À l’image du greenwashing, existerait-il un "industrial washing" ? Comme il y a parfois un décalage certain entre le discours et la réalité des actions en matière environnementale, existerait-il son pendant industriel ? Les acteurs économiques azuréens n’emploient pas ce barbarisme mais, réunis par l’UIMM Côte d’Azur lors de son assemblée générale au sein de la BPMed à Nice, c’est précisément ce qu’ils dénoncent. Et à un an des élections présidentielles, l’enjeu est de taille.
Un modèle "Notre-Dame" trop restreint
Ainsi Stéphane Benhamou, président du Medef Sud, venu en voisin, s’indigne-t-il : "la Loi de simplification de la vie économique a été votée en 2024, et n’a toujours pas été appliquée ! En matière de souveraineté industrielle, il faut véritablement des actes. Nous attendons des élus qu’ils fassent, comme nous faisons à la tête de nos entreprises."
Et de fustiger, avec sa fougue coutumière, "le président de la République qui a annoncé 40 projets, dont 5 en région Sud, qui feraient l’objet d’une mise en œuvre sur le modèle de Notre-Dame… mais nous n’attendons pas 5 projets ! Si le modèle Notre-Dame est le bon, mettons-le en œuvre. Pourquoi les autres devraient-ils subir 5 ans, 7 ans, 10 ans ?"
L’exemple de l’abandon du projet Carbon
Un sujet pointé du doigt à l’échelle nationale mais aussi européenne. L’exemple de Carbon — qui vient d’annoncer l’abandon de son projet de gigafactory photovoltaïque à Fos-sur-Mer — en devient tout un symbole. "On fout en l’air, pardonnez-moi l’expression, 1,7 milliard d’euros d’investissements et 3 000 emplois pour un non-accord à l’échelle européenne", reprend Stéphane Benhamou qui mentionne par ailleurs un autre dossier sensible : la ligne très haute tension (400 000 volts) devant relier Jonquières, dans le Gard, à Fos-sur-Mer. "On prétend qu’elle est strictement réservée aux industriels de la métallurgie, de la sidérurgie, de la chimie, pour TotalEnergies. C’est faux ! Il s’agit de la réindustrialisation de notre région, de sa décarbonation et de faire en sorte que de nouvelles entreprises s’implantent."
Pour des décisions territoriales
La simplification est un sujet d’autant plus prégnant dans un territoire maralpin ultra-contraint, en manque chronique d’un foncier pourtant indispensable au développement industriel.
Pour Pierre Ippolito, chef d’entreprise désormais vice-président de la métropole Nice Côte d’Azur délégué au développement économique et à l’aménagement de la plaine du Var, la simplification doit passer à la fois par l’échelle métropolitaine – via notamment une modification, en cours, du Plan Local d’Urbanisme, et plus de "densification" - mais aussi par un pouvoir accru de l’État localement. "Je crois que la solution doit venir des territoires et je crois également qu’on a besoin d’avoir des services de l’État décentralisé avec plus de pouvoir. Qui mieux que le Préfet peut défendre l’intérêt général ?", interroge-t-il en dénonçant une souveraineté industrielle transformée en seuls "marketing et communication".
De la difficulté de recruter des travailleurs étrangers
Tout à sa réserve obligatoire, Patrick Amassou-Adeble, sous-préfet des Alpes-Maritimes, reconnaît les difficultés auxquelles doivent faire face les entreprises, évoquant par exemple les difficultés de recrutement et celles liées au renouvellement des titres de séjour pour les travailleurs étrangers, "dans le département de France qui a accueilli le plus de ressortissants ukrainiens, touchés par la guerre", assurant toutefois que des mesures devraient permettre d’accélérer les procédures.
France Simplification en recherche de patrons
Parmi elles : France Simplification. Un dispositif qui, depuis 2024, doit permettre aux préfets de faire remonter aux ministères les blocages rencontrés dans la mise en œuvre des projets locaux. "Sur les 500 dossiers traités en France, moins de 15 % concernent des entreprises. Aujourd’hui, la consigne est explicitement de nous rapprocher des chefs d’entreprise pour qu’ils puissent donner des exemples de démarches administratives concrètes, clairement identifiées, qui prennent du temps et qui pourraient être réalisées autrement", indique Patrick Amassou-Adeble.
Pour les patrons, les exemples ne manquent. S’ajoutent en effet la fiscalité, la formation ou encore la transmission. "Un enjeu qui nous inquiète et que nous accompagnons, souligne, Jean-Pierre Savarino, président de la CCI Nice Côte d’Azur. On sait que les transmissions industrielles sont plus compliquées, il faut garder toute confidentialité sous peine de voir sa rentabilité affectée. Les industries sont davantage incarnées par leur dirigeant et la cession est un processus plus long."
De l’industrie… ou des terrains de padel ?
Et Marcel Ragni, président de l’UIMM Côte d’Azur, il y a peu encore à la tête du groupe Ragni, confirme : "Il m’a fallu six ans pour transmettre l’entreprise à mes propres enfants ! Et si on remet en cause le Pacte Dutreil, ce sera catastrophique. Des entrepreneurs envisagent aujourd’hui de fermer leur entreprise pour aller construire des terrains de padel, parce que ça rapporte, assure-t-il. Il faut être très vigilant à ce que dans les zones industrielles, on ne se retrouve pas avec des clubs de sport à la place des industries. Je le dis parce que je sais que ça se fait déjà."