégie énergétique de l’estuaire. Mais cette dernière ne se contente pas d’empiler les couches de nouvelles sources d’énergie. Elle s’occupe aussi des émissions actuelles. Pour ce faire, un autre programme, cette fois-ci pour un total de 1,7 milliard d’euros, a fait du bruit depuis son lancement mi-2023. Il s’agit du projet GOCO2. Il vise à capter le carbone émis par quatre grands sites de production : la raffinerie Total de Donges, en Loire-Atlantique, la cimenterie d’Heidelberg Materials en Nouvelle-Aquitaine, ainsi que l’usine Lafarge et celle du groupe Lhoist en Mayenne. D’envergure régionale, l’estuaire se trouve au cœur de ce projet de pipeline géant, car les émissions de carbone seront acheminées jusqu’au terminal d’export maritime de Saint-Nazaire, où elles seront ensuite amenées au large puis enfouies sous le plancher maritime. L’objectif est de capter et transporter 2,6 millions de tonnes de CO2 par an à l’horizon 2030. "Le projet en est actuellement à sa phase de design", notait en février Jean-Rémy Villageois.

GOCO2 — Photo : DR

Un pôle d’excellence dans les microalgues

"L’industrie nazairienne a montré à plusieurs reprises qu’elle savait rebondir. Dans l’histoire, Saint-Nazaire s’est toujours adaptée aux crises par l’innovation et la diversification", démontre Ghislain de La Gatinais, expert de l’histoire économique des Pays de la Loire. Au-delà de son port, la ville aussi veut se diversifier. Pour ce faire, elle va même aujourd’hui toucher certains domaines de niche. C’est le cas des microalgues, où Saint-Nazaire revendique être à la pointe mondiale de la recherche, grâce à sa plateforme Algosolis. Cette dernière se veut le maillon manquant entre la recherche académique et l’industrie. Inaugurée en 2015, la plateforme préindustrielle s’est très rapidement hissée dans le top mondial sur la valorisation des microalgues. "Cela répond aux enjeux actuels de cette filière. Ainsi, ce qui sort d’Algosolis peut être directement transposable à l’industrie", note Pascal Jaouen, directeur délégué d’Algosolis. Fin 2023, la plateforme a d’ailleurs fait l’objet d’agrandissement, afin d’intensifier les projets collaboratifs avec les entreprises. Parmi les partenaires, on y retrouve des entreprises comme Algosource, Algolight, ou encore AGS Therapeutics.

Un intérêt pour les entreprises de services

Aujourd’hui, l’industrie sur le bassin de Saint-Nazaire représente 20 000 emplois, soit plus de 25 % des 79 000 emplois locaux. À titre de comparaison, l’industrie représente seulement 13 % à l’échelle nationale selon l’Insee. "Quand j’entends parler aujourd’hui de réindustrialisation, je rappelle que nous, ici, on n’a jamais lâché l’industrie. Même dans les périodes difficiles, on a toujours cru en l’industrie", note David Samzun. Mais au-delà du domaine industriel qu’elle attire presque naturellement, Saint-Nazaire Agglomération tente de faire les yeux doux aux entreprises de services. Car certains clichés représentent tout de même une réalité : le secteur industriel emploie majoritairement des hommes. En 2020, selon l’Insee, les femmes représentaient seulement 28 % des emplois industriels. Or, les familles qui viennent s’installer dans ce bassin industriel sont souvent à la recherche d’un équilibre, que l’agglomération de Saint-Nazaire tente de leur offrir. L’implantation du groupe quimpérois Génération (1 300 salariés, 121 millions d’euros de chiffre d’affaires), spécialisé dans les contrats de prévoyance et frais de santé, est symbolique de cette ouverture.

Le groupe Génération vise d’atteindre les 200 personnes sur son site de Saint-Nazaire — Photo : Benjamin Robert

"Nous hésitions au départ entre plusieurs villes du grand Ouest. À Saint-Nazaire, nous avons été en contact avec les équipes de France Travail, la CCI locale, et l’agence Nantes Saint-Nazaire Développement, qui ont montré une vraie motivation à nous accompagner dans cette implantation, ce qui a pesé dans la balance, témoigne Matthieu Havy, directeur général de Génération. De plus, le bassin d’emploi est très orienté vers l’industrie. Le monde de l’assurance reste plutôt féminin, et nous sommes donc très complémentaires". Génération est d’abord arrivée fin 2023 à Saint-Nazaire dans des locaux provisoires, loués via Saint-Nazaire Agglo. En mai, et avec déjà 75 recrutements effectués, l’entreprise a emménagé dans ses locaux définitifs. "Nous avons 150 postes de travail, et la capacité de monter jusqu’à 200 salariés, ce qui est notre objectif. Nous visons déjà 20 recrutements supplémentaires d’ici fin 2025", ajoute Stéphane Echavidre, responsable de l’antenne nazairienne de Génération.

L’aviation toujours au rendez-vous

Ces nouvelles industries et services foisonnent dans l’estuaire nazairien, mais la ville ne se détourne pas pour autant de ces deux piliers historiques. À commencer par l’aéronautique. Le secteur, qui représentait 4 700 emplois en 2014, pèse désormais 5 200 salariés. Il faut dire que le fleuron de l’aviation, Airbus Atlantic, qui s’étend localement sur 16 hectares, connaît une croissance digne d’une jeune start-up prometteuse. Entre fin 2023 et aujourd’hui, l’usine nazairienne est passée de 900 à 1 100 salariés. Et pour cause, la filiale d’Airbus a besoin d’augmenter les cadences de production pour répondre à son carnet de commandes. "Le cœur de notre métier, c’est la transformation de la matière. Principalement l’aluminium et le titane. Ici, c’est un site de fabrication de pièces pour les avions, pas un site d’assemblage", note Florence Olivier, en poste depuis octobre 2023 à la tête de l’usine de Saint-Nazaire d’Airbus Atlantic. Et cette montée en cadence n’est pas près de s’arrêter, puisqu’Airbus Atlantic dans son ensemble prévoit un besoin de 1 000 CDI sur les prochaines années.

Florence Olivier a pris la direction de l’usine Airbus Atlantic, à Saint-Nazaire, fin 2023 — Photo : David Pouilloux

L’aéronautique nazairienne ne se limite pas à Airbus. Le territoire porte aussi le projet Take Kair, soit la construction d’une usine de production de e-kérosène pour l’aviation, une alternative aux carburants fossiles traditionnels, basée sur la transformation de l’hydrogène et du CO2. Portée par Hynamics, filiale d’EDF, cette usine pourrait voir le jour en 2030, et pourrait générer 100 emplois directs et 150 emplois indirects. Doté de 850 millions d’euros d’investissement, ce projet ambitionne de structurer une véritable filière autour des e-carburants. Avec l’émergence de l’éolien, de l’hydrogène de Lhyfe, du méthanol d’Elyse Energy, et de ce kérosène d’un nouveau genre, la palette énergétique de Saint-Nazaire devrait cocher de nombreuses cases d’ici 2030.

La construction navale toujours au cœur de la ville

Il est bien sûr impossible de conclure une enquête sur Saint-Nazaire sans terminer par la construction navale. Un secteur qui ne faiblit pas… bien au contraire ! Les effectifs ont quasiment doublé depuis 2014, passant de 2 400 à 4 700 salariés. "Certains critiquent le fait que l’on construise des paquebots de luxe, mais c’est ce marché qui est porteur et qui génère des milliers d’emplois", souligne David Samzun. Difficile de lui donner tord, lorsque l’on sait que les Chantiers de l’Atlantique, qui comptent aujourd’hui 3 800 salariés, ont créé près de 850 emplois entre 2013 et 2021. "Surtout, nous fabriquons les paquebots les plus propres et les plus innovants. Nous avons intégré l’innovation au cœur même des chantiers, au point d’abriter aujourd’hui ce que je considère comme le plus grand laboratoire de recherche navale au monde", se targue le maire de la ville.

Le projet SolidSail pour lequel Gsea Design travaille en collaboration avec les Chantiers de l’Atlantique — Photo : Bernard BIGER

Parmi les innovations, on compte notamment la voile semi-rigide SolidSail, qui se compose de panneaux composites repliables. D’une centaine de mètres de haut, ce mât vise à équiper les futurs cargos à voile, et vaut entre 7 et 10 millions d’euros. Et le succès est déjà au rendez-vous. On retrouve cette voile sur le premier cargo de l’entreprise nantaise Neoline, un navire de transport de marchandises actuellement en construction en Turquie. Il devrait prendre le large avec cette technologie dès cet été. Et on peut dire qu’il a fait des émules. Depuis, l’entreprise bretonne Grain de Sail a annoncé la construction d’un troisième voilier-cargo, lui aussi équipé des voiles SolidSail. Surtout, ces voiles équiperont bientôt le plus grand voilier du monde. L’Orient Express Corinthian, navire de croisière de la compagnie Orient Express, est actuellement fabriqué aux Chantiers de l’Atlantique et prendra la mer en juin 2026. Un digne successeur à l’Impératrice Eugénie, et qui laisse entrevoir de belles éclaircies sur l’avenir de la ville portuaire.

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